Chapitre 16 (Evanna) (1/2)
Quatre mois plus tôt – Région de Sadell
Le regard fixé sur le fouillis de symboles qui s’y entremêlaient, Evanna se tenait devant le tableau blanc du laboratoire de Caleb. Les chiffres, les lettres et les équations formaient un enchevêtrement labyrinthique qu’elle n’avait jamais su comprendre, un véritable cauchemar pour ses yeux fatigués.
Un coup brutal porté derrière elle fit glisser une mèche de ses cheveux devant son visage. Elle la remit machinalement derrière son oreille puis reporta son attention sur la cascade de nombres. Là encore, les opérations s’enchaînaient sans logique apparente, transformant la toile blanche en un patchwork abstrait de formules dénuées de sens.
Une nouvelle secousse la fit cette fois s’écrouler sur le bureau. Sa poitrine s’écrasa sur le plan de travail tandis qu’une main agrippait son cou pour la maintenir en place. Sa joue glissa sur la surface pour poursuivre son exploration du chaos algébrique et les minutes s’égrenèrent, chaque seconde amplifiant son sentiment d’impuissance.
Comment Caleb pouvait‑il naviguer avec autant d’aisance dans cette mer de complexité ? Elle glissa sa tête de l’autre côté comme si observer cette toile d’araignée mathématique d’un angle nouveau pourrait miraculeusement la clarifier, mais rien ne changea. Le tableau restait une énigme inextricable, un défi qu’elle n’arrivait toujours pas à relever et qui la menait sans cesse à cet instant.
Ce moment où les assauts de Caleb se faisaient plus brusques, où sa respiration se faisait haletante, et où elle devait feindre un orgasme qu’elle n’avait pourtant jamais eu aucune chance de connaître avec lui. Alors quand il enfonça ses ongles dans la chair de ses hanches et accéléra la cadence, elle se contenta de simuler jusqu’à ce que, dans un grognement rauque et désagréable, il se laisse enfin aller en elle.
Les mouvements du scientifique ralentirent jusqu’à s’arrêter complètement, un gémissement extatique s’échappant de ses lèvres. Evanna remonta son pantalon une fois qu’il se fut retiré, son attention déjà reportée sur le tableau devant elle.
— Je ne vois pas pourquoi tu continues de vouloir utiliser ça, lâcha Caleb en lui montrant le préservatif usagé qu’il jetait à la poubelle. Ce n’est pas comme si tu pouvais avoir des gosses.
— Merci de me le rappeler, Caleb.
— Désolé, mais bon.
Non pas qu’elle en voulait forcément, des « gosses », mais Evanna aurait au moins souhaité avoir le choix. Caleb lui avait appris sa stérilité quelques jours seulement après son arrivée à Sadell, provoquée par des mutations génétiques causées par la présence d’Erin.
Si elle n’avait pas pu s’empêcher de ressentir une profonde tristesse à l’époque, les choses étaient désormais très différentes. Elle avait depuis longtemps déjà cessé de s’attarder sur tous ces détails perturbateurs, les acceptant seulement avec pour seule idée en tête son objectif final.
— Hep, tu vas où comme ça ?! s’exclama‑t‑elle en voyant Caleb sortir. T’as pas fini, là.
— Il est tard, je continuerai demain.
— Mais non ! s’offusqua‑t‑elle en venant lui barrer la route. Ça fait déjà quatre mois que tu travailles dessus et t’avais dit que ça serait bouclé en trois. Alors tu vas me faire le plaisir de reposer ton cul sur cette chaise et de t’y remettre ! Tout de suite !
— De toute façon, que vas‑tu en faire, de cet implant ? soupira‑t‑il en remontant ses lunettes. Ce n’est pas comme si tu allais partir d’ici un jour. Donc à moins que ton frère ne revienne comme par magie à Sadell, tout cela ne sert à rien.
— Pourquoi tu m’aides, si c’est ce que tu penses ?
— Pourquoi ? répéta‑t‑il, son regard se perdant sur elle alors qu’il entortillait une de ses boucles brunes autour de son doigt. Tu sais, je suis peut‑être fou amoureux de toi mais je n’en suis pas naïf pour autant. Tu accepterais de coucher avec moi si je ne t’aidais pas ?
Evanna demeura silencieuse, les lèvres pincées. Sa question avait été stupide. Bien sûr qu’il ne se souciait pas le moins du monde de savoir si elle pouvait sauver Thomas. Tout ce qui l’intéressait, lui, c’était elle et seulement elle, à tel point qu’il en frisait l’obsession.
— C’est bien ce que je pensais, lâcha‑t‑il avant de la dépasser. Et heureusement que je t’aime, n’est‑ce‑pas ? Sinon, tu n’aurais jamais eu l’occasion de sortir d’ici. D’ailleurs… ajouta‑t‑il, les yeux rivés sur sa montre. On est dimanche aujourd’hui. Et c’est l’heure.
Le cœur d’Evanna s’emballa dans sa poitrine et elle attrapa vivement son bras pour vérifier sa montre par elle‑même : 20h58. Mais était‑on vraiment dimanche ? Déjà ? Cette nouvelle semaine était encore passée à une vitesse folle.
Les lèvres du scientifique s’étirèrent en un sourire amusé. Il se pencha pour l’embrasser, mais comme à son habitude, elle détourna habilement le visage pour ne lui offrir que sa joue. Il soupira longuement, avant de la saluer et de disparaître à travers les portes du laboratoire.
Attrapant son sac à dos, Evanna s’élança à sa suite mais ne prit pas la direction de ses « quartiers » – ni même du hall d’entrée où l’attendrait très probablement une horde de soldats. À la place, elle se dirigea vers le sous‑sol que Caleb laissait intentionnellement ouvert chaque dimanche à cette heure. Depuis son arrivée à Sadell, elle n’avait pu quitter l’hôtel de ville dans lequel elle se trouvait – et qui faisait office d’espace de recherche à l’ASU – que grâce à lui. Malgré les ordres d’Anderson – qu’elle n’avait toujours pas rencontré –, il acceptait de la laisser sortir une fois par semaine pour qu’elle puisse retrouver ses proches.
« Peu importe ce que vous devez endurer… »
Evanna secoua la tête et descendit quatre à quatre l’escalier qui la mènerait à sa destination. La lumière tamisée filtrait à peine à travers les marches de la cave, révélant la silhouette sombre des établis et des étagères qui y étaient entreposés. Elle la traversa d’un pas rapide, ses doigts effleurant les parois jusqu’à atteindre le soupirail au fond de la pièce. L’ouverture donnait au niveau du sol, les bottes d’un soldat rôdant juste devant.
— À toi de jouer, chuchota‑t‑elle.
À peine eut‑elle prononcé ces paroles qu’un grondement sourd et métallique résonna au‑dehors, accompagné d’appels à l’aide et de cris lointains. Les jambes de son geôlier détalèrent dans l’obscurité, lui laissant tout le loisir de se faufiler hors de sa prison.

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