Chapitre 19 (Evanna) (2/2)

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La colline de Rosewood s’élevait majestueusement au nord de Mosley, recouverte d’une épaisse couche d’herbe et parsemée de fleurs sauvages. Derrière elle, les grands chênes et les bouleaux de la forêt formaient un halo de feuillage dense, là où le martèlement de la pluie se mêlait aux chants des insectes nocturnes.

De là‑haut, Evanna pourrait découvrir « l’époustouflant panorama qui s’offrait à tous ceux qui s’y aventuraient », lui avait un jour raconté Kaz avec un entrain qui ne lui ressemblait pas. Avec un peu de chance, elle y trouverait peut‑être ce soir les réponses à toutes ses questions.

— T’es sûre de toi ? hurla Sam au‑travers du déluge.

— Si on se fie aux paroles de la chanson, il faut aller… « là où le ciel touche les feuilles » ou un truc comme ça ! cita‑t‑elle après avoir vérifié ses dires sur son anti‑sèche humaine. J’vois vraiment pas d’autres endroits qu’ici, alors je dirais que oui !

Un long soupir fendit la mélodie tumultueuse que leur jouait déjà la nature.

— J’en ai marre de la forêt…

Pour seule réponse, Evanna se contenta de lui rendre son bras pour qu’il puisse se protéger de la morsure de la pluie. Force était de constater qu’en une semaine de temps, Samuel s’était accoutumé à tout ce que la capitale avait à offrir. Sous le couvert de leur mission, il n’hésitait pas à glaner des informations à droite et à gauche, s’intéressant à l’aspect politique et social de la ville avec un entrain un peu trop enthousiaste pour être désintéressé.

À plusieurs reprises, elle l’avait même vu partager avec le propriétaire de l’hôtel ses expériences passées autour de plusieurs verres. La vie à Mosley semblait avoir allégé son cœur meurtri par la perte de ses filles, à tel point qu’elle n’aurait pas été surprise de l’entendre lui avouer vouloir s’installer ici pour reprendre sa carrière politique. Elle le lui avait d’ailleurs proposé, mais il avait refusé… À croire que gravir une colline à deux heures du matin en compagnie de son ancienne gouvernante sous une pluie torrentielle était plus exaltant.

— Et voilà, on y est ! déclara‑t‑il, trempé jusqu’aux os et de la boue plein les bottes.

« Kaz avait raison ». Voilà la seule et unique pensée que l’esprit d’Evanna fut capable de façonner lorsqu’ils arrivèrent enfin au sommet. Elle, et peut‑être le douloureux rappel d’avoir déjà vu un spectacle similaire plusieurs mois auparavant du haut de l’Académie.

Mosley paraissait toute petite.

Si petite qu’elle tenta de l’attraper entre ses doigts, un œil fermé pour plus de précision.

Notre première nuit sur les hauteurs, les nuages frôlaient les feuilles, retentit la voix de Sam. Désormais, l’ombre s’étend, la lumière devenue écueil. La lumière devenue écueil, répéta‑t‑il, son regard balayant la ville. La lumière… devenue… Bon dieu, mais comment ils veulent qu’on trouve, tout brille dans cette ville !

Evanna ne releva pas, son regard lui aussi perdu sur la capitale. Si, comme elle le pensait, cette chanson n’était pas une histoire d’amour mais bien de résistance, l’ombre qui s’étendait devait très probablement faire référence à l’Académie. Académie qui éclairait la ville entière de ses lumières scintillantes et qui, selon les paroles de la chanson, était devenue un obstacle.

— Ça dit quoi, ensuite ?

La terre murmure ton nom, un souvenir incertain, répondit‑il.

« La terre ». Qu’est‑ce qu’elle venait faire ici ? Mosley avait bien plusieurs parcs, mais il était littéralement impossible de les apercevoir à cette distance. La seule portion de terre qu’ils pouvaient bien distinctement identifier était la falaise sur laquelle la ville‑haute reposait, mais elle l’avait déjà, au grand dam de Sam, analysé sous tous les angles sans rien trouver.

D’abord rivé sur la paroi rocheuse, le regard d’Evanna remonta jusqu’à l’Académie avant de redescendre. Elle reproduisit ce schéma encore plusieurs secondes, jusqu’à ce que son cœur s’illumine de compréhension.

— C’était bien la falaise.

— Evy, je t’en prie, tu vas pas recommencer, soupira Sam. Y’a rien sur cette fal…

— Attends, écoute‑moi, s’il te plaît, le coupa‑t‑elle. On n’a rien vu parce qu’on avait pas le bon angle. Mais maintenant, on l’a ! Regarde, reprit‑elle en pointant du doigt ses contours. Vu d’ici, les saillies coupent les stries horizontales formées par le vent et la pluie, et la lumière des projecteurs met en avant certaines d’entre elles ! En parallèle, l’écart entre les surplombs et les creux créent des zones d’ombre verticales ! Raison pour laquelle il fallait venir précisément ici et de nuit, sinon on n’aurait rien pu voir ! C’est ça le code, Sam ! Ombre, lumière, terre, nuit… tout concorde !

Portée par une excitation grandissante, Evanna n’attendit pas la conclusion de son partenaire d’investigation pour tracer les motifs observés sur son propre bras. Elle le recouvrit prestement, désireuse de ne pas voir la pluie réduire son travail à néant.

— Admettons… concéda‑t‑il, encore sur la réserve. La suite veut dire quoi, alors ?

Mais chaque étoile est une question, en suspens pour demain, lut‑elle. Hum… Peut‑être qu’il faut revenir deux soirs de suite et qu’il y aura un code différent ?

— Impossible, objecta‑t‑il. Ce code‑là est littéralement figé dans la roche.

— Pas faux.

— Ou alors…

Il fit une pause dans sa réflexion, les yeux rivés sur son bras qu’il protégeait de la pluie.

Donc monte plus haut, suis la brise, reprit‑il. Faudrait la regarder d’un autre point de vue ? Ne me dis pas que je vais devoir grimper encore plus haut sous cette pluie et dans cette boue, parce que là, j’en peux plus.

— Non… réalisa‑t‑elle soudain.

— Non ?

— Regarde, ça dit : là où nos rêves touchaient le ciel, lui fit‑elle remarquer. Monter plus haut. Ça fait forcément référence…

— À l’Académie, comprit‑il à son tour. C’est vrai, on a tous cru en elle à un moment ou à un autre. Elle a mis fin au règne de Keith Kaba, a donné un nouveau souffle à Barden…

— … et s’est élevée comme un symbole des rêves et espoirs de chacun, acheva‑t‑elle. Et puis à ma connaissance, il n’y a rien qui s’élève plus haut qu’elle, si ?

— Tu veux dire à part cette colline de malheur ?

D’abord fier de sa plaisanterie, le ricanement de Sam se mua en un éclat de rire amusé quand il constata l’air dépité de son ancienne gouvernante.

— En tout cas, la dernière phrase du refrain devient plutôt évidente si on suit ce raisonnement, reprit‑elle. Dans le silence, tout se fige, face aux échos de tes promesses.

— Des rêves brisés, des promesses non tenues…

— Ça colle parfaitement à ce que pourrait ressentir le FLB, conclut‑elle.

— Oui, mais…

Evanna leva un sourcil devant l’air soudain sérieux de Samuel. Son regard s’était perdu dans la contemplation de son bras, l’eau ruisselant de ses cheveux bruns sans qu’il n’y prête plus la moindre attention.

— Un problème ? s’inquiéta‑t‑elle.

— Non, non, aucun… Enfin, disons que…

Il releva la tête vers elle, lui offrant ce sourire rassurant dont il avait le secret mais qui cachait quelque chose de bien plus profond. Une inquiétude bien palpable. Un désir de la préserver qui lui murmurait qu’elle serait désormais obligée de rester sur la touche sous peine de subir son courroux.

— Je crois que j’ai d’ores et déjà compris ce que nous demande de faire le second couplet, lui donna‑t‑il raison. Alors tu me laisses m’occuper de la suite tout seul, OK ?

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