Chapitre 14 (Eliott)
Une semaine et six jours.
C’était le temps qu’il avait fallu à l’Élite pour mettre un terme aux agissements d’un prédicateur fanatique aux allures de héros qui sévissait dans la région d’Ashford. C’était aussi le temps nécessaire à chacun d’entre eux pour réaliser que, peu importe les épreuves qui se dressaient sur leur chemin, ils resteraient toujours soudés.
Vinnie Orson était mort. Toutes ses victimes avaient retrouvé leurs familles et l’Académie avait publié un communiqué expliquant la situation, preuves à l’appui. Désireuse de respecter les croyances des utopistes, elle avait même désigné un nouveau prédicateur avec qui elle cogérait la reconstruction de la ville. Le nouvel élan de confiance entre les citoyens et l’Académie offrait une lueur d’espoir pour un avenir plus harmonieux, même si les cicatrices du passé mettraient du temps à se refermer.
Libérée du poids de son secret, Sarah paraissait elle aussi revivre. À peine étaient‑ils sortis du monastère qu’elle s’était employée à tout leur raconter en détail. Le fait d’avoir tué son père ne semblait pas l’avoir traumatisée, bien au contraire. Elle voyait plutôt cela comme une revanche pour ce qu’il avait fait subir à sa mère pendant toutes ces années, se détachant ainsi d’une culpabilité qu’elle avait passée deux ans à intérioriser.
De son côté, Thomas s’efforçait de redevenir l’homme enthousiaste et volontaire qu’il avait toujours été malgré le poids de ses actes récents. Grant, qui avait repris connaissance quelques heures après le drame, lui avait avoué que c’était bien leur dernier inhibiteur qu’il lui avait injecté quelques minutes avant sa perte de contrôle : le produit avait donc perdu toute son efficacité. Pour autant, le fait que l’ex‑soldat ait réussi à reprendre le dessus par lui‑même leur apportait à tous un certain réconfort.
C’est dans ce cadre empli d’espoir, un soir de pleine lune, qu’Eliott se trouvait, une bière à la main. Son regard glissait sur sa famille et ses amis qui profitaient d’un repos bien mérité. Non pas qu’ils aient pleinement triomphé d’Ekha, mais Sarah avait insisté pour profiter de cette dernière soirée qu’ils passeraient tous ensemble. Elle avait organisé une petite fête rien que pour eux avec l’aide de Breen, sur les rives du Lac des Cendres aux abords de la ville.
Les rires résonnaient autour des flammes du feu de camp qui dansaient joyeusement, projetant des ombres mouvantes sur les visages détendus de ses proches. Yann s’était retrouvé à devoir gérer le bar sur les ordres de Sarah – quoique « bar » était un bien grand mot pour désigner le coin buvette seulement composé d’une glacière et d’un gros tonneau entourés de loupiotes multicolores sur lequel des gobelets avaient été déposés. L’Élite installé derrière prétextait s’agacer mais Eliott ne l’avait encore jamais vu quitter son poste de la soirée, son regard brillant de bonheur à chaque fois que l’un d’eux venait se réapprovisionner.
Autour du feu, Breen et Sarah dansaient en harcelant régulièrement Thomas pour qu’il les rejoigne. À bien y réfléchir, Eliott n’avait pas souvenir d’avoir déjà vu la scientifique aussi resplendissante. Peut‑être était‑ce dû à ses retrouvailles avec Grant, pensa‑t‑il, les yeux perdus sur leurs silhouettes joyeuses et animées. Il se laissa tomber sur une chaise en bois à l’écart de la fête, puis observa les étoiles scintiller dans le ciel nocturne. La brise légère apportait avec elle les murmures de la forêt environnante, et il prit une nouvelle gorgée de sa bière en savourant ce moment de tranquillité.
— Très beau travail, Perkins.
Eliott sursauta aux paroles de son ancien chef qui venait de surgir derrière lui. Le coin de ses lèvres était légèrement relevé, sa silhouette se fondant dans l’obscurité de la nuit comme une ombre bienveillante. Il ne répondit rien et reporta son attention sur la fête, bien incertain d’avoir cette fois fourni un travail exemplaire.
Ressentant son trouble, Grant posa une main sur son épaule et prit place à ses côtés.
— Qu’est‑ce que vous allez faire, maintenant ? demanda Eliott.
Son ancien chef comprit la manœuvre de diversion et n’insista pas.
— Depuis que tu as aidé Thomas à se libérer de l’emprise d’Ekha, les choses sont différentes pour lui, avoua‑t‑il. Il sent qu’il est toujours là, bien sûr, mais il arrive à le… contrôler. Du même fait, il semblerait qu’il puisse désormais ressentir ses émotions.
— Et qu’est‑ce qu’il ressent ?
— De la peur. Envers les Gardiennes, mais surtout envers leur descendance.
— C’est pour ça qu’il s’en est pris à Sarah ?
— Affirmatif, confirma Grant. Thomas pense qu’elles sont les seules à pouvoir mettre un terme à tout ça et que c’est la raison pour laquelle il veut les retrouver… Pour les tuer.
Eliott tourna brusquement la tête vers son voisin, les yeux écarquillés.
— C’est pour ça qu’il recherchait Evy ?
— C’est ce que je pense, en effet. Ou Erin. L’une d’entre elles, en tout état de cause.
— Mais elle nous l’aurait dit si elle était la descendante d’une des Gardiennes !
Eliott, qui s’était levé sous le coup de l’indignation, se laissa aussitôt retomber sur sa chaise. Après le départ d’Evanna, il avait eu moult occasion de réfléchir aux raisons qui l’avaient poussé à le quitter. Elle avait eu peur de quelque chose, c’était une certitude – pourquoi lui aurait‑elle demandé de fuir avec elle, autrement ?
Avait‑elle su qu’Ekha en voulait à sa vie et avait préféré disparaître ? Assurément, son comportement avait drastiquement changé depuis qu’il l’avait retrouvée après l’accession au pouvoir du président. Elle était devenue plus distante dans ses émotions, plus froide. Et à bien y réfléchir, oui… tout portait à croire qu’elle avait su.
— Peu importe, rien ne sert de nous attarder sur le sujet, trancha Grant. Tout ce que nous savons pour le moment, c’est que nous devons nous rendre à Sadell.
— Hein ? Pourquoi ?
— Parce qu’Ekha semble également avoir peur d’y retourner, répondit‑il simplement. Nous pensons pouvoir y trouver des réponses.
Eliott resta silencieux, perdu dans ses pensées. Ou bien était‑ce pour cette raison qu’elle avait décidé de partir et de laisser son frère aux bons soins de Grant ? Parce qu’elle savait ce qu’elle était vraiment ? Parce qu’elle pensait pouvoir… y mettre fin ?
— Dis…
— Oui ?
— Cette prophétie que t’as trouvée… hésita‑t‑il. Tu crois que c’est vrai ?
Aucune réponse ne lui parvint, et Eliott se tourna vers son ancien chef. Il semblait pensif, les sourcils froncés comme s’il cherchait lui aussi la réponse à cette question.
— Je pense que nous ne devrions pas y accorder plus d’importance, finit‑il par lâcher. Jusqu’à preuve du contraire, il pourrait très bien y en avoir des milliers d’autre, comme ça. Nous en apprendrons davantage à Sadell.
— Je viens avec vous.
Les mots s’échappèrent avant même que l’idée surgisse dans l’esprit d’Eliott.
— Sarah a besoin de toi, Eliott, tenta de le raisonner Grant. Tu dois la protéger.
L’Élite grogna de mécontentement. Il avait raison, il le savait, mais retourner à Mosley alors que plus rien ne l’attendait là‑bas le minait : il avait besoin de démêler toute cette histoire.
Le moral à zéro, son regard glissa sur la scène qui se jouait devant lui. Sarah avait enfin réussi à convaincre Thomas de danser avec elle. Elle rayonnait de bonheur tandis que l’ex‑soldat la faisait tournoyer, ses joues rosies par l’effort et – l’imagina‑t‑il bien facilement – la proximité de son cavalier.
Eliott s’était bien offusqué du coup de foudre de l’adolescente pour un homme de neuf ans son aîné, mais ce dernier se montrait d’une innocence tellement aveugle qu’il n’avait pas jugé nécessaire d’intervenir. Son attention glissa lentement du côté de Breen, accoudée au « comptoir » de Yann avec qui elle discutait. Son regard se tournait régulièrement vers eux – ou plutôt vers Grant.
— Pourquoi ne pas passer un peu de temps avec Breen avant de partir ? suggéra Eliott.
— Pourquoi ferais‑je une telle chose ?
— Parce qu’elle en meurt d’envie ?
L’ancien directeur de l’Élite n’était pas homme à rougir, mais il n’en eut nullement besoin tant son attitude parla pour lui. Il gigota sur sa chaise en ajustant nerveusement sa cravate, son regard bien incapable de trouver un point sur lequel se fixer.
— Et toi aussi, apparemment ! s’esclaffa‑t‑il en réponse. Allez, Patron, y’a pas mort d’homme ! Éclipsez‑vous et profitez. Je vous couvre de Sarah.
Les lèvres de Grant s’étirèrent d’amusement avant qu’il ne se décide enfin à rejoindre la scientifique. Ils échangèrent quelques mots chuchotés puis elle se leva à son tour, la main de son partenaire d’un soir glissant poliment sur le bas de son dos pour l’accompagner.
De retour autour du feu, le regard d’Eliott se porta une nouvelle fois sur sa protégée. Elle dansait toujours comme une idiote, la casquette de Thomas temporairement vissée sur sa tête. Une casquette qui symbolisait l’amour indéfectible qu’il portait à sa sœur, lui avait‑elle raconté quelques jours auparavant, et qui lui murmurait que ni lui ni elle n’avaient fait le deuil de l’autre. Un lien si fort qu’il se mit soudain à espérer qu’un jour, tous deux pourraient enfin se retrouver.
Un peu déprimé par le cheminement de ses pensées, Eliott s’exila au bord du lac des Cendres. Tous ici semblaient heureux, mais son fardeau à lui continuait de peser lourdement sur ses épaules. Il avait beau avoir ressenti la présence d’Evanna et savoir qu’elle était là, en lui, rien de tout cela ne lui suffisait plus. Il avait besoin de la sentir à nouveau, de respirer son parfum et de contempler son beau visage aimant. Il le désirait tellement qu’il en tremblait parfois de tous ses membres, comme un drogué en manque de sa dose.
— Perkins.
Extirpé de ses pensées, Eliott se tourna vers Thomas qui avançait vers lui d’une démarche calme et posée, une bière à la main. Il prit place à ses côtés et un silence contemplatif s’installa de lui‑même, leurs yeux rivés sur l’eau sombre du lac des Cendres. Le crépitement léger des vagues contre les rochers remplissait l’air d’une atmosphère étrange, de celles qui apaisaient son âme meurtrie et le laissaient se perdre dans les méandres de ses souvenirs.
— Merci.
La voix de Thomas résonna dans l’obscurité de la nuit. Les avant‑bras posés sur ses genoux, Eliott but une nouvelle gorgée de bière avant de contempler le scintillement de la lune sur la surface argentée du lac.
— Tu l’as déjà dit, ça.
— Je sais, mais…
L’ex‑soldat s’interrompit, tête baissée. C’était comme s’il cherchait ses mots, comme s’il voulait exprimer quelque chose de profond sans oser le faire. Puis, après un moment de silence et une longue inspiration, il se lança :
— Comment est‑ce qu’elle était devenue ?
Eliott demeura muet un moment, puis porta une nouvelle fois la bouteille à ses lèvres.
— Elle était extraordinaire, se remémora-t-il. Toujours pleine de vie avec un sourire qui illuminait chaque pièce où elle entrait. Adorable, drôle, perspicace, courageuse… Bon, elle pouvait être effroyablement têtue aussi, nuança-t-il bien vite. Mais ce qui la caractérisait le plus, c’était sa dévotion. Envers toi, envers Grant, envers moi… Et son innocence, aussi. Mais ça, j’crois qu’elle l’a perdue à cause de nous, conclut-il amèrement en lampant une nouvelle gorgée.
Les yeux fixés sur le lac, Thomas laissa passer un silence avant de répondre.
— Bon, bah… Y te reste plus qu’à l’épouser, maintenant.
La bouteille toujours portée à ses lèvres, Eliott expulsa net ce qu’il avait en bouche, manquant s’étouffer après avoir avalé de travers. Thomas éclata d’un rire puissant et incontrôlé, avant de venir lui taper énergiquement dans le dos pour l’aider à reprendre le dessus.
— Désolé mon vieux, c’était vraiment trop tentant ! s’esclaffa‑t‑il. T’aurais vu ta tête !
Eliott lui lança un regard noir qui ne fit qu’élargir le sourire du petit comique. Fier de lui, ce dernier retrouva son calme et se remit sur pieds pour s’étirer. L’imitant, Eliott se perdit une nouvelle fois dans l’immensité du lac qui leur faisait face.
— Tu sais, j’ignore pourquoi elle est partie, mais une chose est sûre, Perkins… reprit‑il. Elle t’aimait. Et ce que t’as fait pour elle cette semaine, pour moi… J’ai plus aucun doute sur le fait que tu l’aimes aussi. Putain, j’en reviens pas de c’que j’vais dire, mais j’crois même pouvoir affirmer que j’aurais pas pu imaginer meilleur petit ami pour elle, ajouta‑t‑il d’une voix exaspérée teintée d’amusement.
Ces paroles l’atteignirent comme un baume apaisant sur une plaie ouverte, et Eliott se retrouva incapable de réagir. L’ex‑soldat se tourna dans sa direction et soutint son regard, la main une nouvelle fois tendue vers lui.
— Bonne chance pour la suite, Eliott.
— À toi aussi, Orsby, répondit-il en l’acceptant sans hésiter.
Un sourire discret étira les lèvres du militaire. Sans détourner le regard, il recula de quelques pas pour prolonger ce moment, puis finit par tourner les talons pour rejoindre le feu de camp.
Le cœur lourd, Eliott le regarda partir avec une gratitude teintée de tristesse.
— Eh, Thomas, attends !
À quelques mètres devant lui, l’ex‑soldat s’arrêta pour lui faire face.
— Meurs pas, surtout, lui ordonna‑t‑il. Ou j’te tue.
Les lèvres de Thomas s’élargirent en un nouveau sourire. Il porta deux doigts à son front, puis les retira d’un geste franc à la manière d’un léger salut militaire. Il s’éloigna ensuite, le laissant seul avec le sentiment étrange que tout ne faisait que commencer.

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