Chapitre 18 (Evanna)

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Trois semaines plus tôt – Région de Mosley

Entourée de ses remparts majestueux, Mosley se dressait fièrement à l’horizon. Mais si leurs créneaux découpaient le bleu lumineux du ciel, la pointe de l’Académie se noyait, elle, dans les quelques nuages épars qui le recouvraient.

Une forêt dense s’étendait au nord de la ville, ses arbres anciens formant un tapis de verdure sombre. Les frondaisons luxuriantes offraient un refuge bienvenu à la faune locale, mais pas à elle. Car après plus de six mois passés dans le clair‑obscur de Sadell, le retour à la civilisation était enfin arrivé.

— Tu penses vraiment qu’il va t’aider ?

La voix de Sam fut emportée par le vent, remplacée par le gazouillis des oiseaux et le bruit lointain de la ville. Il apporta avec lui les souvenirs de son dernier jour passé à l’Académie, marqué par le mépris mais surtout la confusion.

Chaque regard échangé ce matin‑là avait laissé une empreinte dans son âme. Chaque mot prononcé avait un peu plus creusé le fossé entre eux, mais elle avait malgré tout ressenti une étincelle d’espoir qu’elle ne parvenait pas à étouffer. Une lueur dans ses yeux qui lui avait laissé entrevoir une possibilité de réconciliation, si toutefois il parvenait à laisser son passé derrière lui pour se tourner vers l’avenir.

Les yeux rivés sur les contours de la cité, Evanna inspira profondément.

— Oui, finit‑elle par répondre. Oui, je pense qu’il le fera.

*

Le principal accès à la capitale se faisait par une grande porte en bois massif renforcée de ferrures en acier, à l’ouest de la ville. Elle s’ouvrait sur une route pavée menant directement au cœur de la ville‑haute et, par extension, à l’Académie. Ses tours et ses flèches détonnaient de modernité au milieu du style plus élégant des bâtiments alentours, ornementés d’arcs brisés et de pinacles.

S’enfoncer un peu plus vers l’est offrait à quiconque le souhaitait une vue panoramique sur la ville‑basse. À l’ombre de sa grande sœur, elle vivotait dans une tranquillité fragile, ses rues enchevêtrées peinant à recevoir la lumière du jour. Les modestes bâtiments d’Esperanza se perdaient dans la fumée terne et grisâtre qui s’échappait des ateliers de Rosewood, et même le quartier de Meri Grove semblait paisible alors qu’il grouillait pourtant de plaisir et de danger.

Autrefois, cet endroit avait été un refuge pour elle. Mais à présent, chaque coin de rue était chargé de souvenirs douloureux et de promesses non tenues. Tous lui rappelaient les moments passés – bons comme mauvais –, les rêves partagés, mais surtout les épreuves traversées.

— Alors c’est ici que tu vivais ?

La voix de Sam l’extirpa de son introspection. Evanna ne répondit pas immédiatement, l’emmenant à sa suite dans la seule et unique rue qui rattachait la ville‑basse à la ville‑haute.

— Oui, acquiesça‑t‑elle en ajustant la capuche de sa veste sur sa tête. Je vivais avec deux de mes amis à l’école‑orphelinat, juste un peu plus loin.

Son cœur s’alourdit dans sa poitrine, d’un poids équivalent à tous ceux qu’elle traînait maintenant avec elle. Si se promener ici la torturait déjà alors qu’elle n’avait même pas encore rejoint Esperanza, elle n’osait même pas imaginer ce qu’elle ressentirait une fois là‑bas.

— Tu veux y all…

— Pas tout de suite.

Sam n’insista pas, se contentant de l’attirer à lui quand un groupe d’adolescents menaça de les séparer. Ils les laissèrent passer en silence, avant de reprendre leur route en direction de la grand‑place. Elle n’avait pas changé non plus, ses pavés accueillant les villageois qui se prélassaient aux terrasses ou aux abords de la fontaine. Les façades des bâtiments se penchaient vers elle comme si elle en était le cœur battant, un refuge paisible dans leur monde de vétusté.

Mais ce n’est ni par elle ni par le bar‑café dans lequel elle avait passé de si nombreuses soirées que l’œil d’Evanna fut immédiatement attiré. Dans un coin de la place, des hommes et des femmes étaient attroupés devant un panneau d’informations, les plus éloignés d’entre eux hissés sur la pointe de leurs pieds. Tous étaient occupés à s’échanger des regards circonspects ou à converser dans un brouhaha indéfinissable, la mine curieuse ou excitée.

— Qu’est‑ce qui se passe ? s’étonna Sam.

Evanna haussa les épaules et ils s’approchèrent, jouant des coudes pour tenter d’apercevoir ce qui pouvait bien générer autant d’engouement. Un tract. Un simple prospectus flanqué des lettres majuscules « FLB », qu’elle arracha d’un geste sec pour mieux le lire. Des exclamations indignées s’élevèrent dans les airs mais elle les ignora, laissant Sam argumenter avec ses détracteurs tandis qu’elle parcourait le dépliant des yeux.

Le Front de Libération de Barden. Un mouvement anti‑Académie qui avait vu le jour peu après la prise de pouvoir de l’héritier Weber, lut‑elle, et qui avait alors tout dévoilé des activités inhumaines de son père. Les conversations alentours le lui confirmèrent, ce parti avait pris de plus en plus d’ampleur au fil des mois malgré la paix que le nouveau président avait réussi à instaurer. Il avait pris racine dans le quartier de Rosewood, d’abord, puis s’était étendu à toute la ville‑basse, puis Mosley… jusqu’à voir naître des clusters aux quatre coins de Barden.

Si cette nouvelle la surprenait déjà – elle qui n’avait eu aucun lien avec l’extérieur depuis Sadell –, c’est l’information au verso qui fit chuter le cœur d’Evanna. Une menace terroriste y était clairement annoncée, déclenchant autour d’elle des réactions exaltées qui ne firent que nourrir son amertume.

Comment pouvaient‑ils se réjouir, eux qui venaient de vivre une année de conflits et de combats qui les avait plongés dans une peur quasi constante ? Comment pouvaient‑ils promouvoir un tel acte, raviver les tensions et les attiser maintenant que la paix était enfin revenue ?

Le regard d’Evanna se porta sur la structure de granit de l’Académie, sa pointe lovée avec paresse dans le manteau des nuages. Son président devait la diriger d’une main de maître, là‑haut, comme il l’avait toujours rêvé. Regardait‑il dans sa direction, lui aussi, perché au sommet de sa tour d’ivoire ? La probabilité était très mince, mais elle aimait à le penser. Du moins Erin aimait à le croire, vu comme elle avait foi en lui. Peut‑être même lui en accordait‑elle plus qu’à elle, désormais.

Evanna secoua la tête pour éviter de se perdre dans des pensées douloureuses. L’heure n’était pas à la rêverie. Elle était revenue pour une raison bien précise, et elle ne devait pas se laisser décontenancer. Car si tout le monde l’ignorait encore, une menace bien plus grave que le FLB planait au‑dessus de leurs têtes.

Raison pour laquelle elle devait retrouver Hassan.

**

La nuit était tombée quand Evanna se décida enfin à rejoindre l’école‑orphelinat. Pourquoi ? Parce qu’elle espérait que, sous le couvert de la lune, l’épreuve serait moins pénible à supporter. Samuel était resté à leur chambre d’hôtel, dans le quartier de Rosewood. Non pas qu’elle ne voulût pas qu’il l’accompagne, mais elle avait souhaité retrouver son ami dans le confort de l’intimité. Seule Šamana la chaperonnait toujours, se fondant avec éminence dans les ruelles sombres d’Esperanza.

Les contours de l’école commencèrent à apparaître, au loin, illuminés par la douce lumière des lampadaires de la rue. Elle pouvait d’ores et déjà apercevoir sa cour, emplies de jeux en tous genres et de graffitis dessinés à la craie. Certains d’entre eux la ramenèrent irrémédiablement un an en arrière, où elle se revoyait les esquisser avec entrain en compagnie des enfants, de Mila et d’Hassan.

Comme elle l’avait craint, revenir ici la paralysait de terreur. Elle s’y était enfuie comme une lâche plusieurs mois auparavant, abandonnant derrière elle tout ce qui comptait le plus à ses yeux. Pire encore, en l’abandonnant, lui.

Laissant ses pensées déprimantes derrière elle, Evanna replaça sa capuche et tenta d’ouvrir le portail, mais il était verrouillé.

— Je peux vous aider ?

Une voix claire résonna dans le silence de la nuit et la fit sursauter. Elle releva la tête pour voir la fine silhouette d’un homme sortir du bâtiment principal de l’école, ses cheveux blonds séparés en une raie bien droite. Un cahier dans les mains, il la dévisageait avec méfiance au‑travers de ses lunettes rondes, son sérieux se reflétant dans son pull en laine qui recouvrait une cravate parfaitement nouée.

— Bonsoir, désolée, s’excusa‑t‑elle. Je venais rendre visite à Hassan.

Son interlocuteur se trouvait dans la pénombre du préau mais ses contours s’assombrirent plus encore. Il se détourna d’elle pour fermer la porte à clé, avant de s’avancer dans sa direction.

— Il n’habite plus ici.

— Pardon ? s’étonna‑t‑elle.

L’homme ne lui répondit pas et se contenta de déverrouiller le portail pour en sortir. Il le referma derrière lui, la jaugea un instant de haut en bas, puis se décida à rouvrir la bouche :

— Et il ne travaille plus ici non plus, si vous voulez tout savoir.

— Quoi ?!

Il l’ignora encore, reconnaissant sans doute qu’il lui avait déjà fourni beaucoup plus d’informations que nécessaire. Il ne prit même pas la peine de la saluer, son regard hautain se posant derrière elle alors qu’il la contournait pour s’enfoncer dans la nuit.

— C’est impossible, vous mentez ! se lança‑t‑elle sur ses talons. Hass’ n’abandonnerait jamais son travail, et encore moins les enfants. Ils sont toute sa vie !

Aucune réaction. Le blondinet poursuivait sa route comme si elle n’avait jamais existé, indifférent à sa présence qui continuait pourtant de le harceler.

— Bon, d’accord, je vous crois, abdiqua‑t‑elle dans un soupir. Mais vous pourriez au moins me dire où le trouver, non ? C’est un vieil ami à moi et je dois absolument lui parler.

Contre toute attente, l’homme s’arrêta si brusquement qu’elle le percuta de plein fouet. Il ne s’en formalisa pas, tournant les talons pour lui faire face alors qu’il plissait les yeux pour mieux la voir. Sa main trouva le stylo coincé dans son cahier, et il l’approcha de son visage pour faire glisser la capuche de sa veste en arrière. Elle le laissa faire sans problème, prête à tout pour découvrir où se trouvait son ami.

— Votre nom.

— Evanna. Evanna Or…

— Evanna Orsby, acheva‑t‑il à sa place.

La jeune femme cligna des yeux d’un air idiot, ne cachant rien de sa surprise.

— Comment… ?

L’homme hésita, son regard glissant aux alentours avant de revenir à elle. Il finit par se racler la gorge, une main tendue dans sa direction.

— Robb Langley, enseignant à l’école‑orphelinat. Je remplace Monsieur Hajji.

— Enchantée, concéda‑t‑elle à la serrer, plus par politesse que par véritable conviction. Alors, où est‑il ?

Le dénommé Robb ajusta nerveusement ses lunettes rondes avant de jeter un nouveau coup d’œil aux alentours. Il se pencha vers elle pour plus de discrétion, les yeux illuminés d’une lueur exaltée qu’elle avait déjà aperçue plus tôt dans la journée.

— Si vous voulez mon avis… chuchota‑t‑il, vous auriez tout intérêt à postuler au FLB.

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