Chapitre 20 (Evanna) (1/2)

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Situé à la frontière entre Meri Grove et Esperanza, le parc était tel qu’Evanna l’avait laissé un an auparavant. Autrefois lieu de bonheur et d’exaltation, il n’était plus qu’un amas de souvenirs imbriqués et douloureux que le temps et les épreuves avaient transformés en fardeaux.

Elle y pénétra avec une lourdeur accablante, sans pour autant se résoudre à aller s’asseoir à l’endroit où Eliott l’avait rejoint deux ans auparavant. Mais alors pourquoi venir se réfugier ici si ce n’était pour se remémorer leur histoire ? songea‑t‑elle en s’asseyant sur un banc usé dissimulé dans un coin. Peut‑être pour se punir. Pour se rappeler ce qu’elle n’avait plus et ce qu’elle n’aurait plus jamais.

Le cœur plus lourd qu’à l’accoutumée, Evanna releva les yeux vers le ciel. La météo n’était toujours pas au beau fixe, même si elle se montrait assurément plus clémente que ces derniers jours. Les étoiles restaient tapies derrière un manteau de nuages que seule la lune réussissait à percer pour tenter de venir alléger sa peine. Sans y parvenir. Rien n’y parvenait plus, en réalité… à part peut‑être la perspective de ses retrouvailles avec Hassan.

Mais désormais, même cette maigre consolation lui avait été retirée. Par son propre ami, qui plus est. Elle avait bien cherché à argumenter, mais Sam s’était montré inflexible et un poil trop protecteur, comme toujours, refusant qu’elle ne retourne à l’Académie sans raison valable.

Le plan mis en place la nuit précédente avait été simple. Premièrement, rentrer à l’hôtel pour prendre une bonne douche chaude et s’offrir une vraie nuit de sommeil. S’il n’y avait eu qu’elle, Evanna aurait bien évidemment poursuivi sa chasse au trésor dans la foulée, mais la fâcheuse tendance de Sam à toujours vouloir s’occuper de son bien‑être avait pris le dessus. Elle s’y était alors résolue, bûchant toute la nuit sur ce fameux deuxième couplet qui leur permettrait enfin de trouver le FLB. Elle s’était seulement concentrée sur les phrases clés, partageant au petit matin ses conclusions avec son partenaire d’investigation qui n’en avait rien retenu, mis à part le fait qu’elle n’avait, une nouvelle fois, pas dormi de la nuit.

Et c’est ainsi qu’elle se retrouvait ici, à lutter pour ne pas se laisser submerger par une culpabilité qu’elle avait pourtant cherché à ressentir. La journée s’était déjà avérée difficile à supporter, mais cette soirée… cette soirée mettait littéralement son cœur au bord du gouffre.

Naviguant sur le fil de ses pensées, il lui fallut plusieurs secondes pour réaliser que des pas calmes et réguliers se rapprochaient de sa position. Réajustant sa capuche, elle se faufila derrière le muret à sa gauche pour s’y cacher. Les passages étaient plutôt rares à cette heure, et elle s’agaçait de se voir refuser cette solitude quand son cœur chuta dans sa poitrine.

Evanna observa Eliott prendre place sur la balançoire rouillée. Leur balançoire. Les mains glissées dans les poches, il avait ancré son regard au ciel, l’air frais de la nuit caressant ses cheveux cuivrés pour l’envelopper d’une aura aussi salvatrice que destructrice.

Il avait tellement changé, lui sembla‑t‑il. À moins que…

— Salut, Princesse, l’entendit‑elle dire. Tu vas bien ?

À moins que ce soit elle qui ait changé.

Le revoir après tout ce temps et l’entendre lui parler aurait dû éveiller en elle une joie intense, un soulagement tel qu’elle aurait dû vouloir se précipiter vers lui pour le retrouver. Pourtant, elle ne ressentait rien de tout cela. Le bonheur demeurait profondément enfoui au fond de ses entrailles, abandonné au profit d’une culpabilité dévorante qui enveloppait son cœur d’un froid glacial.

— Moi, comme d’hab, tu me manques toujours autant.

Car elle ne voulait plus l’aimer.

— Aux enfants, aussi, d’ailleurs…

Pas après ce qu’elle avait fait.

— Et puis j’te parle même pas de Yann et de Sarah !

Si seulement elle ne l’avait plus jamais revu.

Si seulement elle n’avait jamais su qu’il venait ici, pour lui parler, alors qu’elle…

— Je t’aime, tu sais.

Alors qu’elle l’avait trahi.

*

Comme les choses pouvaient changer.

Il fut un temps, Evanna aurait tout donné pour être avec Eliott et attirer son regard. Tout. Mais désormais, elle ne souhaitait rien d’autre que de le fuir. Sous la lumière de la lune, elle avait accéléré le pas pour mettre le plus de distance possible entre eux. Pas par tristesse ni même culpabilité, mais parce qu’elle se savait désormais incapable de lui offrir ce qu’il espérait.

Elle aurait aimé, pourtant, que quelque chose se brise en elle. Que cette incapacité à s’exprimer s’échappe en larmes et qu’elle redevienne cette jeune femme sensible qu’elle était autrefois. Ainsi, elle aurait pu le retrouver et surpasser tous ses doutes et ses peurs à ses côtés. Mais rien ne venait. La douleur demeurait figée, fossilisée au fin fond de son âme.

Aux alentours, les regards des passants glissaient sur elle sans même la voir tandis qu’elle marchait en direction de Rosewood. Qu’est‑ce qui ne tournait pas rond chez elle ? Pourquoi n’arrivait‑elle plus à ouvrir son cœur ni même à ressentir la moindre émotion positive ?

Evanna n’eut pas le temps de répondre à ces questions que ses pas la menèrent jusqu’à l’hôtel où elle résidait. Elle ne tarda pas à apercevoir la silhouette de Sam devant sa façade aux briques rouges, occupée à interpeller les ouvriers alentours avec un empressement un peu trop paniqué pour être anodin. Traversant la rue maculée de boue qui les séparait, la main d’Evanna trouva son épaule pour la gratifier d’une petite tape amicale. Il sursauta et se retourna, prêt à répliquer, mais son expression s’adoucit dès lors qu’il la reconnut.

— Evy ! s’écria‑t‑il en se précipitant sur elle, son regard expert la scrutant à la recherche d’éventuelles blessures. T’étais passée où, bon dieu ?! T’avais promis de rester à l’hôtel !

— Déjà fini ? se contenta‑t‑elle de répondre. Alors ?

Le regard de Sam s’ancra au sien, chargé d’une déception bien palpable face à son incapacité à lui offrir ne serait‑ce qu’un mot rassurant. L’acceptant néanmoins, il l’invita à en parler à l’intérieur, sa main lâchant la sienne lorsqu’ils eurent enfin rejoint leur chambre.

— C’était relativement simple, en réalité, commença‑t‑il en la rejoignant autour de la table. Une fois qu’on a saisi la logique, je veux dire. Je te cherche dans la lumière de la ville mais je ne te trouve pas. Mais dans un écran de fumée, tout s’éclaire, insista‑t‑il bien sur cette deuxième phrase. Comme je le pensais, il fallait se fier aux fenêtres éclairées entre chaque cheminée encore active des usines de Rosewood. J’ai passé une bonne heure à vérifier qu’aucune d’elles ne s’éteignait, et devine quoi ?

— Aucune ne s’est éteinte ?

— Exactement, répondit‑il, fier de lui. Et en reliant les points formés par ces fenêtres, j’ai obtenu de nouvelles lignes verticales et horizontales, poursuivit‑il. Certaines m’ont même donné des lettres entières !

— Tu as l’air bien sûr de toi, dis‑donc.

— Oh, et j’ai de quoi, Evy… Parce qu’en une heure d’attente, j’ai eu le temps de tester différentes combinaisons entre nos deux indices.

Evanna gesticula sur sa chaise, le cœur battant sous l’effet de l’impatience.

— Et ?

— Et j’ai fini par obtenir un résultat, confirma‑t‑il gravement. Je sais où les trouver.

Laissant ses paroles flotter dans les airs, Sam fouilla parmi ses notes éparses pour trouver celle qui parlerait pour lui. Après un moment qui sembla interminable, il la trouva enfin et la lui tendit, le visage figé dans une moue désolée.

Un unique mot y était inscrit en lettres majuscules. Un mot autrefois synonyme de bonheur mais qui, désormais, sonnait presque terrifiant. Sam récupéra la feuille qu’Evanna lui rendait, guettant une réaction qu’elle ne lui offrit jamais.

— Très bien, conclut‑elle en se levant. Allons‑y, alors.

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