Chapitre 17 (Eliott) (2/3)
— Assieds‑toi.
Eliott s’exécuta en silence, choisissant le confort d’un plan de travail sur lequel il se hissa pendant qu’Evanna sortait d’une trousse de soin quelques compresses et du désinfectant. Elle tamponna son nez en grimaçant, absorbant une douleur qu’il ne ressentait pourtant pas.
Bordel, mais qu’est‑ce qu’elle est mignonne…
— Pourquoi tu souris ?
Il cligna plusieurs fois des yeux sans comprendre, avant de réaliser qu’elle avait raison.
— Parce que t’as mal à ma place, répondit-il.
— C’est que ça a l’air d’être douloureux.
— Quoi, t’as envie de t’excuser ?
— Non.
— C’est bien c’que j’pensais.
Le silence retomba alors qu’elle continuait d’éponger le sang qui ruisselait de son nez. Un sourire discret s’était progressivement dessiné sur les lèvres de sa princesse, illuminant son visage d’une lueur espiègle qu’il apprécia retrouver.
— Tu sais, ça aurait pu être pire, reprit‑il. Il aurait pu être cassé.
— Une chance que je sois là pour te sauver, alors.
Eliott éclata de rire.
— Ouais, enfin, ça serait jamais arrivé si t’avais pas été là, aussi, nuança‑t‑il.
Le rire discret d’Evanna tissa entre eux un lien fugace mais précieux auquel il décida de se raccrocher. Pourtant, son esprit revenait toujours et sans cesse à ses actes passés.
— Explique‑moi pourquoi t’as fait ça, Evy.
S’il avait voulu ruiner l’ambiance, Eliott n’aurait pas pu s’y prendre autrement. Le moment d’intimité retrouvée s’évapora aussitôt dans les airs, laissant une pesanteur chargée de non‑dits s’emparer des lieux.
— Tu ne comprendrais pas, répondit‑elle après un moment.
— Essaye pour voir.
Elle soupira, ses yeux dorés brillant d’une lueur de tristesse qu’il avait tant espéré trouver. Non pas qu’il souhaitât la voir malheureuse, loin de là, mais retrouver chez elle un tant soit peu d’émotions lui donnait l’espoir que, peut‑être, elle regrettait ses actes.
— Tu te souviens quand je t’ai demandé de partir avec moi sur les routes ?
Eliott acquiesça en silence, le regard perdu sur la douceur torturée de ses traits.
— Tu m’as dit qu’on avait peut-être gagné une bataille, mais que la guerre n’était pas terminée. Que tu… que tu continuerais à te battre pour ceux qui ne le peuvent pas. Mais je pouvais y mettre fin, à cette guerre, moi, je…
Elle se tut, le silence résonnant en écho dans son cœur quand il comprit enfin la raison de son départ. Elle ne l’avait pas quitté, elle avait voulu le protéger – lui et tous les autres. Elle s’était rendue pour que les habitants de Barden retrouve la paix.
— Quant à la raison pour laquelle j’ai fait ça…
Elle hésita à poursuivre, ses yeux gesticulant comme si elle cherchait les mots qui le blesseraient le moins possible. Eliott déglutit difficilement mais ne flancha pas. Il se refusait à laisser la rancœur et le dégoût prendre à nouveau le dessus. Elle avait toujours fait l’effort d’essayer de le comprendre malgré tout le mal qu’il lui avait fait, et c’était désormais à son tour.
D’un geste réconfortant, il posa son index sous son menton pour l’inciter à relever la tête. Il lui offrit un sourire encourageant, et ses lèvres s’étirèrent tristement en retour.
— Tu sais, je ne me suis pas seulement rendue pour mettre fin à la guerre, Eliott, reprit‑elle. C’est difficile à expliquer, mais je le devais, c’est tout. Et puis il y avait mes parents, aussi. Mes parents, et…
— Thomas.
Elle acquiesça, la mine de plus en plus fermée.
— Quand j’ai revu Caleb, j’ai tout de suite pensé à ce qu’il pourrait m’apporter. J’étais déjà prête à tout pour atteindre mes objectifs. J’en avais l’envie et la détermination, mais il me manquait quelque chose d’essentiel.
— Hum ?
— Les moyens, conclut‑elle. Je n’avais aucune ressource à ma disposition, qu’elles soient matérielles ou intellectuelles. Mais Caleb avait tout ça, lui. Et il m’a beaucoup aidé, vraiment… moyennant paiement, acheva‑t‑elle plus bas, le regard fixé sur son nez qu’elle n’avait eu de cesse de tamponner.
Mâchoire crispée, Eliott tenta par tous les moyens d’enterrer au plus profond de lui‑même le sentiment d’horreur et d’indignation qui menaçait de le submerger. L’exercice était quasi intenable, la rancœur encore bien présente, mais il tint bon.
— Donc tu as avec toi un moyen de libérer Thomas ?
Evanna releva un regard brûlant de stupéfaction vers lui, un mélange d’épatement et de confusion qui lui murmurait qu’il l’avait agréablement surprise en réagissant ainsi. Oh, il avait bien pensé à laisser sa colère exploser au grand jour, bien sûr, mais à quoi cela avait‑il servi la dernière fois ? Non, il était bien décidé à tester une nouvelle tactique, aujourd’hui. Et puis, cette histoire était derrière eux, maintenant, tenta‑t‑il de se convaincre. Il lui faudrait du temps pour l’accepter, mais il pensait pouvoir y arriver.
— Non, je n’en ai pas… murmura‑t‑elle.
— Pourquoi, il a… il a pas tenu parole ? marmonna‑t‑il, les dents serrées.
— Il n’en a pas eu l’occasion, plutôt.
— Pourquoi, qu’est‑ce qui s’est passé ?
Elle ne répondit pas. Sa main revint tapoter son nez comme si elle ne l’avait pas entendu, et Eliott n’insista pas. Il était à cet instant précis bien plus intrigué par ce qu’il venait de réaliser que par la remarquable capacité de la jeune femme à refuser de s’ouvrir.
— Evy…
— Hum ?
— On est d’accord que t’as aucune idée de c’que t’es en train de faire, n’est‑ce pas ?
— Pas la moindre, soupira‑t‑elle en balançant le morceau de coton imbibé de sang sur le plan de travail. J’suis contente que tu l’aies enfin remarqué parce que t’arrêtes pas de saigner et ça commençait un peu à me faire paniquer. Par Šamana, mais c’est possible, au moins, de perdre autant de sang sans mourir ?!
Les lèvres d’Eliott s’étirèrent en un sourire amusé.
— OK, laisse faire le pro, frima‑t‑il en attrapant une compresse propre. Y me faut un truc froid s’te plaît, demanda‑t‑il en se pinçant le nez et en se penchant en avant.
— T’aurais pu commencer par me dire ça, lui reprocha‑t‑elle.
— Tout comme t’aurais pu ne pas me frapper, souligna‑t‑il, la voix nasillarde.
— Je dois avouer que c’était assez satisfaisant, quand même, l’entendit‑il s’amuser alors qu’elle retournait toute la réserve, créant un boucan monstre dans son sillage. Je comprends pourquoi tu tenais tant à te défouler.
À en juger par le silence qui retombait dans la pièce, Evanna avait trouvé son bonheur. Elle sautilla jusqu’à l’évier à côté de lui pour passer le torchon qu’elle tenait en main sous l’eau, avant de s’arrêter net devant celui qui gisait tout à côté. Eliott éclata de rire devant la mine déconfite de sa princesse, qui ne tarda pas à le gratifier d’un regard noir.
— Eh, me regarde pas comme ça, c’est toi qu’es partie retourner toute la cuisine ! s’esclaffa‑t‑il. Bon, tu vas me le donner, ce torchon, ou pas ? Y’en a qui pissent le sang, ici.
À peine eut‑il fini sa phrase qu’il le reçut en pleine figure, ravivant la douleur causée par le magistral coup de poing qu’elle lui avait infligé un peu plus tôt.

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