Chapitre 17 (Eliott) (1/3)

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Les étoiles, c’est comme les papillons.

Elles ne sont peut‑être pas aussi fragiles et éphémères, mais elles brillent et dansent tout autant dans l’immensité céleste, parsemant la nuit de leur lumière délicate quand résonnent dans l’obscurité les battements d’ailes de ces petites créatures. Un rêve, une aspiration, une promesse de liberté pour celles et ceux qui les contemplent.

Mais qu’en est‑il pour un homme brisé dont les désirs ne sont plus rien d’autre que des étoiles lointaines, des papillons dont les ailes ont été froissées ? Eh bien, même abîmés, ils continuent de scintiller dans les ténèbres de son esprit, digne représentation de sa résilience. Chaque rêve qu’il enfouit est une étoile qui continue de briller, un papillon qui s’efforce de voler malgré les tempêtes.

L’espoir demeure, inaltérable, même dans les moments les plus sombres.

Il est simplement plus difficile à trouver.

Ariane O.

6e mois de l’an 29 – Région de Mosley

Deux jours s’étaient écoulés depuis qu’Eliott avait appris ce qu’Evanna avait fait. Quarante‑huit heures durant lesquelles il n’avait pas quitté la caserne, deux‑mille huit‑cent quatre‑vingts minutes où ses pensées n’avaient cessé de tourner en boucle.

Lors de leurs retrouvailles, il avait passé la moitié de la soirée à l’empêcher de partir. Pourtant, c’est bien lui qui avait fini par lui fausser compagnie. Incapable de supporter ce qu’elle lui avait avoué, il avait préféré s’enfuir pour ne pas lui faire du mal. Car il l’avait senti, sa vue s’était troublée de dégoût, la rancœur capturant son âme. Et si la première fois, ces sentiments avaient été dirigés vers cet enfoiré d’Orson, il les avait cette fois ressenti à l’égard de la femme qu’il aimait.

Eliott laissa son poing s’écraser contre le carrelage de la douche. Les gouttes d’eau lui brûlaient l’épiderme mais ne parvenait pas à réchauffer le froid glacial qui envahissait son cœur. Peu importaient les raisons qui l’avaient poussé à agir ainsi, il n’en voyait aucune susceptible de justifier une telle chose. Elle s’était donnée à un homme qui l’avait manipulée, violée, traumatisée, et n’en avait exprimé aucun regret.

Ses poings se serrèrent malgré lui, ses ongles s’enfonçant dans ses paumes pour lui offrir un répit bienvenu. Mais la douleur physique était une bien maigre distraction face au tumulte de ses émotions. Aussi fugace qu’éphémère, l’accalmie prit fin, laissant ses pensées initiales revenir le hanter dans une spirale infernale de colère et de trahison.

D’un geste brusque, Eliott ferma le robinet et le flot d’eau cessa immédiatement. Il attrapa sa serviette et s’essuya rapidement, puis l’enroula autour de sa taille pour sortir. L’air frais des douches de la caserne s’abattit sur lui mais ne détendit pas pour autant ses muscles. Soufflant d’exaspération, il s’approcha des lavabos pour essuyer la buée du miroir. Il était méconnaissable, ses traits marqués par la tristesse et le manque de sommeil.

— Allez Eliott, se motiva‑t‑il alors en passant une main sur son visage. Reprends‑toi, et tout ira bien. Tu peux le faire. Tu l’as déjà fait.

Il tenta d’esquisser un sourire, mais le résultat lui fut si effrayant qu’il abandonna l’idée. À la place, sa main ébouriffa ses cheveux pour se donner un air rebelle. Il prit ensuite la direction de son casier pour récupérer son uniforme, puis s’habilla à la hâte avant de sortir.

Le couloir de la caserne était désert à cette heure de la nuit. Seul le silence y régnait en maître, uniquement perturbé par le faible bourdonnement des néons au‑dessus de sa tête. Il se sentait comme un étranger ici, mais il n’avait eu nulle part ailleurs où aller. Il lui avait été inconcevable de retourner à Esperanza après ce qui s’y était passé, et le QG de l’Élite était toujours en pleine rénovation. Il aurait pu demander à Yann de l’héberger, mais cela aurait impliqué de tout lui expliquer – et il préférait encore se laisser pourrir sous le soleil écrasant de Ruther plutôt que de faire une telle chose.

Après avoir quitté le bâtiment, Eliott traversa la ville sous un ciel sans étoiles avec l’idée de se rendre au Flanagan’s. Il en poussait les portes et s’avançait vers le bar quand les Gardiennes – ou il ne savait quelle entité divine – en décida autrement.

Perchée sur les repose‑pieds de son tabouret, Evanna semblait en pleine conversation chuchotée avec Christie dont les lumières se reflétaient sur ses cheveux roses. Il s’offusquait que cette dernière soit au courant de son retour quand la voix de la première s’éleva dans une colère manifeste, faisant écho à celle qui montait en lui.

— C’est urgent, Christie ! Je t’en prie, il est en danger !

La barmaid lui fit signe de baisser d’un ton et regarda tout autour d’elle d’un air inquiet. Il grimaça de déconvenue lorsqu’elles reprirent leur conversation, incapable d’entendre la suite. De qui parlait‑elle, au juste ? Et pourquoi Evanna en référait‑elle spécifiquement à Christie ?

La curiosité l’emporta sur la fureur. Avant qu’il ne le réalise, ses pas le menèrent jusqu’à elles pour mieux les entendre. Les deux femmes cessèrent de parler lorsqu’elles le remarquèrent, leurs regards convergeant vers lui d’un seul mouvement.

Eliott opta pour l’indifférence. Il prit place sur l’un des tabourets du comptoir, prenant grand soin de laisser un espace vide entre lui et son ancienne compagne.

— Salut, Christie. Comme d’hab, s’te plaît, lâcha‑t‑il en tapotant le bois sous ses mains.

La barmaid ne réagit pas immédiatement, ses yeux oscillant entre lui et Evanna dont le regard perçant lui brûlait la nuque. Elle finit par acquiescer devant son absence totale de réaction, hochant simplement la tête avant de se mettre au travail.

— Salut.

La voix d’Evanna résonna dans son esprit d’une manière qu’il n’apprécia vraiment pas.

— Yo, se contenta‑t‑il de répondre.

Comme s’il avait envie de parler. Non, ce qu’il voulait vraiment, lui, c’était effacer de sa mémoire ce qu’il avait appris plusieurs jours auparavant. Il souhaitait même de tout son cœur qu’elle ne soit jamais revenue. Si tel avait été le cas, l’image qu’il se faisait d’elle serait restée pure, et non pas souillée comme elle l’était désormais.

Quelques secondes plus tard, Christie revint vers eux et fit glisser son verre de whisky sur le comptoir. Il l’avala d’une traite, le regard de sa voisine toujours posé sur lui.

— Un autre, s’te plaît.

— Eliott…

— Christie ?? l’imita‑t‑il en secouant son verre vide. J’l’ai bien mérité, j’crois.

La barmaid obtempéra en lui lançant un regard inquiet. Le silence retomba entre eux, se heurtant aux rires et aux brouhahas incessants des autres clients aux alentours. Bon, peut‑être n’avait‑il pas été totalement honnête, après tout. Peut‑être voulait‑il aussi savoir pourquoi elle était revenue… mais juste un petit peu.

— On devrait y aller, Evy.

Eliott releva la tête vers la voix qui s’était élevée dans les airs. Jusqu’alors trop préoccupé par la présence d’Evanna, il n’avait pas réalisé que cette dernière était en réalité accompagnée. Un peu moins de la quarantaine, brun et mal rasé, ses yeux gris étaient fixés sur la jeune femme qui, elle, ne détournait pas le regard de lui.

— Evy ? insista l’homme.

— Hein ? Oh, euh, oui, excuse‑moi, balbutia‑t‑elle en revenant à elle.

— Allons‑y, répéta‑t‑il. On trouvera un autre moy…

— Encore un mec que tu t’es tapé à Sadell ? la provoqua Eliott. Tu les collectionnes maintenant, ma parole.

Evanna reporta son attention sur lui, ses iris dorés plongés dans les siens. Il s’était attendu à y voir de la colère, du mépris, ou peut‑être même une lueur de culpabilité et de tristesse, mais il ne trouva rien de tout cela.

Cet état de fait suffit à l’emporter plus loin encore dans son affliction. Autrefois, il y avait de la chaleur dans ses yeux, des émotions partagées, une complicité profonde. Maintenant, ils étaient froids et distants, comme si toute la tendresse qu’ils abritaient s’était évaporée dans un enchevêtrement d’indifférence et de cruauté.

— Lui parle pas comme ça, le menaça l’homme en se levant de son siège.

— C’est rien, Sam, laisse tomber, le rassura‑t‑elle.

Sam. Sam… Samuel ?

Ce prénom résonna vaguement dans son esprit. Était‑il ce type avec qui elle vivait auparavant ? Celui qui, d’après ce qu’elle lui en avait dit, était un peu trop porté sur la bouteille ?

Interrompant le flot de ses pensées, Christie lui apporta son nouveau whisky. Il l’attrapa pour le vider avant de le reposer violemment sur le comptoir, les yeux perdus sur ses contours.

— Pas malin d’amener un alcolo dans un bar, la provoqua‑t‑il encore.

— En attendant, c’est pas moi qui m’enfile des shots, rétorqua le concerné.

Eliott laissa échapper un petit rire cynique.

— Si t’étais à ma place, tu t’en enfilerais bien plus, crois‑moi.

— Si j’étais à ta place, je me conduirais pas comme un putain d’abruti.

— Sam, le réprimanda Evanna.

— Ouais, Sam, ricana‑t‑il en pivotant sur son tabouret pour lui faire face. Fais attention à c’que tu dis, ouais. Et surtout à qui tu l’dis, ajouta‑t‑il d’un ton plus menaçant.

Eliott observa avec satisfaction son opposant se pincer les lèvres, sa colère contenue, mais il n’attendait en réalité rien d’autre que de le voir perdre le contrôle. Plus qu’une envie, c’était un besoin. Il avait passé deux jours à martyriser sans relâche des sacs de frappe, mais cela n’avait pas été suffisant. Il avait besoin de se défouler sur un adversaire bien réel, de mettre quelques coups… et d’en prendre, surtout.

Ses muscles se tendirent sous l’effet de l’excitation.

— Bah alors, t’as plus rien à dire ? le nargua‑t‑il.

— Arrête ça, Eliott.

— Tiens donc, il a besoin de sa petite amie pour le défendre… se moqua‑t‑il en se levant pour leur faire face. Comme. C’est. Mignon. Et tu vas faire quoi, Princesse, hein ? lui cracha‑t‑il au visage. Me sermonner ? Me menacer de partir ?

— Ça suffit, Eliott, intervint Christie. Calme‑toi ou j’appelle la sécu…

Il frappa violemment le comptoir pour la faire taire, la vue assombrie par la colère.

— Qu’est‑ce que tu pourrais bien faire de pire que c’que t’as déjà fait, bordel de merde ?! HEIN, TU POURRAIS FAIRE QUOI D’AUTRE, TU M’EXPL…

Un coup de poing porté en plein visage mit brutalement fin à sa tirade et plongea le Flanagan’s dans un silence lugubre. Le choc le fit vaciller et il porta une main à son nez, sentant le goût métallique du sang envahir peu à peu sa bouche. Il demeura muet et les yeux écarquillés, paralysé par la douleur et la surprise tandis qu’Evanna abaissait le bras qui l’avait frappé.

— Quoi ? rétorqua‑t‑elle d’une voix glaciale. Ce n’est pas ce que tu voulais ?

Le bar tout entier semblait retenir son souffle. Le dénommé Sam s’avança mais elle leva une main pour l’arrêter, ses yeux d’ambre fixés sur lui avec une intensité brûlante.

— Te faire frapper pour oublier la souffrance qui te consume de l’intérieur ? poursuivit‑elle, imperturbable. Alors, ça a marché ? Tu te sens mieux ?

Toujours sonné, Eliott secoua la tête de gauche à droite. Non, la douleur physique n’avait en rien apaisé celle qu’il ressentait au plus profond de son cœur. En revanche, elle avait fait ressortir toute la détresse qu’il y avait accumulée, laquelle se déversa dans le moindre recoin de son âme. Il cligna des yeux à plusieurs reprises pour tenter de vider le vase de son chagrin, mais les larmes demeuraient incapables de couler.

— Oups, j’y suis peut‑être allée un peu fort… l’entendit‑il dire.

Incapable de formuler une réponse convenable, Eliott acquiesça lentement. La réalité de sa situation s’abattait sur lui avec une force implacable. Elle le connaissait si bien, même lorsqu’il jouait au con. Surtout lorsqu’il jouait au con, songea‑t‑il alors que les souvenirs de son comportement passé lui revenaient en mémoire. Et même si elle était l’objet de toute sa colère, c’était encore elle qui parvenait à le ramener à la raison. La douleur persistait, bien sûr, intensifiée par le coup qu’elle venait de lui asséner, mais il réalisait maintenant à quel point il avait besoin d’elle pour ne pas sombrer.

— Viens avec moi, murmura‑t‑elle en attrapant son bras. Christie ?

La barmaid, jusqu’alors attentive à la scène au point d’essuyer un verre déjà sec depuis plusieurs minutes, désigna une porte fermée derrière le comptoir. Evanna le conduisit lentement jusqu’à ce qui s’avéra être une réserve, avant de se tourner vers la lolita punk pour lui demander de quoi le soigner. Elle revint vers lui quelques secondes plus tard et referma la porte, les isolant du bruit de la soirée qui recommençait à bruisser.

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