Chapitre 20 (Evanna) (2/2)

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Depuis son retour à Mosley, Evanna n’avait trouvé que des désillusions. Entre la disparition d’Hassan, la menace terroriste du FLB et la douleur mélancolique d’Eliott, rien ne lui avait permis de s’y sentir bien. Elle n’avait certes pas espéré y retrouver sa vie d’antan, mais elle avait au moins cru pouvoir chasser cette froideur qui la hantait. Mais rien n’y avait fait, pas même la réalisation de devoir se rendre à l’endroit le plus dangereux de la capitale pour obtenir ce qu’elle était venue chercher : le Flanagan’s.

Car c’était véritablement, pour elle, le pire endroit à visiter. Bien pire que l’Académie alors même qu’elle exécrait déjà l’idée d’y retourner. Et tandis qu’ils approchaient du canal menant au bar fétiche de l’Élite, Evanna réalisa soudain qu’elle n’aurait jamais imaginé un jour redouter de revoir ceux qu’elle avait tant aimés.

Les néons clignotants du Flanagan’s illuminaient de mille feux la nuit sombre malgré l’étroitesse de sa devanture. À en juger par la faible fréquentation, le bar ne tarderait pas à fermer ses portes. Evanna se félicita d’avoir convaincu Sam de s’y rendre sans attendre, lui qui avait une fois de plus insisté pour y aller le lendemain : à cette heure tardive, le risque de croiser un membre de l’Élite capable de la reconnaître était bien moindre.

Le danger était donc Christie, qui ne manquerait pas d’informer Yann de sa présence.

— Ça va aller… ? s’inquiéta Sam alors qu’elle fixait la façade du bar depuis plusieurs minutes maintenant. Je peux y aller seul, tu sais.

— Il n’y a vraiment aucun problème, t’inquiète pas, mentit‑elle en ouvrant la marche, sa main se posant sur la rambarde où, une fois, elle s’était battue contre l’ivresse.

— Si tu le dis…

Une bouffée de chaleur saturée d’odeurs de tabac froid et d’alcool s’empara d’elle lorsqu’elle poussa la porte du Flanagan’s. L’éclairage tamisé des lampes suspendues projetait des ombres mouvantes sur les murs, où les posters élimés par le temps témoignaient d’années de nuits agitées. Seuls quelques clients accoudés au bar ou plongés dans des conversations à voix basse levèrent un œil à leur arrivée, avant de retourner à leurs préoccupations.

Fort heureusement, Evanna ne reconnut aucun membre de l’Élite susceptible de la démasquer. Mieux encore, les Gardiennes semblèrent avoir pris pitié d’elle car Christie était elle aussi aux abonnés absents. À sa place, un homme à l’air peu engageant. De taille moyenne mais solidement bâti, il avait des épaules larges qui semblaient faites pour occuper tout l’espace derrière le comptoir. Son visage était marqué par quelques cicatrices discrètes qui trahissait des années de bagarres, ses yeux d’ébène balayant la salle sous d’épais sourcils broussailleux.

— On va bientôt fermer, maugréa‑t‑il alors qu’ils prenaient place devant lui. Si vous voulez consommer, va falloir faire vite, m’sieur.

Le regard du barman effleura Evanna sans même s’y arrêter, se fixant sur Sam comme s’il était le seul ici en mesure de lui fournir une réponse. Les mains occupées à essuyer un verre à l’aide d’un chiffon douteux, il mâchait son chewing‑gum d’un air détaché.

Ressentant le trouble de son ami resté sobre depuis la mort de ses jumelles, Evanna prit les devants et demanda la carte, mais son interlocuteur l’ignora encore.

— Excusez‑moi, insista‑t‑elle.

Toujours rien.

— Eh, je vous parle.

L’homme resta impassible, un sourire en coin vaguement moqueur accroché aux lèvres. Sam tenta bien de lui faire remarquer son manque de savoir‑vivre mais il haussa simplement les épaules, réitérant sa demande tout en attrapant un autre verre qu’il s’attela lui aussi à essuyer.

Excédée, Evanna frappa le comptoir de son poing et laissa échapper un râle de frustration. Pourquoi tout se devait‑il d’être aussi compliqué ? Pourquoi personne ne pouvait‑il lui faciliter la tâche, pour une fois ? Pourquoi TOUT LE MONDE s’acharnait‑il TOUT LE TEMPS à lui rendre la vie aussi difficile ?!

La main tremblante de rage, elle se leva d’un bond et frappa à nouveau contre le bois craquelant. Sa vision s’assombrit plus encore, à tel point qu’un vent violent se mit à tourbillonner autour d’elle et fit tinter les verres derrière le comptoir.

— Evanna…

Ce ne fut pas la voix de Sam qui la ramena à elle mais plutôt la main apaisante qu’il posa sur son épaule. Evanna cligna des yeux à plusieurs reprises, sa vue s’éclaircissant alors que la fureur s’apaisait enfin. Elle n’avait même pas remarqué la présence d’Erin prendre le dessus tant sa propre colère s’était mêlée à la sienne.

— Ahem, désolée, s’excusa‑t‑elle en se rasseyant. Votre carte, s’il vous plaît.

Intrigué autant qu’inquiet, le barman daigna cette fois la lui apporter avant de s’éloigner. Elle n’y prêta aucune attention, feuilletant le menu sans pour autant savoir quoi y chercher. Car c’était un fait avéré : elle ne savait pas pourquoi elle était là. D’accord, la chanson de la résistance les avait menés ici, mais pour quelles raisons ? Qu’étaient‑ils censés y faire ?

Ses pensées plongées dans la soirée de la veille, le regard d’Evanna s’illumina soudain de compréhension. Elle reposa doucement la carte sur le comptoir, sa main levée pour appeler le barman qui n’avait cessé de lui jeter des coups d’œil en coin.

— T’as trouvé quelque chose ? lui chuchota Sam.

— Non, répondit‑elle tout aussi discrètement. Ou plutôt si, mais pas ici.

Il ne releva pas, patientant seulement tandis que leur interlocuteur arrivait à leur hauteur.

— Nous prendrons… deux Umbra Solis, s’il vous plaît, lâcha‑t‑elle d’une voix calme.

Sam s’agita à ses côtés, preuve qu’il venait de comprendre, lui aussi, la signification des deux mots qu’ils avaient aperçus la veille dans la guitare de la chanteuse. Le barman cessa de mâcher son chewing‑gum, ses yeux se fixant pour la première fois sur elle avec une attention perçante. Un silence tendu s’installa, avant qu’un sourire bien plus sincère que le premier relève enfin le coin de sa bouche.

— Deux Umbra Solis, c’est bien ça ? chercha‑t‑il à confirmer.

— Ne me faites pas répéter.

Ses lèvres s’élargirent. Reprenant sa mastication, il désigna nonchalamment l’escalier avant d’attraper un énième verre pour l’essuyer.

— On ferme dans quinze minutes, souffla‑t‑il. Attendez‑moi là‑haut.

*

Evanna n’était jamais montée à l’étage du Flanagan’s. À dire vrai, elle n’avait même jamais réalisé qu’il y en avait un jusqu’à ce qu’elle gravisse les marches étroites et découvre la vaste pièce qui s’étendait au‑dessus du bar.

Rendue inaccessible aux clients ordinaires par un boîtier à code qu’elle avait deviné être celui donné au barman, elle contrastait avec l’agitation habituelle du rez‑de‑chaussée. Ici, l’atmosphère était plus feutrée. De vieux fauteuils en cuir patiné entouraient quelques tables en bois massif, sur lesquelles reposaient des lampes à abat‑jour poussiéreux qui plongeaient l’espace dans une pénombre angoissante.

Alors qu’ils attendaient l’arrivée de leur contact, une porte dissimulée dans l’ombre s’ouvrit soudain sur deux hommes à l’allure hostile – ou du moins qui tentaient de l’être. Armés de barres métalliques qu’ils tapaient en rythme dans leurs paumes, ils avaient la dégaine de ceux qui ne s’étaient que trop entraînés devant le miroir.

Evanna dut se mordre la lèvre pour ne pas éclater de rire. Ils avaient vraiment l’air de sortir d’un mauvais film de gangsters, tous les deux, avec leurs sourcils froncés et leurs mouvements exagérément menaçants. Mais si elle avait pu se retenir jusque‑là, elle échoua à se contrôler quand une femme rejoignit les deux compères d’une démarche un peu trop théâtrale pour être crédible. Elle éclata d’un rire si intense qu’elle dut s’en tenir les côtes, se mettant à genoux sous la menace de son arme tandis que Sam, désabusé, l’imitait sans comprendre.

— Désolée, toussota‑t‑elle en tentant de se reprendre, mais un sourire indélogeable ne quittait pas ses lèvres. C’est que… vous êtes vraiment trop marrants à jouer aux durs.

Ne quittant toujours pas son rôle, l’un des hommes leva sa barre pour la frapper mais Erin l’en empêcha. Elle lui renvoya son propre coup à la figure avant de l’enchaîner de plusieurs autres, déclenchant chez Evanna une nouvelle crise d’hilarité inarrêtable.

— Evy, à quoi tu joues, grogna Sam entre ses dents. Arrête ça tout de suite.

— Eh, tu vois bien que c’est pas moi !

— Dis‑lui d’arrêter, insista‑t‑il.

Elle refusa. Rire ainsi, même d’un rire froid et dénué de toute joie, la soulageait d’un poids qu’elle portait depuis bien trop longtemps. C’était là un exutoire à sa frustration, une libération dictée par la contrariété dans laquelle l’absurdité de leur situation l’avait plongée. Mais plus important encore, c’était un rire qu’elle partageait avec Erin.

Ces derniers mois, toutes deux s’étaient paradoxalement éloignées, deux âmes occupant un même corps mais séparées par un obstacle invisible. Elles ne se comprenaient plus – un peu comme deux amies qui, à force de surmonter des épreuves et d’accumuler les déceptions, avaient fini par perdre la capacité de se soutenir sans se blesser.

Mais dans ce rire qui échappait à tout contrôle, elles se reconnectaient enfin.

— Bon, ça suffit, STOP, on arrête de jouer !

Aussi vite qu’il était apparu, le sentiment de complétude qui l’avait apaisée s’évapora. Chassée par la voix de la femme qui avait retiré le cran de sûreté de son arme, Erin se réfugia dans les tréfonds de son âme. La barre de fer retomba lourdement au sol tandis que le rire d’Evanna se dissipait dans l’air, les yeux rivés sur celle qui s’agenouillait devant elle.

À bien la regarder, il était évident qu’elle n’avait jamais eu la moindre intention de tirer. Elle avait même abandonné son masque de dure à cuire, se contentant de la fixer avec une étrange attention. Ses traits juvéniles lui murmuraient d’ailleurs qu’elle ne devait pas dépasser les dix‑sept ans. Son visage portait les marques d’un quotidien difficile, ses yeux bruns pétillant d’une détermination farouche qui présageait d’une certaine vulnérabilité : celle d’une jeune femme engagée trop tôt dans une lutte qui la dépassait.

— Tu t’appelles Evanna, n’est‑ce‑pas ?

Evanna pencha la tête sur le côté, perplexe. C’était la deuxième personne qui connaissait son identité depuis son retour à Mosley, et les deux étaient apparentés au FLB.

— Oui, répondit Sam, brisant ainsi le silence qui s’était installé. Elle s’appelle Evanna Orsby et elle est à la recherche d’Hassan. Hassan Hajji. Vous le connaissez ?

Jusqu’à présent posés sur elle, tous les regards la quittèrent pour se fixer sur Sam. Sourcils froncés, il les dévisagea à son tour sans comprendre la raison de cet intérêt soudain.

— Comment connaissez‑vous mon nom ? demanda Evanna.

La résistante reporta son attention sur elle. Elle lui adressa un sourire énigmatique puis rengaina son arme pour l’aider à se relever, sa main époussetant ça et là ses vêtements.

— Comment ? répondit‑elle. Parce que le chef parle tout le temps de vous, bien sûr.

Son sourire s’élargit, et elle se pencha en avant comme pour lui confier un secret.

— À vrai dire, il le fait tellement souvent que j’ai déjà l’impression de vous connaître.

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