Chapitre 21 (Evanna) (1/2)
Hassan était le leader du FLB.
Non pas l’un de ses membres ou de ses partisans, mais son fondateur. Celui qui s’était méthodiquement employé à réduire à néant une paix déjà fragile, piétinant sans vergogne tous ses efforts.
Le soleil se levait sur Mosley, mais Evanna ne le voyait pas. Elle traversait les rues avec une indifférence résignée, insensible aux bruits de la ville qui s’éveillait lentement autour d’elle. Peut‑être était‑il six heures du matin, ou bien sept. Quelle importance, après tout ?
Tout autour d’elle, les ruelles étroites de la ville‑basse avaient remplacé les élégants bâtiments de sa grande sœur. Evanna n’avait même pas réalisé avoir traversé la grand‑place que déjà, elle arpentait avec Sam et leurs guides les rues boueuses de Rosewood. L’atmosphère était saturée de fumée et de poussière émanant des usines alentours, mais ses poumons s’y étaient déjà acclimatés.
À dire vrai, voilà bien longtemps qu'elle avait perdu la sensation de respirer convenablement. Pourtant, une seule conviction lui avait permis de tenir ces derniers mois. Elle s’était accrochée à l’idée d’avoir offert aux habitants de Barden un nouveau départ en se livrant à l’ASU, une paix capable de traverser les siècles et les générations.
Mais elle s’était fourvoyée. Peu importaient les époques et les sacrifices accumulés, les hommes persistaient à se dresser les uns contre les autres. L’histoire semblait n’être qu’un cycle éternel de trahisons, de batailles et de querelles. Mais pourquoi, au fond ? Pour des idées et des croyances, ou bien parce que l’Homme était condamné à être son propre ennemi ?
Ces pensées la torturaient bien plus que tous les choix qu’elle avait dû faire jusque‑là. Car quel sens y avait-il à sauver Barden de la menace d’Ekha si ses habitants s’évertuaient eux‑mêmes à la détruire ? Pourquoi devrait-elle, elle, trouver la force de se battre pour un monde qui refusait de s’aider lui-même ?
— Evy ?
— Hm ?
Relevant la tête, Evanna réalisa qu’ils étaient arrivés devant un entrepôt de l’Académie – une structure imposante qui dominait ses voisines avec ses murs de brique sombre et son toit en tôle ondulée. Le dépôt avait l’air d’un colosse endormi, une carcasse inanimée qui cachait en son sein des allées et venues incessantes. Des ouvriers s’affairaient aux alentours, certains poussant des chariots chargés de caisses tandis que d’autres transportaient des fournitures.
Face à elle, Sam et les trois membres du FLB la fixaient avec insistance, leurs visages lui indiquant qu’ils avaient dû lui parler sans qu’elle le remarque.
— On est arrivés, répéta l’un d’eux.
Perplexe, Evanna reporta son attention sur l’entrepôt alors que l’un de ses accompagnants lui tendait une veste de travail et une casquette de l’Académie. Elle s’en équipa en silence, emboîtant le pas aux autres qui s’engouffraient déjà dans le bâtiment.
À première vue, le dépôt semblait être un espace purement fonctionnel. Pour ceux qui savaient quoi chercher, en revanche, il dissimulait de subtils indices d’une activité souterraine. Des membres du FLB – déguisés eux aussi en ouvriers ou travaillant simplement ici – s’y fondaient naturellement, hochant imperceptiblement la tête au passage de leurs guides sous le regard aveugle des gardes de l’Académie.
L’idée n’était pas idiote, pensa Evanna alors qu’ils traversaient une allée encombrée de caisses empilées jusqu’au plafond pour rejoindre une section reculée de l’entrepôt. Se cacher au nez et à la barbe de l’Académie était des plus ingénieux, de même qu’établir un avant‑poste au Flanagan’s, repaire bien connu de l’Élite.
— Les endroits les plus sûrs sont les plus exposés, hein ? releva Sam.
— Une idée brillante du chef, rétorqua fièrement la jeune résistante qui l’avait reconnue – Kat, avait‑elle cru l’entendre se présenter. Une de plus !
L’admiration transparaissait dans sa voix, une sorte de ferveur intense qui lui rappelait celle qu’elle avait autrefois pu observer chez les plus fidèles partisans de l’Académie.
Leur destination atteinte, l’un des hommes leur fit signe de s’arrêter. Protégé par une semi‑obscurité bienvenue, il déplaça une caisse discrètement marquée pour révéler un petit levier camouflé derrière une brique du mur. Après un rapide coup d’œil pour s’assurer qu’ils n’étaient pas observés, il l’actionna, déverrouillant une trappe que son collègue ouvrit dans un léger grincement. Là, une échelle de métal descendait dans l’obscurité.
L’air en bas était plus frais, quoique toujours imprégné d’une odeur de bois, de métal, et de vieille huile industrielle. Les rares ampoules suspendues au plafond diffusaient une lumière jaunâtre qui projetait des ombres mouvantes sur les murs et laissaient apparaître un long couloir sans fin.
Sans un mot, Evanna et Sam s’y engagèrent à la suite de Kat, ses deux compères restant en surface pour refermer le passage derrière eux. Ils atteignirent une sorte de petite chambre spartiate qui semblait destinée aux membres de la résistance en transit. Le lit étroit, recouvert d’une couverture usée, lui parut soudain plus accueillant que tout ce qu’elle aurait pu imaginer. Cela faisait des jours qu’elle accumulait un manque de sommeil non négligeable, à tel point qu’elle n’eut pas d’autre envie que de fermer les yeux.
— Où est Hassan ? demanda‑t‑elle en s’arrêtant au milieu de la pièce.
— Il est malheureusement… en déplacement aujourd’hui, hésita sa guide en se tournant vers elle. Il ne sera là que demain, mais il nous a ordonné de vous traiter comme une reine en attendant son retour. Et je compte bien m’y employer ! rit‑elle en mimant une révérence.
— Parfait. Je peux dormir ici, s’il vous plaît ? demanda‑t‑elle en désignant le lit de camp.
Evanna ne sut pas dire qui, entre Kat et Samuel, parut le plus surpris par sa demande. La première s’apprêtait à jeter un coup d’œil furtif à sa montre mais le second ne lui en laissa pas le temps, saisissant cette occasion aussi rare qu’inattendue pour la mettre au lit.
— S’il vous plaît, Kat, la supplia‑t‑il. Dites oui avant qu’elle ne change d’avis.
La jeune femme hésita un instant devant l’air désespéré de son interlocuteur. Elle ne mit pas longtemps à hocher la tête, son doigt levé en l’air tandis qu’elle les gratifiait d’un clin d’œil.
— D’accord, mais vous méritez mieux que ça, lâcha‑t‑elle en esquissant un sourire. Suivez‑moi !
Investie d’une mission qu’elle prenait de toute évidence trop à cœur, Kat les invita à la suivre jusqu’à un vaste hall flanqué d’anciennes portes en bois élimées par le temps.
— Voilà, s’exclama‑t‑elle en ouvrant celle qui se trouvait la plus à gauche. C’est pas le grand luxe, mais vous y serez plus à l’aise. Je vais placer un garde devant la porte et prévenir les autres de ne pas vous déranger.
Trop épuisée pour argumenter, Evanna hocha la tête en signe de reconnaissance. La pièce était simple mais propre, avec un lit aux draps soigneusement pliés et une couverture épaisse. Une table de chevet surmontée d’une lampe et une chaise complétaient le mobilier, offrant un confort bien plus accueillant que le lit de camp qui lui avait fait de l’œil un peu plus tôt.
— Bon, alors, à plus tard !
— Merci, Kat.
— Pas de souci. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, demandez au garde !
Sans attendre de réponse, la jeune fille claqua la porte derrière elle. Evanna s’approcha du lit et s’y écroula tandis que Sam tirait la chaise jusqu’à elle pour s’y asseoir. Elle l’observa faire en silence, son regard s’attardant sur ses traits marqués par la fatigue.
— Viens t’allonger avec moi, lui proposa‑t‑elle. Il y a de la place pour deux.
— Ça va aller, t’inquiète pas pour moi, Evy, répondit‑il doucement.
Mais c’est surtout lui que le tracas ne quittait pas – une angoisse qu’Evanna se désolait de lui infliger. Sa culpabilité dut se lire sur son visage puisqu’il la gratifia d’un sourire réconfortant, sa main attrapant délicatement la sienne.
— Dors un peu, d’accord ? murmura‑t‑il. Je veille sur toi.
Elle acquiesça sans un mot, leurs mains toujours entrelacées. Ses paupières restèrent pourtant obstinément ouvertes sur lui, incapables de s’en détourner. Le temps s’étira encore, jusqu’à ce que le silence ait finalement raison de lui.
— Qu’est‑ce qui ne va pas, Evy… ?
Evanna demeura silencieuse. Depuis qu’ils avaient quitté Sadell, Sam n’avait jamais osé lui poser cette question. Non pas par désintérêt, mais parce qu’il savait au contraire ne jamais obtenir de réponse. Il s’était contenté de la soutenir et de la protéger comme un père veillerait sur sa fille, acceptant cette façade glaciale qui masquait son chaos intérieur.
— J’ai… J’ai envie de pleurer…
Il sourit tristement, le regard dénué de tout jugement.
— Alors pleure, Evy. Personne ne te demande de tout garder pour toi, tu sais.
Les paroles de son ami résonnèrent comme une invitation à se délester du poids qui pesait sur elle. Mais loin de la réconforter, elles refermèrent au contraire un petit peu plus son cœur. Son désir de pleurer était bien réel, pourtant… mais elle en était incapable.
Un souffle glacé traversa son esprit et éteignit le moindre espoir de libération. Dans un soupir de résignation, Evanna ne répondit rien et récupéra sa main. Elle se tourna de l’autre côté pour se cacher, ses paupières se fermant à la recherche du sommeil.

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