Chapitre 15 (Eliott) (3/3)
Quand Eliott avait pensé rentrer chez lui ce soir, il n’avait jamais, ô grand jamais, imaginé se trouver en aussi bonne compagnie. Le monde lui souriait enfin. Il lui avait rendu la personne à qui il tenait le plus, et même si leurs retrouvailles n’avaient pas vraiment été comme il se l’était souvent représenté, il ne les échangerait contre rien au monde.
— Ariane va être trop contente de te voir, s’exclama‑t‑il alors qu’ils traversaient la cour de l’école‑orphelinat pour rejoindre la maison. Tu lui manquais beaucoup.
— Oui, moi aussi, j’ai hâte, répondit‑elle. En espérant que tout s’éclaire enfin…
Eliott lui jeta un regard en coin curieux mais resta silencieux. « Pas de question », sa nouvelle devise ! Celle qui lui permettrait de la garder auprès de lui.
— Désolée, s’excusa‑t‑elle quand elle remarqua avoir parlé à voix haute. Les enfants aussi m’ont manqué, poursuivit‑elle d’un air plus enjoué. Ils ont dû tellement grandir !
Il la gratifia d’un sourire attendri, puis déverrouilla la porte d’entrée.
— C’est moi, je suis rentré !
Aucune réponse ne lui parvint, toutes les lumières éteintes. Eliott invita Evanna à entrer, laquelle laissa son regard glisser sur une pièce qu’elle avait quittée depuis bien trop longtemps.
— Hassan a déménagé quelques jours seulement après ton départ, lui expliqua‑t‑il en refermant derrière eux. Je sais pas où il est, mais ça m’étonnerait pas qu’il ait quitté la ville.
— Oui…
Il garda le silence, laissant à sa princesse tout le loisir de reprendre ses marques. Mais alors qu’il s’apprêtait à s’asseoir sur le canapé, son regard fut happé par les aiguilles à tricoter d’Ariane abandonnées sur le fauteuil. Il s’en approcha et attrapa le bonnet sur lequel elle travaillait, apparemment terminé.
Sur l’ourlet avaient été brodées les lettres « E.J », et un mélange de tendresse et de gêne le submergea. Il ne pouvait décemment pas se promener avec ça sur la tête, et il se promit de le léguer à Sarah qui, elle, ne manquerait pas de se pavaner avec.
— Tu étais venu vivre ici ?
— Oui, répondit‑il en glissant la confection d’Ariane dans sa poche. Comment tu sais ?
— Il y a un mot pour toi, juste là.
Sourcils froncés, Eliott se tourna vers Evanna. Elle était agenouillée près de la table basse, le doigt tendu vers un petit bout de papier qui avait été coincé sous son bonsaï. Il s’en approcha et l’attrapa pour le lire, sa princesse penchée au‑dessus de son épaule pour l’imiter.
Bonjour mon garçon,
Je suis désolée de ne pas être là quand tu reviendras, mais j’ai dû partir en urgence à Ruther pour aider un vieil ami. Je ne sais pas quand je rentrerai, ou même si je rentrerai un jour. J’ai confié la gérance de l’école‑orphelinat à Robb, mais tu peux rester vivre ici autant que tu le veux. Cette maison a toujours été, la tienne, et rien n’y changera jamais.
Il y a une part de tarte pour toi dans le frigo – en souvenir du bon vieux temps –, et un bonnet confectionné avec amour t’attend sur mon fauteuil. Tu as intérêt à le porter, sinon gare à toi… mon grand !
Passe le bonjour à Evanna de ma part, dis‑lui que j’ai été ravie d’apprendre qu’elle était de retour. Et puisque tu vas forcément te poser la question, non, je ne suis pas devin… mais les papillons ont des oreilles.
Avec tout mon amour,
Ariane O.
La lettre entre les mains, une seule question tournait en boucle dans l’esprit tourmenté d’Eliott : pourquoi tout le monde le quittait‑il de cette manière ? Evanna, Grant et maintenant Ariane… ne méritait‑il vraiment pas mieux que ça ?
Un « non » brisé murmuré à côté de lui le ramena brutalement à la réalité. Il releva juste à temps les yeux pour voir Evanna abattre son pied contre la table basse, le coup résonnant comme un écho de sa propre douleur.
— Princesse ? s’étonna‑t‑il. Qu’est‑ce qu’y a ?
— Rien.
Incrédule, Eliott la dévisagea faire les cent pas dans la pièce, ses lèvres murmurant pour elle‑même. Ses iris dorés crépitaient d’éclairs autour de ses pupilles dilatées par la colère. Assurément, ce n’était pas rien, loin de là. Cherchant à détendre l’atmosphère, il tenta :
— Allez Princesse, t’énerve pas. C’est pas pour elle que t’es revenue, de toute façon.
Le silence d’Evanna dissipa aussitôt le sourire rassurant qui était venu étirer ses lèvres. Ce qui n’était qu’une remarque lancée à la volée prit soudain une tout autre saveur, et son estomac se tordit en réponse. Il se redressa d’un bond, son indignation nourrie par la réponse que le corps de sa princesse venait de lui donner.
— Attends, c’est pour elle que t’es revenue ? s’étrangla‑t‑il.
— Ne sois pas ridicule.
La vue trouble, Eliott passa une main dans ses cheveux et glissa l’autre devant sa bouche pour s’empêcher de crier. La princesse dont il était tombé amoureux avait de nouveau cédé sa place à cette froide copie qu’il avait promis d’accepter mais qu’il ne supportait pas.
— Ça suffit, Evanna, déclara‑t‑il d’une voix ferme. Dis‑moi tout de suite ce qui se passe.
— Je croyais que tu acceptais de ne pas en parler ?
— J’ai changé d’avis.
— Bien.
Tournant les talons, elle ouvrit la porte d’entrée mais Eliott la referma d’un coup sec.
— Essaye seulement… murmura‑t‑il d’une voix grave.
La main toujours sur la poignée, Evanna cligna des yeux à plusieurs reprises avant que ses lèvres s’étirent en un sourire en coin énigmatique. Elle abandonna toute velléité de fuite, puis fit quelques pas lents et calculés en direction du canapé.
— Très bien… murmura‑t‑elle en l’effleurant du bout des doigts.
Elle se tourna vers lui, ses iris dorés embrasés d’une lueur qu’il ne connaissait que trop bien. Le corps d’Eliott se raidit aussitôt, obnubilé par sa lèvre inférieure captive entre ses dents.
— Evanna, je suis très séri…
Le mot mourut dans sa gorge lorsqu’il réalisa que ses pas l’avaient mené jusqu’à elle. Enivrante, la chaleur de son corps se referma sur lui comme un piège familier. Il tenta de rester ferme, mais déjà sa main trouvait sa taille, comme guidée par un besoin plus fort que sa volonté. Il l’attira contre lui d’un geste brusque et un petit cri exquis jaillit de ses lèvres, faisant voler en éclats la dernière once de contrôle qu’il tentait de conserver.
C’était elle. Son Evanna, sa princesse, cette femme lumineuse à qui il aurait offert le monde. Ses yeux lui criaient son amour, ses lèvres le suppliaient de les dévorer, son corps…
— Eliott…
Sa vue s’assombrit d’un coup. Avant même qu’il le réalise, Evanna se retrouva dans ses bras et il la plaqua contre le mur de l’escalier, ses jambes enroulées autour de lui avec une détermination qui le consumait tout entier. Il plongea dans le doré de ses iris, la respiration saccadée. Ils brillaient d’une lueur de désir qui se propagea en lui comme une vague brûlante, ne laissant derrière elle que l’envie viscérale de la satisfaire.
Son regard dériva sur les contours de sa bouche. Ces lèvres si parfaites qui lui avaient offert tant de plaisir par le passé et qu’il mourait d’envie de mordiller. Il allait s’y abandonner quand elle s’agrippa fermement à ses épaules, se blottissant contre lui avec une force si désespérée que sa bouche ne trouva que son cou.
Sa langue effleura sa peau frissonnante, mais très vite, le besoin de retrouver ses lèvres se fit plus pressant. Il remonta vers elles, mais les mains de sa princesse se posèrent sur son torse pour l’en empêcher.
Une nouvelle fois.
Une fois de trop.
La frustration explosa en lui, brutale et incontrôlable.
— Bordel, Evy, mais laisse‑moi t’embrasser ! grogna‑t‑il.
— Crois‑moi, tu n’as pas envie de faire ça. Reprenons, allez.
Aussi vite qu’il avait surgi, le désir s’évapora dans l’air, l’excitation aussi. Eliott la libéra aussitôt, bouleversé par la froideur avec laquelle elle avait prononcé ces derniers mots : comme s’il s’agissait d’une tâche dont elle devait s’enquérir et non pas d’une envie partagée.
— Non, Evy… murmura‑t‑il tandis qu’elle s’éloignait de lui. La question à se poser, c’est plutôt pourquoi, toi, t’en as pas envie. Nan, mais sérieusement ! cracha‑t‑il en se tournant vers elle. Me sucer en plein milieu d’un parc, aucun souci, mais m’embrasser, ça te dépasse ?!
— Ça n’a rien à voir.
— Ouais, ça a complètement rien à voir, en effet ! s’énerva‑t‑il en frappant le mur à côté de lui. Y’en a un qu’est quand même complètement plus délirant que l’autre, nan, tu crois pas ?! Et t’étais quand même prête à le faire, bordel !
— Ça n’aurait été que du sexe.
23h57. L’heure exacte où Eliott réalisa qu’il était totalement perdu.
— Putain, mais qu’est‑ce que c’est censé vouloir dire ?!
— Le sexe, ça ne signifie rien pour toi. C’est ce que tu fais tout le temps…
Le silence les enveloppa alors qu’il tentait désespérément de comprendre le sens de ses paroles. Pensait‑elle réellement qu’il avait passé huit mois à se taper la moitié de Mosley ? C’était impossible. Elle l’avait pris en flagrant délit de conversation avec son fantôme, elle ne pouvait décemment pas penser qu’il l’avait trompé.
Non, c’était autre chose.
Une chose qu’il ne mit que quelques secondes à se remémorer.
— Alors qu’embrasser…
— … ça a un sens, acheva‑t‑elle.
Un nœud se forma dans son estomac et remonta jusqu’à sa gorge.
— Tu… ahem, s’éclaircit‑il la voix après qu’elle se soit cassée. Tu m’aimes plus ?
— Là n’est vraiment pas la question, Eliott.
— Alors quoi ? insista‑t‑il, si anéanti que sa voix se mit à trembler. Je comprends rien, Evy… C’est quoi le problème ? Je t’en prie, explique‑moi…
La boule dans sa gorge éclata en un sanglot désespéré qu’il ne chercha pas à étouffer. Il la supplia de lui donner une réponse mais elle demeurait silencieuse, sa main droite frottant énergiquement son bras gauche. Une minute s’écoula, puis deux, jusqu’à ce qu’enfin, à travers le rideau de larmes qui brouillait sa vue, Eliott distingue sa silhouette s’approcher de lui.
— Fais‑moi confiance, insista‑t‑elle. Tu n’as pas envie de m’embrasser.
— Mais pourquoi ?! Pourquoi tu répètes ça, Evy ?! Qu’est‑ce que ça veut dire ?!
Un frisson glacé remonta le long de sa colonne vertébrale lorsqu’il tenta de trouver une réponse à sa propre question. Son regard glissa sur elle jusqu’à s’arrêter sur son collier de nacre. Loin d’être un simple bijou, c’était surtout la preuve qu’une partie d’elle était toujours attachée à lui. Alors pourquoi. Pourquoi cette distance ? Pourquoi ce mur infranchissable ?
Pourtant source d’espoir, ce même collier lui rappela le moment où il le lui avait offert. L’horreur s’enroula autour de lui, née d’un souvenir qu’il avait trop souvent cherché à enterrer. Et s’il savait pourquoi ? Ne venait‑elle pas de lui donner la solution en frottant résolument son bras ? Ce réflexe qu’elle avait pris après que…
Un fardeau plus lourd que les autres s’abattit sur ses épaules, libérant les larmes qu’il avait jusqu’à présent contenues. Il la saisit par les épaules et la secoua avec force, le regard implorant.
— Evy, sanglota‑t‑il. Evy, c’que tu viens de faire… Bordel, c’que tu viens de faire, dis‑moi que c’est pas c’que je pense. Dis‑moi que… dis‑moi que tu l’as pas revu, je t’en supplie.
— Je suis désolée.
Ces quelques mots lui firent l’effet d’un électrochoc. Il relâcha sa prise et s’effondra contre le mur derrière lui, la vue trouble et le cœur en miettes. Il ne voulait pas y croire mais les images s’imposaient à lui, brutales et insupportables. Chaque scène qu’il imaginait lui lacérait l’esprit, le plongeant un peu plus dans un cauchemar éveillé.
— Que… Qu’est‑ce qu’il t’a fait, Evy… ?
Un silence pesant s’installa. Eliott releva ses yeux embués de larmes vers la femme qu’il aimait. Elle avait la tête baissée, les mains crispées l’une contre l’autre comme pour se protéger. Puis sa voix résonna, douce et terrible à la fois :
— Rien que je ne voulais pas.

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