Chapitre 15 (Eliott) (2/3)
Ce n’était pas elle.
Cette pensée tournait en boucle dans l’esprit d’Eliott alors qu’ils rejoignaient en silence le quartier de Meri Grove. La main de sa princesse était peut‑être enfin de retour dans la sienne, un sourire étirait peut‑être ses lèvres, mais elle était différente.
Ce n’était pas tant son comportement étrange, mais la rigidité de ses traits. Cette mine faussement expressive qui ne l’avait jamais caractérisée, cette façade qui le dévorait de l’intérieur. Qu’est‑ce qui la perturbait ? Où était‑elle allée ? Que lui était‑il arrivé ? Malheureusement pour lui, aucune de ces questions ne trouverait de réponses ce soir.
Désireux de ne pas gâcher leurs retrouvailles, Eliott laissa ces pensées derrière lui.
— Comment vont Yann et Sarah ? résonna la voix d’Evanna.
— Bien. Tu voudras aller les voir après ? Ils seront contents de te revoir !
Sa princesse lui notifia son refus par un léger signe de tête.
— Pourquoi pas ?
Aussitôt avait‑il demandé qu’il le regretta instantanément. La main d’Evanna quitta la sienne et elle déglutit difficilement, accélérant involontairement le pas.
OK, vraiment aucune question, alors, nota‑t‑il dans un coin de sa tête.
— Ça a été, à Ashford ? éluda‑t‑elle.
La rattrapant, Eliott arqua un sourcil. Comment diable pouvait‑elle savoir qu’il avait été déployé à Ashford ? Se remémorant juste à temps le petit post‑it qu’il venait de rédiger dans son esprit, il se contenta de répondre à sa question.
— Oui et non, nuança‑t‑il. Ça m’ennuyait de quitter Mosley parce que j’avais pris l’habitude de… enfin, euh… te parler… avoua‑t‑il à mi‑mots en se grattant l’arrière du crâne. Mais j’suis content d’y être allé. Ça m’a fait du bien de voir que l’Académie était innocente, pour une fois. T’avais raison, finalement. Le président fait du bon boulot.
Il attendit une réponse, mais aucune ne lui parvint. Perdue dans ses pensées, Evanna avait baissé la tête sur ses pieds et semblaient ne plus vouloir les lâcher.
— Princesse ?
— Mh ? Oh, euh, oui ! Je suis contente pour toi, lui sourit‑elle avec sincérité. L’Académie a toujours été ton foyer, et tu méritais de le retrouver.
Eliott s’arrêta brusquement et elle le gratifia d’un regard interrogateur. L’Académie avait toujours été son foyer, certes, mais c’était désormais auprès d’elle qu’il se sentait chez lui. C’était avec elle qu’il voulait vivre, et personne d’autre. Pouvait‑il le lui avouer maintenant ? Non, certainement pas.
Renonçant à l’idée de se confier, Eliott glissa ses mains dans les poches et reprit sa route en direction du restaurant de leur premier rendez‑vous. Tous deux s’installèrent pour prendre commande, et très vite, la conversation reprit le chemin familier de leurs souvenirs communs.
Dans l’atmosphère légère et insouciante qu’il avait craint de ne plus jamais retrouver, Eliott lui raconta tout ce qui s’était passé ces derniers mois, omettant volontairement les événements d’Ashford à l’exception de ses retrouvailles avec Grant et Thomas. C’est d’ailleurs seulement lorsqu’il avait évoqué son frère que sa princesse s’était réellement détendue, ses sourires retrouvant leur sincérité et ses iris dorés leur chaleur.
Il en était venu à sa conversation avec lui au bord du lac des Cendres quand le propriétaire du restaurant vint les voir pour leur annoncer la fin du service. Evanna rouspéta si farouchement qu’elle obtint gain de cause, leur faisant gagner dix minutes supplémentaires pour finir leur dessert.
— T’étais pas obligée de le menacer de faire fermer son restaurant, tu sais, s’amusa‑t‑il.
— Faut bien qu’y ait des avantages à sortir avec un Élite, lâcha‑t‑elle en plantant sa cuillère dans son fondant au chocolat.
Éclatant de rire, Eliott la gratifia d’une moue entendue.
— Et donc ? reprit‑elle. Tu vas m’épouser ou pas ?
— Je sais pas. T’aimerais bien ?
Ne poursuivant pourtant pas ce but, la question resta suspendue entre eux. Evanna releva la tête vers lui, sa cuillère coincée entre les lèvres. Ses yeux cherchèrent les siens, et pendant un instant, elle ne sembla pas savoir quoi faire de ces mots auxquels elle ne s’était pas attendu.
Le cœur d’Eliott s’accéléra en réponse. Il ignorait pourquoi il les avait prononcés en premier lieu, mais maintenant qu’ils étaient là, impossible de les reprendre. Sa princesse posa sa cuillère et se redressa sur sa chaise, ses mains venant trouver repos sur ses cuisses. Un rire bref lui échappa – mais s’il avait eu vocation à briser la glace, il ne fit que la renforcer.
— Ah, ah… très drôle !
Eliott hocha la tête et s’éclaircit la gorge avant de détourner le regard, ses doigts tapotant la table trahissant son anxiété. Ou plutôt son agacement. Car en réalité, sa réponse avait été plus qu’équivoque : elle trouvait l’idée risible alors que lui l’avait sérieusement envisagée.
Evanna l’observa en silence, les sourcils légèrement froncés.
— Ça va ? s’inquiéta‑t‑elle.
— Ouais, nickel. Finis de manger.
Il tourna la tête pour cacher l’ombre de tristesse qui devait très probablement assombrir ses yeux. Elle acquiesça en silence mais ne mangea pas pour autant, se contentant de jouer avec sa nourriture d’un air distrait.
— Bon, annonça‑t‑elle en se levant. Je dois y aller.
Eliott la regarda faire sans réagir, soudainement épuisé. Super. Il avait enfin réussi à retrouver celle qu’il aimait pour finalement la faire fuir à nouveau. La frustration monta en lui tandis qu’il passait une main lasse dans ses cheveux.
— Merci pour ce so…
— J’te laisserai pas partir, Evanna.
Seul le silence lui répondit. Eliott se leva à son tour, faisant tomber sa chaise dans le processus. Sa voix avait sonné plus basse qu’à l’accoutumée, usée mais résolument sincère.
— Désolé, mais j’peux pas, reprit‑il. Est-ce que tu sais à quel point ça a été dur, sans toi ? À quel point j’ai retourné tout ça dans ma tête, des milliers de fois, à me demander pourquoi t’as préféré partir plutôt que de me parler ? J’ai même pensé que je méritais ton départ. Mais alors elle signifiait quoi, notre dernière nuit passée ensemble ? Je pensais qu’on était enfin sur la même longueur d’onde, qu’on…
— Eliott, ce n’est pas de ta…
— … faute, c’est ça ? acheva‑t‑il. Mais qu’est‑ce que ça change, hein ? La finalité reste la même. T’es partie sans un mot, Evy. Et tu veux encore partir ce soir, sans explication.
La gorge serrée, il fit un pas dans sa direction et attrapa délicatement sa main. Elle se laissa faire, mais son corps tout entier trahissait une retenue qu’elle ne lui avait jamais imposée.
— Je t’aime, Evanna. Je t’aime tellement que ça me détruit de pas savoir ce qui t'arrive. Mais si y’a une chose dont je suis sûr, c’est que j’te laisserai pas partir. Tu veux pas parler de ce qui s’est passé ? Bien. Tu veux juste te rappeler le bon vieux temps ? OK. Dis‑le, et je ferai avec. Mais ne pars pas.
Le regard de sa princesse se perdit sur les contours de leurs mains entremêlées. Ses pensées embrouillées se répercutaient avec fracas sur son visage terni par le doute, à tel point qu’elle dut capturer sa lèvre inférieure pour l’empêcher de trembler.
— D’accord.
— C’est vrai ? s’étonna‑t‑il.
— O‑Oui, confirma‑t‑elle en relevant la tête. Je veux bien essayer…
Dans un soupir de soulagement, Eliott colla son front au sien et lui sourit, sa main effleurant sa joue tandis que leurs souffles s’entremêlaient. Il le savait au fond de lui‑même, sa froideur n’avait rien de naturel. C’était une armure forgée par des blessures dont il n’avait pas connaissance, des cicatrices qu’elle gardait enfouies mais qu’il découvrirait en temps voulu.
— Tu sens le chocolat…
Elle répondit d'un éclat de rire aussi amusé que dépité. Le pouce d’Eliott glissa lentement jusqu’à ses lèvres, mais au moment où il se penchait pour l’embrasser, ses doigts se posèrent sur sa bouche pour l’en empêcher. Il l’interrogea du regard et elle lui répondit d’un sourire discret, si fragile qu’il sentit son cœur se contracter.
— J’aimerais rentrer à la maison… tu veux bien ?

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