Chapitre 15 (Eliott) (1/3)

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6e mois de l’an 29 – Région de Mosley


Le parc, dissimulé à l’écart des rues animées de Meri Grove et des chariotes d’Esperanza, était des plus délabrés avec ses bancs aux lattes usées, ses lampadaires vacillants et ses allées envahies par les mauvaises herbes. Pourtant, l’air était imprégné d’une douce odeur de terre humide et de feuilles en décomposition qui se prélassaient à la lueur des étoiles sur les vieux pavés craquelés.

Bien que seulement deux semaines se soient écoulées depuis son départ de Mosley, Eliott avait la sensation qu’il n’avait pas mis les pieds ici depuis des années. Il ressentait une nervosité semblable à celle d’un adolescent revenant chez lui après une longue fugue. Il n’avait pourtant aucune raison de se sentir ainsi, hormis peut‑être celle d’avoir abandonné Evanna.

Mais il était là, maintenant. Il était venu dès qu’il l’avait pu après être rentré d’Ashford, se contentant d’une douche rapide à la caserne pour se montrer à peu près présentable. C’était stupide, évidemment. Le parc resterait désert toute la nuit et personne ne le verrait, excepté les étoiles scintillant de mille feux au‑dessus de lui.

Comme à son habitude, Eliott glissa les mains dans ses poches et s’approcha de la balançoire. Elle grinça sinistrement lorsqu’il s’assit dessus mais il n’y prêta aucune attention, le regard perdu dans l’immensité du ciel.

— Coucou, Princesse. Comment ça va, depuis le temps ?

Le vent s’insinua dans ses cheveux. Il l’effleura dans une caresse qui le fit glousser d’amusement, puis se faufila effrontément à l’intérieur de ses vêtements.

— Désolé d’être parti si longtemps, s’excusa‑t‑il. J’ai plein de choses à te raconter, j’espère que t’as le temps ! Alors, par quoi on commence ?

— Par le début ?

Eliott cligna bêtement des paupières. La voix d’Evanna avait retenti avec une parfaite clarté dans son esprit, et un sourire étira ses lèvres tandis que ses yeux se fermaient de bonheur.

— Oui, le début, t’as raison ! Alors, euh…

Il s’arrêta de parler quand les chaînes de la balançoire tintèrent à côté de lui, son cœur battant à tout rompre dans sa poitrine. Soit il n’était pas seul et on venait de l’entendre parler à une chimère, soit il perdait définitivement l’esprit.

Eliott persistait à garder les yeux fermés quand le grincement métallique reprit de plus belle, et ce de manière plus régulière. Prenant son courage à deux mains, il s’autorisa un coup d’œil discret sur le nouvel arrivant mais, après avoir furtivement aperçu son visage, se contenta de le fermer à nouveau.

C’était désormais un fait avéré : il avait perdu l’esprit. Elle ne pouvait pas être là. Il hallucinait, purement et simplement. Il aurait déjà dû s’en douter au monastère lorsqu’il avait entendu sa voix, et cette fois en était la preuve ultime.

Mais alors qu’il s’en était convaincu et rouvrait lentement les yeux, il la vit à nouveau, aussi réelle qu’il l’était. Elle regardait droit devant elle avec patience, ses mains délicatement posées sur les chaînes de la balançoire tandis qu’elle se ballotait doucement à l’aide de ses pieds. Puis, son doux visage se tourna vers lui. Ses lèvres s’étirèrent en un sourire complice, et elle plongea son magnifique regard doré dans le sien.


*


Une vague déferlante d’émotions telle qu’Eliott n’en avait jamais connue.

Pourtant assis, le sol se déroba sous ses pieds et il se raccrocha désespérément à la chaîne de la balançoire. Son cœur battait si fort dans sa poitrine qu’il semblait vouloir exploser, sa respiration se saccadant toujours plus à mesure qu’il réalisait qu’elle était bel et bien là. Chaque fibre de son être était focalisée sur elle, absorbant chaque détail de son visage et de ses gestes comme s’il redécouvrait là une œuvre d’art aussi précieuse qu’inestimable. Il voulait la toucher, la sentir – rien que pour s’assurer de sa présence –, mais son corps restait paralysé. L’excitation se mêlait à l’angoisse, un tumulte émotionnel où l’euphorie de la retrouvaille se heurtait à la peur de la perdre à nouveau.

— Sa… Salut.

« Salut » ? Venait‑il vraiment de lui dire « salut » ?

Dépité, Eliott ferma les yeux tandis que le rire léger de sa princesse s’élevait dans les airs – une symphonie si mélodieuse qu’il sentit un sourire idiot étirer le bas de son visage.

— Salut, répondit‑elle avec douceur.

Le silence de la nuit retomba alors qu’elle portait son attention sur le ciel, lui laissant tout le loisir de l’admirer plus encore. Elle n’avait pas changé en huit mois, excepté ses cheveux qu’elle avait coupé au carré. Deux tresses latérales tiraient les mèches de devant en arrière et lui dégageaient son beau visage malicieux, s’intégrant délicatement dans le reste de sa chevelure châtain qui virevoltait au gré du vent.

— T’as pas bientôt fini de me dévisager ? lui reprocha‑t‑elle.

— Désolé, s’excusa‑t‑il en levant lui aussi les yeux au ciel.

Ils restèrent ainsi un moment à contempler les étoiles, jusqu’à ce que tous deux finissent par reporter leur regard l’un sur l’autre et se mettent à rire comme deux idiots.

— Où t’étais passée, Evy ? osa‑t‑il demander, leur crise de rire passée.

— Oh, par ci, par là.

De peur de la brusquer, Eliott refoula les milliers de questions qui lui brûlaient la langue. Le silence les enveloppa à nouveau, créant un malaise épais qu’il n’aurait jamais cru pouvoir ressentir en sa présence.

— Bon… lâcha‑t‑elle en se relevant. C’était sympa de te voir. Bonne nuit.

— Quoi ?! paniqua‑t‑il en la retenant par le bras. Non, reste, j’t’en prie !

Son regard ambré se posa sur les doigts qui la maintenaient sur place.

— Désolé, s’excusa‑t‑il en levant les mains en l’air. C’est que…

Elle ne le laissa pas terminer, sa main trouvant son torse pour le forcer à reculer contre le mur de pierre derrière lui. Il chercha instantanément à croiser son regard, mais le sien demeurait fixé sur ses doigts qui caressaient distraitement l’endroit où il avait pris une balle pour elle, plusieurs mois auparavant.

— Princesse…

Elle releva la tête vers lui, comme désorientée par ces souvenirs encore douloureux. Il se pencha pour la rassurer d’un baiser mais elle se blottit dans ses bras avant qu’il n’y parvienne, forçant ses lèvres à ne rencontrer que ses cheveux. Son odeur délicate lui emplit aussitôt les narines, l’enivrant si bien qu’il échoua à réprimer un soupir de bien‑être.

Il était tellement heureux de la retrouver.

Si heureux qu’il eut envie d’en pleurer.

Lovée dans le creux de son épaule, Evanna se laissa enfin aller tout contre lui, son corps se relâchant sans plus aucune retenue. L’espace d’un instant, il crut même l’entendre sangloter, ses doigts froissant le tissu de sa chemise avec une force inattendue. Mais ces sanglots n’avaient rien du bonheur des retrouvailles, non. C’était quelque chose de plus sombre, de plus insidieux.

— Qu’est-ce qu’il y a, Princesse… ? Tu peux tout me dire, tu sais.

Eliott regretta ses paroles au moment même où il les proféra. Evanna se figea aussitôt, ses muscles retrouvant peu à peu leur tension initiale. Sa main relâcha le tissu de sa chemise pour remonter vers ses boutons, qu’elle entreprit de défaire lentement. Le contact glacé de sa paume contre sa peau attisa chacun de ses sens, mais il s’efforça de ne rien laisser paraître.

— Ton cœur s’emballe et ta respiration s’accélère, murmura‑t‑elle. Pourquoi ?

Raté.

— Je, euh… bégaya‑t‑il.

N’était‑ce pas évident ? Qu’avait‑elle espéré, au juste, que la revoir ne lui ferait aucun effet ? Il aurait préféré, mais il n’y pouvait rien. Son corps, autant que son esprit, avait souffert du manque qu’elle leur avait infligé.

Pourtant, même s’il mourait d’envie de la retrouver, tout dans son attitude le forçait à la retenue. Sa tentative de fuite un peu plus tôt, ses sanglots, cette façon d’esquiver le dialogue en se montrant plus… entreprenante, déglutit‑il en accusant la torture de sa langue sur son torse.

— Euh, tu veux aller manger quelque chose ? tenta‑t‑il de faire diversion. Je t’invite !

— Pourquoi pas, souffla‑t‑elle, ses lèvres remontant jusqu’à son cou pour y déposer une multitude de baisers vertigineux. C’est vrai que j’ai faim…

Putain de merde…

— E‑Evy, chercha‑t‑il une nouvelle fois à la retenir. On ferait mieux de discuter d’ab…

Il s’interrompit, perturbé par la main qui venait de retirer la boucle de sa ceinture.

— Tu n’as pas envie de moi… ? minauda‑t‑elle.

Si, il en avait envie. Désespérément envie, même. Eliott trépignait d’impatience de retrouver la chaleur de son corps et la douceur de ses baisers, mais pas autant qu’il avait besoin de savoir où elle s’était volatilisée ces derniers mois. Il tenta une nouvelle fois de la repousser, mais elle le gratifia d’une petite tape sévère sur le dessus de la main. Son regard embrasé plongea dans le sien et il se retrouva englouti par la profondeur de ses iris perçants, sa respiration se saccadant alors qu’elle s’agenouillait devant lui pour le déshabiller.

Son esprit se perdait dans ce qu’elle s’apprêtait à lui offrir quand une brusque bouffée de lucidité le ramena à la réalité. La main d’Eliott se referma autour de son poignet avant qu’elle ne déboutonne son pantalon. Il vint se poster à sa hauteur et lui sourit avec douceur, puis attrapa délicatement ses mains. Le regard de sa princesse vacilla en réponse, son éclat joueur s’effritant au profit d’une profonde confusion.

— Je… Je voulais juste te faire plaisir… murmura‑t‑elle. Tu ne veux plus de moi ?

— Mais qu’est-ce que tu m’racontes, Evy, bien sûr que si, j’veux de toi ! la rassura‑t‑il. Mais tu crois pas qu’on devrait parler, en premier lieu ?

À peine avait‑il fini de parler que les mains d’Evanna se tendirent dans les siennes. Elle les arracha d’un coup brusque avant de sauter sur ses pieds, et Eliott eut à peine le temps de lever les yeux qu’elle s’éloigna à grands pas dans la nuit.

— Hé, Evy, attends !

Il se redressa précipitamment et lui emboîta le pas, le gravier crissant sous ses semelles.

— Hé ! répéta-t-il en lui attrapant le bras. Evy, je t’en pr…

Elle se dégagea de sa poigne, douleur presque aussi acerbe que celle de la voir le fuir.

— Laisse-moi.

— Non.

Buté, Eliott vint lui barrer le passage. Elle tenta de le contourner mais il ne bougea pas, les mains levées pour lui montrer qu’il ne la retiendrait plus mais qu’elle devait l’écouter.

— OK, on parle pas, abdiqua‑t‑il. Mais reste un peu, d’accord ? On peut simplement aller se promener. À Meri Grove, comme à l’époque… On avait passé un bon moment, non ?

Evanna demeura immobile quelques secondes, le regard perdu dans l’obscurité. Ses épaules se relâchèrent à peine, tiraillées entre l’envie d’accepter et le besoin de refuser. Elle releva pourtant les yeux vers lui, ses traits fermés adoucis d’un regain d’intérêt.

— Tu… ne me poseras vraiment aucune question ? hésita-t-elle.

— Aucune, promit-il.

Elle le fixa encore un moment, cherchant la moindre trace de tromperie dans son regard. Ses lèvres finirent par frémir d’un sourire si léger qu’il aurait pu croire l’avoir imaginé. Elle le dépassa tranquillement, sa main légèrement tendue sur le côté pour l’inviter à l’attraper.

— D’accord, concéda‑t‑elle. Allons manger un morceau, alors.

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