Chapitre 16 (Evanna) (2/2)

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Sous la lumière de la lune, Sadell avait des allures de petit village de chasseur avec ses maisons en bois aux toits de chaume ou de tuiles rouges. Ses rues étaient pavées de pierres irrégulières et des chemins de terre serpentaient autour des bâtisses, mais tous menaient à la grande place au centre de la ville. Ses étals endormis se réveilleraient au petit matin, accueillant leurs propriétaires qui viendraient troquer leurs produits frais, leurs vêtements tissés à la main ou bien encore leurs objets artisanaux.

Mais depuis qu’elle était aux mains de l’ASU, la simplicité de Sadell se heurtait à la modernité du groupuscule. Des tentes militaires avaient été érigées un peu partout et contrastaient avec le charme rustique des habitations. Des caisses de fournitures étaient disséminées tout à côté. C’était d’ailleurs deux d’entre d’elles qu’Erin avait renversé, piégeant sous leur poids un soldat que ses collègues tentaient de libérer.

— Merci.

Aucune réponse ne lui parvint. Pas de douce caresse sur la joue ni de tape sur l’épaule, ni même le moindre signe d’émotion positive qui aurait pu se mêler aux siennes. Evanna laissa échapper un soupir. Ses décisions récentes avaient creusé un fossé entre elle et Erin, laquelle ne lui offrait plus que dégoût et déception lorsqu’elle n’était pas occupée à l’ignorer.

Refusant de se laisser gouverner par ses émotions, Evanna prit la direction du cimetière au sud de la ville. Elle évita habilement les patrouilles en se cachant derrière les maisons ou en se fondant dans l’ombre des hautes herbes. Qui pouvait‑elle croiser d’autre, de toute façon ? Depuis l’arrivée au pouvoir de l’ASU, un couvre‑feu avait été instauré à 21 heures, mais rares étaient les habitants de Sadell à encore sortir.

Passant les lourdes grilles de fer, la jeune femme se fraya un chemin à travers les stèles. Elle avança lentement, ses pas résonnant à peine sur le sol gravillonné, jusqu’à arriver au pied d’une tombe surmontée de quelques fleurs fraîchement cueillies. Gravé dans le bois, le nom de son frère reposait là où ses parents avaient érigé un mémorial en son honneur, baigné par la douce et protectrice lumière de la lune.

Evanna s’agenouilla et effleura du bout des doigts les lettres qui y étaient inscrites. Jamais encore elle n’avait eu le courage de leur dire que leur fils était toujours en vie. Du moins ne l’avait‑elle pas avoué à sa mère, puisque son père avait été réquisitionné par Anderson et n’avait jamais reparu. Lui épargner un espoir potentiellement vain lui avait semblé préférable, et même si elle mettait toute son âme à ne pas y penser, Thomas était peut‑être déjà perdu à tout jamais.

— Tu es en retard.

Une voix masculine retentit dans l’obscurité et la fit sursauter. Ses pieds s’emmêlèrent dans sa précipitation et elle chuta lourdement en arrière, les gravillons crissant sous l’impact. Un rire moqueur s’éleva dans l’air nocturne, reconnaissable entre tous.

— Putain, Sam, me fais plus jamais ça, lui reprocha‑t‑elle, le cœur battant la chamade. J’ai failli mourir de peur.

— C’est ça d’être toujours perdue dans tes pensées, la taquina‑t‑il.

Evanna lança un regard noir à son ancien employeur, mais accepta tout de même sa main tendue. Il la gratifia d’un nouveau sourire amusé, avant de regarder tout autour de lui.

— On devrait pas rester là.

— Encore cinq petites minutes s’il te plaît, négocia‑t‑elle.

À en juger par ses sourcils froncés de désapprobation, Samuel n’était pas favorable à l’idée. Il acquiesça quand même, se recueillant avec elle sur la tombe de Thomas.

Retrouver celui avec qui elle avait vécu pendant cinq ans avait procuré à Evanna plus de joie qu’elle n’aurait pu imaginer. Malheureusement, elle avait appris que l’ASU lui avait enlevé ses jumelles et il ne les avait jamais plus revues depuis lors. Cet évènement l’avait incontestablement marqué, le plongeant du même fait dans une voie bien moins diplomatique que celle qu’elle lui connaissait lorsqu’il était encore l’intendant de Sadell.

Un seul coup d’œil dans sa direction suffit à lui faire comprendre que quelque chose le tracassait. Sa barbe mal rasée qu’il frottait distraitement, ses yeux gris gesticulant dans le vide… Il était indéniablement nerveux, en témoignait les petites rides autour de ses yeux.

— Eh, j’ai 37 ans, pas 50, maugréa‑t‑il lorsqu’elle le taquina sur le sujet.

Evanna rit doucement, mais sa boutade n’eut indéniablement pas l’effet escompté.

— Qu’est‑ce qui se passe, Sam ? s’inquiéta‑t‑elle.

— Rien, c’est juste que… J’aime pas du tout l’idée que tu sois enfermée là‑bas, finit‑il par lâcher dans un soupir. Pour l’instant, ils ne te prennent que des échantillons mais qui sait ce qu’ils te feront après ? Ta mère ne supportera jamais de te perdre, toi aussi.

— Rassure‑toi, Sam, je gère, l’apaisa‑t‑elle. D’après Caleb, Anderson est trop obnubilé par les mines de Sadekha pour réellement s’intéresser à moi, ce qui me laisse encore un peu de temps pour trouver une solution.

Samuel ne pipa mot mais ne manqua pas de lui jeter un regard en coin inquiet. Lorsqu’elle l’avait revu, Evanna lui avait tout raconté : ce qu’elle était réellement au fond d’elle, ce qui lui était arrivé ces deux dernières années, la survie de Thomas et sa possession par Ekha ainsi que les raisons pour lesquelles celui‑ci la voulait morte. Loin d’avoir eu besoin d’un confident, avoir un avis extérieur l’avait aidé à y voir plus clair. Elle aurait bien évidemment pu se confier à sa mère mais elle n’avait pas souhaité l’inquiéter davantage, la pauvre vivant déjà très mal que sa fille soit sujette à des expériences.

Alors que son regard se perdait sur les contours du prénom de son petit frère, une lumière vacillante se refléta soudain sur une stèle voisine. Evanna se raidit et tourna la tête pour apercevoir un soldat occupé à patrouiller dans le cimetière.

— Vite, chuchota‑t‑elle en tirant Samuel par la manche.

Elle le traîna en silence derrière un caveau, se recroquevillant pour éviter d’être vus par leur détracteur. Il était tout près maintenant, si proche qu’elle pouvait apercevoir son ombre se dessiner dans l’angle de leur cachette. Il s’immobilisa à quelques pas seulement, sa lampe balayant les alentours avant qu’il ne la braque directement dans leur direction.

Il était trop tard pour le contourner désormais. Le crissement des gravillons sous leurs pieds les ferait repérer, et ils n’avaient plus qu’à espérer que l’homme s’en retournerait d’où il venait sans quoi ils n’auraient d’autres choix que d’en venir aux mains.

Mais alors que Samuel se préparait à l’attaque, un bruit de vase heurtant le sol résonna dans l’obscurité. Le soldat dirigea son faisceau lumineux vers la source du tapage. Un deuxième éclat ne tarda pas à retentir à nouveau, et c’est celui‑ci qui eut raison de lui. Ses pas s’éloignèrent grâce à la diversion d’Erin, et Evanna relâcha un souffle qu’elle n’avait pas réalisé retenir.

Faisant signe à son complice de la suivre, elle se glissa silencieusement hors de sa cachette et se dirigea vers le mur ouest. Ils grimpèrent le long du lierre en un clin d’œil, leurs mains agrippant les vieilles pierres usées par le temps.

— C’était moins une, soupira Samuel alors qu’ils s’éloignaient en direction de la forêt. C’est le truc dans ta tête qui a fait ça ? Je m’y ferai jamais, je crois.

— C’est pas un truc, c’est une personne, rétorqua‑t‑elle. Merci, Erin.

— Désolé, s’excusa‑t‑il platement. Merci… madame.

Un rire amusé s’échappa des lèvres d’Evanna lorsqu’elle tenta d’imaginer ce que son amie pouvait bien penser de cette dénomination. Elle en eut la réponse dans la foulée quand son voisin fut projeté contre un arbre, jurant à plein poumon. L’espace d’un instant et d’un instant seulement, elle crut alors ressentir la gaieté d’Erin se mêler à la sienne, inondant son cœur d’un bonheur dont elle n’était plus familière. Il s’estompa tout aussi rapidement, la replongeant dans cette morosité qui ne la quittait plus jamais.


*


Rejoindre la maison de ses parents ne leur avait pas pris plus de vingt minutes. Evanna et Samuel s’étaient très vite retrouvés dans l’ombre protectrice de la forêt dans laquelle la première se fondait avec aisance. Le second, en revanche, ne pouvait pas en dire autant.

Après avoir franchi les derniers mètres qui les séparaient de leur destination, les deux rebelles parvinrent enfin au jardin de la demeure familiale. L’endroit était réconfortant avec ses rangées de fleurs soigneusement entretenues, son potager et ses sentiers sinueux.

Evanna se glissa discrètement à travers les arbustes, veillant à ne pas perturber la quiétude du lieu qui apaisait son cœur abîmé. Revenir ici, malgré tout ce que cela avait impliqué, l’avait indubitablement reconnectée avec la nature. Šamana elle‑même s’en était enchantée, courant à en perdre haleine autour d’elle dès qu’elle s’aventurait dans la forêt qui l’avait vue grandir.

— Bizarre, la lanterne n’est pas allumée, releva Samuel.

Evanna fronça les sourcils lorsqu’elle le remarqua également. Sa mère l’allumait toujours chaque dimanche soir en attendant sa venue pour qu’elle puisse se repérer plus facilement dans le jardin. Elles avaient d’ailleurs toujours convenu que si un jour, ce n’était pas le cas…

— Bah, elle a peut‑être oublié, conclut‑il en haussant les épaules.

— Non, réfuta‑t‑elle. Il se passe quelque chose.

La main de Samuel l’agrippa fermement par le bras, lui faisant alors remarquer qu’elle avait déjà commencé à se ruer vers la maison.

— S’il y a vraiment quelque chose, tu ferais mieux de ne pas te montrer, Evy.

Elle se dégagea aussitôt de son emprise pour reprendre sa course à travers les parterres de fleurs. Samuel l’implora de se montrer raisonnable mais elle l’ignora, le cœur battant à tout rompre. Comment pouvait‑il imaginer une seule seconde qu’elle resterait là sans rien faire ? C’était sa mère qui était potentiellement en danger, sa mère, et elle n’allait pas la laisser tomber sous prétexte que c’était dangereux pour elle.

Des voix à peine audibles résonnaient dans l’obscurité à mesure qu’elle s’approchait. Elle reconnut bien distinctement la voix de sa mère, mais l’autre lui était totalement étrangère. Elle poussa la porte avec force et celle‑ci claqua violemment contre la cheminée du salon, attirant tous les regards.

Evanna se figea devant le spectacle qui s’offrait à elle, la respiration coupée. Si, elle reconnaissait cette voix, tout comme elle reconnaissait l’homme à qui elle appartenait. Elle l’avait déjà entendue deux ans auparavant, quand elle avait abandonné ses parents à leur triste sort pour s’enfuir aux côtés de l’Élite.

Le visage émacié, Anderson était vêtu d’une blouse devenue jaunâtre avec le temps. Ses joues déjà creusées s’affaissèrent plus encore lorsqu’il la vit, et un sourire satisfait étira ses lèvres. Les épaules voûtées, il tendit un long doigt fin et crasseux dans sa direction.

— Tiens, tiens, tiens… ricana‑t‑il. On se revoit enfin… ma petite fille prodige.

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