Chapitre 13 (Eliott) (2/2)
[Fin de la section précédente : Eliott parvenait enfin à hisser Sarah sur son dos quand un violent coup latéral les envoya rouler sur plusieurs mètres. Eliott se redressa péniblement. Un bourdonnement aigu lui vrillait les oreilles, mais il distingua malgré tout, à travers le voile qui brouillait sa vision, la silhouette inerte de Grant étendue au loin. Il balaya rapidement l’obscurité du regard à la recherche de l’ex‑soldat, mais ne le trouva que lorsque ses yeux accrochèrent les contours flous de Sarah, plaquée au sol sous lui.]
Sans réfléchir, Eliott se jeta sur ce qu’il devina être Ekha, mais le corps d’Orsby le repoussa d’un simple coup d’épaule, sa force décuplée. De nouveau projeté au sol, il cracha le sang qui lui emplissait la bouche et hurla de rage autant que de panique. Il se précipita vers Grant dans l’espoir de trouver un inhibiteur, mais il ne trouva que le corps inconscient de son ancien chef.
Bordel !
Dans une dernière tentative, il dégaina son arme et retira le cran de sûreté.
— Lâche‑la, putain de merde ! hurla‑t‑il. Ou j’te jure que j’hésiterai pas à faire feu !
Mais qui espérait‑il leurrer ? Aucune blessure infligée au corps d’Orsby ne lui ferait relâcher son emprise, il le savait. S’il voulait libérer Sarah, il devait abattre Thomas, le frère de sa princesse, la personne qu’elle aimait le plus au monde.
Dans un rugissement de désespoir, Eliott chercha frénétiquement une autre solution, mais il n’en trouvait aucune. Les doigts d’Orsby s’enroulèrent autour de la gorge de l’adolescente, ne lui laissant plus beaucoup de temps pour faire un choix. Dans moins d’une minute, l’un des deux mourrait par sa faute… mais lequel ?
— Non.
Le cœur martelant sa poitrine, Eliott releva brusquement la tête et scruta les alentours. Cette voix… comment était‑ce possible ?
— Tous les deux peuvent vivre.
Il pivota sur lui‑même, une fois, deux fois, complètement désorienté.
— Princesse ? l’appela‑t‑il. Princesse, t’es où ?!
— Réfléchis, Eliott.
— Mais t’es où, bordel ?! insista‑t‑il sans cesser de la chercher. Evy !
— Tu sais où je suis.
Eliott se figea et cligna des yeux à plusieurs reprises. Un éclat de rire cristallin vibra dans l’air, avant qu’une main invisible n’effleure son bras pour le guider vers les recoins les plus sombres de la pièce. Un nouveau rire s’éleva alors, clair et joyeux.
— Et lui aussi est encore là. Trouve‑le, d’accord ?
Face aux ténèbres, le brouillard qui obscurcissait sa vue se dissipa enfin.
Oui, bien sûr qu’il savait où elle était… et c’est ce qui les sauverait.
— Merci, Princesse.
Le pas affirmé, Eliott quitta les ombres pour retrouver la lumière.
— Eh, connard ! Ekha, c’est ça ?
Le réceptacle de l’Immuable se redressa, mais il ne détourna pas pour autant son attention de sa tâche. Ses doigts demeuraient fermement enroulés autour du cou de Sarah, son corps pesant de tout son poids sur elle.
— C’est Evanna que tu cherches, hein ? Ben figure‑toi que j’sais où elle est, moi. Alors pourquoi tu t’en prendrais pas à quelqu’un à ta taille, plutôt ?
Il n’en fallut pas plus à Eliott pour obtenir ce qu’il avait tant désiré. Ekha porta enfin toute son attention sur lui, relâchant Sarah pour lever les mains en guise de bonne foi.
— Éloigne‑toi de lui, ordonna Eliott.
Sa protégée ne se le fit pas dire deux fois, les mains posées sur sa poitrine alors qu’elle tentait désespérément de recouvrer l’air qui avait depuis trop longtemps quitté ses poumons. Eliott reporta son attention sur le possédé. Il avançait vers lui d’une démarche qui ne ressemblait en rien à celle de l’homme qu’il connaissait, le regard sombre et les lèvres étirées avec sadisme.
— Je sais que t’es là quelque part, Orsby, lança‑t‑il en reculant prudemment.
Le sourire de l’ex‑soldat s’élargit. Il pencha la tête sur le côté avant de l’incliner de l’autre, ses yeux bruns brillant d’une lueur d’amusement à peine dissimulée.
— Tu es idiot si tu penses qu’il t’entend, rétorqua‑t‑il en s’approchant toujours.
— Allez, t’es plus fort que ça, mon pote, reprends‑toi. Écoute ma voix.
— Il est faible, comme vous tous. Maintenant dis‑moi, sale petit avorton…
— Réveille‑toi, allez. Et j’te promets qu’on trou…
Il n’eut pas l’occasion de finir sa phrase que le corps d’Orsby le plaqua au sol.
— Où. Est. Elle ?
Eliott n’avait pas cherché à éviter l’attaque, mais il était bien déterminé à ne pas laisser Ekha obtenir gain de cause. Il se débattit avec hargne et ténacité, empêchant son assaillant d’enrouler ses doigts autour de son cou comme il semblait si bien aimer le faire.
— Tu veux savoir où elle est, connard ?! Mais elle est là, bordel, elle a toujours été là !
Il résista avec ferveur, repoussant les assauts de l’Immuable qui s’agitait toujours plus.
— Dans ta tête, Orsby ! Dans ton cœur ! Tu la sens, n’est‑ce‑pas ?! Je sais que tu la sens !
— Arrête !
Le réceptacle d’Ekha rugit de colère, ses yeux sombres illuminés d’une rage nouvelle. Il redoubla d’effort pour le faire taire mais Eliott, investi d’un regain d’espoir, savait ne plus pouvoir perdre. Ce n’était plus l’assurance qui étirait les traits de l’ex‑soldat, c’était autre chose. Une peur viscérale, la crainte de le voir triompher et de laisser son hôte reprendre le dessus.
— Bats‑toi, Orsby ! Pour elle !
— ARRÊTE !
— Elle t’a jamais abandonné, alors la laisse pas tomber non plus ! Je t’en supplie, t’es tout pour elle, bordel ! Et il est hors de question que je la laisse perdre ce qu’elle a de plus cher au monde juste parce que t’es qu’un putain de fainéant qui se bouge pas le cul ! Putain de merde, THOMAS !
La force d’Ekha décupla encore et Eliott, malgré tous ses efforts, ne parvint pas à repousser son dernier assaut. Son cou se retrouva prisonnier de sa poigne, et il serra si fort que seuls les doigts qu’il avait miraculeusement insérés entre eux empêchaient sa nuque de se briser.
— J’te… laisserais… pas… tomber, mon vieux, parvint‑il à articuler. Jusqu’à ce que… j’en crève…, j’te… supplierai… de revenir.
— TAIS‑TOI ! TAIS ! TOI !
— Elle t’aime… tellement… Thomas… Je t’en… prie… Re…viens…
Exténué, Eliott se laissa aller à fermer les yeux. L’emprise d’Ekha était beaucoup trop forte. Ses poumons étaient aussi arides que les déserts de Ruther, son cœur battait à un rythme anormalement rapide, et il ne parvenait plus à se concentrer assez pour rester conscient.
C’était la fin.
— Je suis désolé… Evy…
Bientôt, il trouverait la paix loin de toute cette souffrance. Son âme rejoindrait l’Écume et il serait libre comme l’air. Peut‑être alors reverrait‑il enfin sa princesse, où qu’elle soit. Peut‑être même qu’il pourrait veiller sur elle, de là‑bas, si toutefois c’était possible…
Soudain, la pression autour de son cou se relâcha. Eliott rouvrit les yeux et inspira profondément, ses pensées se clarifiant jusqu’à lui rappeler que, sous l’emprise de l’asphyxie, il s’était bêtement résigné à mourir. Le corps endolori, il se redressa péniblement pour voir Thomas revenu à lui, effondré au sol, observant ses mains avec horreur. Son cœur se souleva dans sa poitrine, libérant un flot de soulagement tel qu’il ne put réprimer un rire nerveux.
— Bien joué, Orsby, le félicita‑t‑il d’une voix enrouée. T’as réussi.
L’ex‑soldat releva la tête et ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son n’en sortit. Eliott lui adressa un sourire encourageant, mais il persistait à le dévisager avec cet air torturé et coupable qui lui retournait l’estomac.
— E.J…
La voix de Sarah les sortit de leur contemplation mutuelle. L’adolescente se jeta dans ses bras en pleurant et il l’enlaça à son tour avec tendresse, soulagé de la retrouver saine et sauve. Il inspectait les marques violacées qui recouvraient son cou quand la voix de Thomas vint se mêler à ses sanglots.
— Sarah, je… je suis tellement désolé, je…
Ses mains retombèrent sur ses cuisses et il baissa la tête, la mâchoire tremblante. Les émotions le submergeaient, le tourmentant toujours plus à mesure qu’il prenait pleinement conscience des conséquences de ses actes – ou de celles qu’ils auraient pu déclencher.
— J‑je voulais pas, je…
— Je sais.
Il releva les yeux vers elle, surpris autant qu’accablé par la douceur avec laquelle elle venait de s’exprimer. Sarah se hissa sur ses genoux et s’approcha lentement de lui. Elle le dévisagea un moment en silence puis, sans crier gare, lui sauta au cou.
— Merci, lâcha‑t‑elle. Merci pour elle. Merci pour moi. Merci pour tout.
Comme paralysé, l’ex‑soldat mit plusieurs secondes à comprendre ce qu’elle lui offrait. Son pardon pur et simple, qu’il accepta en refermant doucement ses bras sur elle, le regard empreint de gratitude.
Se détachant de lui, l’adolescente ramassa la casquette qui était tombée de sa tête lors de son affrontement avec Ekha. Elle la vissa fièrement sur celle de Thomas, lequel leva les yeux au ciel pour mieux la voir.
— Tu ne veux pas la garder ? s’étonna‑t‑il.
— Non. Tu m’as prouvé aujourd’hui que t’avais pas besoin d’elle pour continuer à te battre. Alors si tu peux le faire, moi aussi ! ajouta‑t‑elle avec une détermination juvénile. Et puis, je sais ce qu’elle représente pour toi… Je veux que tu la gardes.
Thomas la dévisagea d’un air grave, mais Sarah le gratifia d’une pichenette sur le nez qui lui fit froncer les sourcils. Elle se mit à rire doucement, bientôt rejointe par sa victime tandis qu’Eliott observait leur moment de complicité en silence. Voir sa petite protégée sourire après ce qui venait de se produire lui réchauffait le cœur d’une manière qu’il ne parvenait pas à expliquer. Pourtant, il eut soudain la désagréable impression d’être de trop.
S’éclipsant discrètement, Eliott s’approcha de Grant et entreprit mécaniquement de vérifier son état général. Sa respiration était lente mais régulière. Aucune trace de sang ni aucune blessure visible, si ce n’est une légère bosse qui commençait à se former à l’endroit où Ekha l’avait assommé.
Il était en train de passer une main derrière sa nuque lorsqu’une paire de bottes apparut soudain dans son champ de vision. Le frère de sa princesse s’agenouilla à ses côtés, son regard peiné glissant sur le corps inanimé de leur ami commun. Il glissa une main sous l’épaule de Grant tandis qu’Eliott lui maintenait la tête, et ensemble, ils le basculèrent sur le côté.
Une fois le corps stabilisé, Eliott vérifia une nouvelle fois la respiration de son ancien chef et la réaction de ses pupilles. Il n’avait aucune idée de quoi dire à l’homme qui lui faisait face, et heureusement, c’est lui qui finit par rompre le silence.
— Kaz avait raison… l’entendit‑il murmurer. T’as changé.
Incapable de trouver quoi répondre, Eliott se contenta d’ajuster la position de l’inconscient. Un léger rire parvint tout de même à lui faire tourner la tête vers son voisin, assez pour apercevoir la main de ce dernier tendue vers lui. Il hésita un instant, puis l’accepta.
— Merci, Perkins.

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