Chapitre 19 (Evanna) (1/2)

7 minutes de lecture

Rejoindre le FLB n’était pas une mince affaire.

Cela s’avérait plus difficile encore pour ceux qui cherchaient à rester invisibles. Evanna et Samuel n’avaient pu obtenir des informations que de ce très cher Robb qui, dans son infinie générosité, les avait orientés vers un début de piste – des plus tortueuses, si elle devait en juger.

« J’ai cru entendre qu’ils aimaient la musique ». Voilà l’information capitale qu’il leur avait transmise, avait‑elle ironiquement pensé, dans une ville saturée de théâtres, d’opéras et de salles de concert. Elle avait bien tenté d’en apprendre davantage mais le blondinet s’était terré dans le mutisme, l’ignorant avec cette indifférence dont il avait le secret.

— C’est la sixième salle qu’on fait, se plaignit Sam alors qu’il sortait de la plus grande d’entre elles un soir où la pluie tombait à torrent. Si j’entends encore une seule batterie ou un seul soprano, je jure que je vais faire un massacre.

Evanna réprima un sourire. Même elle qui avait toujours aimé la musique commençait à ressentir le poids d’une lassitude oppressante. Enchaîner les concerts et les opéras pendant des jours, en plus d’avoir un coût, avait de quoi faire détester le moindre son de guitare au plus mélomane des hommes. La quête de réponses se révélait exténuante, à tel point que même Sam, pourtant si patient, perdait progressivement foi.

— C’est inutile, Evy, soupira‑t‑il en secouant la tête, ses cheveux dégoulinant d’eau. Je doute que le FLB recrute parmi les gens qui peuvent se permettre de telles dépenses.

Il avait raison, évidemment. Malgré tout, elle n’avait aucune autre piste ni aucune autre idée. Ce n’était pas faute d’essayer, pourtant. Mais tout semblait tourner en rond.

— Peut‑être les artistes de rue ? suggéra‑t‑il.

— Si tu en as croisé ne serait‑ce qu’un, je te prierais de bien vouloir me dire où.

Sam hocha la tête, reconnaissant à son tour qu’elle avait raison.

— La réponse est forcément dans la ville‑basse, conclut‑elle. Retournons là‑bas.

Mais rien de concluant ne les y attendit non plus. Du moins rien qui puisse, à première vue, les mener au FLB. Ils avaient bien déniché quelques graffitis dont l’un se distinguait particulièrement : une pyramide traversée par un éclair d’un bleu nuit semblable à celui de l’Académie, sa pointe brisée comme si le sommet s’était effondré. Malheureusement, ils avaient beau les avoir tous décortiqués, rien n’en était ressorti. Ni dans leur position, ni dans leur forme, ni même dans leur inclinaison… rien.

Dans un élan de déduction digne des meilleurs enquêteurs, Evanna s’était même mise à analyser les stries que la pluie et le vent avaient formées dans la roche supportant la ville‑haute. Ces marques avaient toujours été là, bien sûr, mais le désespoir l’avait poussée à y chercher des réponses. Elle avait d’abord imaginé une sorte de partition dans ses lignes horizontales, puis s’était attardée sur les projecteurs fixés à la paroi. Peut‑être des notes de musique ? avait‑elle pensé avant de réaliser que cela ne la mènerait jamais sur aucune piste prometteuse. Elle avait alors harcelé Sam qui, n’en pouvant plus de son ancienne gouvernante, avait tenté d’y voir un message en morse ou en code binaire. En vain, bien évidemment, car ces stries étaient aussi naturelles que vides de sens.

Le lendemain, après une nouvelle journée de recherche infructueuse – la sixième, pour être exact –, les deux apprentis investigateurs décidèrent de prendre une soirée de repos bien méritée. Ils arrivèrent au bar‑café de la grand‑place aux alentours de minuit, sous un temps toujours aussi pluvieux qui reflétait à la perfection la morosité de leur humeur.

Depuis son arrivée, Evanna n’avait repris contact avec personne, que ce soit avec Ariane et les enfants ou, bien évidemment, avec l’Élite. Rien d’autre n’avait plus d’importance pour elle que de retrouver Hassan. La semaine écoulée lui avait d’ailleurs permis de réfléchir aux raisons qui auraient pu le pousser à rejoindre le FLB. Le désespoir d’avoir perdu la femme qu’il aimait, sans doute, couplé à cette rage intense qu’il avait toujours éprouvée envers l’Académie.

— Tu devrais manger quelque chose, Evy.

La voix inquiète de Sam la força à relever la tête vers lui. Elle lui répondit par la négative, persuadée que remplir son estomac de nourriture n’était pas le meilleur moyen de chasser la boule qui le lui tenaillait depuis des semaines. Les yeux gris de son ami se plissèrent de mécontentement mais il n’insista pas, se contentant de passer commande tandis qu’elle parcourait la pièce du regard.

Revenir ici lui paraissait étrange, raison pour laquelle elle ne s’y était jamais résolue. La dernière fois qu’elle était venue, Mila était encore parmi eux, pleine de vie et d’enthousiasme. Elle l’avait poussée à se trémousser en sa compagnie toute la nuit durant sous le regard amusé d’Hassan, qui se tenait à l’écart. Les éclats de rire vibraient alors au rythme de la musique et les lumières du bar dansaient avec elles, mais désormais, tout était différent.

Jusqu’alors perdue dans ses pensées, Evanna se redressa d’un seul mouvement. Oui, elles avaient dansé toute la nuit… au rythme de la musique. Comment avait‑elle pu ne pas y penser plus tôt ?

En quête d’un indice ou d’une information quelconque, elle scruta les alentours jusqu’à voir une femme prendre place sur scène, une guitare à la main. Elle la reconnut comme étant celle qui venait chanter ici, autrefois, lors des soirées plus calmes. Et justement, les tables autour d’eux s’étaient vidées. Ne restait plus qu’une poignée de fidèles, qui tous levèrent leurs verres lorsque les premières notes se mêlèrent au bruit de la pluie tambourinant contre les fenêtres.

Une mélodie douce et envoûtante s’éleva dans les airs, enfermant Evanna dans une coquille de sérénité inattendue. Les bruits du bar s’estompèrent, le cliquetis des fourchettes et le brouhaha des conversations se muant en un lointain bourdonnement. Seule la voix suave et puissante de la chanteuse résonnait maintenant, s’unissant à la mélopée que ses doigts jouaient déjà sur les cordes de son instrument.

« Notre première nuit sur les hauteurs, les nuages frôlaient les feuilles,

Désormais, l’ombre s’étend, la lumière devenue écueil. »

Mais comme si elle n’était pas digne de l’apprécier, le cocon réconfortant qui s’était tissé autour d’elle vola en éclats. Les sons alentours lui revinrent comme un boomerang et brisèrent la quiétude dans laquelle elle s’était réfugiée. Le martèlement de la pluie contre les vitres, les murmures des habitués captivés, le tintement des verres et des pintes… tous se mêlèrent à la complainte de l’artiste en une cacophonie dissonante.

« La terre murmure ton nom, un souvenir incertain,

Mais chaque étoile est une question, en suspens pour demain. »

Une chanson d’amour. Non, de doutes et d’incertitudes, plutôt… de séparation.

« Donc monte plus haut, oui, suis la brise, là où nos rêves touchaient le ciel.

Dans le silence, oui, tout se fige, face aux échos de tes promesses. »

Le refrain se répéta, laissant tout le temps à ses paroles de se répercuter en elle. Des rêves, Evanna n’en avait plus. Ne demeuraient plus que des objectifs clairs qu’elle devait absolument atteindre, sans quoi tout ce qu’elle avait vécu n’aurait servi à rien.

« Je te cherche dans la lumière de la ville mais je ne te trouve pas,

Dans l’ombre, tu es parti, je ne vois que ça,

Mais dans un écran de fumée, tout s’éclaire.

Même si les mots que tu disais restent un mystère. »

Et c’était mieux ainsi. Pourquoi s’embarrasser avec de telles futilités quand le sort du monde entier était en jeu ? L’amour et l’amitié, les espoirs et les rêves… ce n’était rien de plus que des distractions qui empêchaient de voir clairement. De toucher au but.

« Mais monte plus haut, oui, suis la brise, là où nos rêves touchaient le ciel.

Dans le silence, oui, tout se fige, face aux échos de tes promesses. »

— Allô ?

Evanna ferma les yeux et se laissa bercer par une mélodie qui, peu à peu, l’enveloppait d’une impression troublante. Un léger frisson remonta le long de sa colonne vertébrale, accentuant la tension qui pesait déjà lourdement sur ses épaules.

« Mais monte plus haut, oui, suis la brise, là où nos rêves touchaient le ciel. »

— Evy ?

Elle tenta de la comprendre, mais elle demeurait inatteignable.

« Dans le silence, oui, tout s’anime… »

— Evy, tu m’écoutes ?

Indéchiffrable.

« … pour que nos cœurs s’éveillent. »

— Evy !

À la fois familière et distante, la voix de Samuel résonna avec fracas dans son esprit.

— Pardon, quoi ? s’étonna‑t‑elle en tentant de rassembler ses pensées.

— T’as vu ce dessin ? reprit‑il en chuchotant.

Le regard insistant de son ami l’incita à scruter la guitare que la chanteuse faisait vibrer sous ses doigts. Là, bien caché entre les cordes de l’instrument et délicatement dessiné…

— C’est pas le même sigle qu’on a pu voir un peu partout ?

Ses pensées embrouillées, Evanna acquiesça d’un signe de tête distrait. Effectivement, la pyramide à pointe brisée qu’ils avaient aperçue plus tôt y était gravée dans le bois, surmontée de la mention « Umbra Solis ». Un puzzle qui se complexifiait donc un peu plus mais qui avait au moins le mérite d’expliquer son trouble antérieur. Car désormais, les paroles de la ballade sonnaient différemment. Comme si elles contenaient une signification cachée, un message secret à déchiffrer, un…

— Un code, comprit‑elle en se redressant pour chercher de quoi noter.

— Quoi ?

— C’est un code, répéta‑t‑elle avec conviction. La chanson. Vite, donne‑moi ton bras.

— Eh !

Elle n’écouta pas les protestations de Sam, pressée par le temps. Se saisissant de sa manche, elle la releva d’un geste pour y noter les paroles qui tournaient encore dans son esprit.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Paolina_PR ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0