Chapitre 21 (Evanna) (2/2)
Un contact frais et humide suivi d’une texture dense et légèrement rêche. Une odeur de terre, de mousse et de sous‑bois, comme celle d’une forêt plongée dans l’obscurité de la nuit. Brute et envoûtante, elle la transporte à des souvenirs de vastes étendues d’émeraude, éclairées par une lune ronde et argentée suspendue dans le ciel sombre. Aussi belle qu’inaccessible, aussi profonde qu’un rêve ancien et immuable.
Puis un léger geignement, et le contact devient plus pressant. Un souffle régulier et brûlant se mêle à la danse, effleurant sa joue tandis que ses paupières se relèvent. Là, la déesse a pris forme, le poids de ses deux pattes avant ancré dans le matelas pour plonger son regard améthyste dans le sien. Ils la scrutent avec une intensité silencieuse, une invitation à abandonner les derniers vestiges de sommeil pour se rattacher à une réalité à laquelle elle n’échappera pas.
L’esprit encore engourdi, Evanna se redressa et passa une main sur son visage. Elle avait la sensation que le sommeil ne l’avait qu’à peine effleurée. Pourtant, l’atmosphère avait changé. Sam n’était plus là, remplacé par sa gardienne qui semblait vouloir l’amener quelque part.
Intriguée, Evanna se hissa sur ses pieds, s’étira, puis caressa le pelage de Šamana.
— OK, ma belle. J’te suis.
Maintenant qu’elle était libérée d’une fatigue écrasante, le hall du FLB lui paraissait plus imposant que le matin même. Le plafond haut et voûté portait encore les traces d’un ancien lustre, aujourd’hui remplacé par des lampes discrètes qui projetaient une lumière tamisée sur les murs de pierre brute. De grandes colonnes soutenaient l’architecture massive et conféraient à l’espace une solennité presque intimidante, renforcée par la grande bannière floquée du logo du FLB qui recouvrait le mur du fond.
— Excusez‑moi… Madame ?
Une lutte vaine et vide de sens, ne put‑elle s’empêcher de penser alors qu’elle emboîtait le pas à Šamana vers une lourde porte blindée qui leur faisait face. Car si l’Académie avait un jour caché de bien sombres secrets, il n’en était désormais plus rien.
— Madame, s’il vous plaît…
L’héritier Weber était certes un homme détestable et diablement arrogant, mais ses ambitions restaient avant tout dirigées vers la prospérité de Barden. Et dans l’état actuel des choses, se surprit‑elle à penser, elle se sentait davantage de son côté que de celui d’Hassan.
— Madame, arrêtez‑vous, je vous prie !
L’appel insistant qui n’avait eu de cesse de bourdonner à ses oreilles perça enfin la bulle de ses pensées, lui faisant par la même occasion prendre conscience qu’on s’adressait à elle. Elle se retourna pour découvrir un jeune homme à l’air nerveux qui l’avait poursuivi, les yeux rivés sur elle avec une expression mêlée d’humilité et d’appréhension.
— Madame ? s’offusqua‑t‑elle.
Depuis quand se référait‑on à elle par ce titre ? Depuis quand avait‑elle rejoint le côté des adultes, de ceux qu’on abordait avec cette distance respectueuse et non plus des jeunes et insouciants rêveurs ?
Manifestement mal à l’aise, l’homme – probablement le garde dont Kat leur avait parlé le matin même – s’éclaircit la gorge avant de venir lui barrer la route.
— Excusez‑moi, Madame Orsby, se reprit‑il sans comprendre que cette appellation la choquait plus encore que l’oubli de son patronyme. V‑Vous ne pouvez pas accéder à cette zone, ordre de Monsieur Hajji. V‑Veuillez rejoindre votre compagnon dans le mess ou retourner dans votre chambre.
Une drôle d’impression s’éveilla soudain en elle. L’intuition qu’elle devait se rendre derrière cette mystérieuse porte blindée, et non pas au réfectoire comme Hassan avait naïvement tenté de l’y envoyer. Peut‑être était‑ce à cause de l’impatience de Šamana derrière elle – ses grognements accompagnant le raclement de ses griffes contre le métal –, ou bien à cause de cette inquiétude sournoise qui se déversait dans chacune de ses cellules.
Quelque chose n’allait pas.
Quelque chose qu’Hassan ne voulait pas qu’elle sache, assurément, et il ne lui fallut pas plus de quelques secondes pour comprendre quoi. Le tract du FLB qu’elle avait lu une semaine plus tôt, l’absence de son ami, l’atmosphère pesante qui régnait ici, teintée d’exaltation…
— Ouvrez cette porte tout de suite, ordonna‑t‑elle.
— Madame, je...
Le bras d’Evanna attrapa de lui‑même le col du garde, poussé par Erin qui l’accompagna jusqu’au mur de pierre derrière elle pour l’y claquer. Le regard de son interlocuteur passa de l’appréhension à une peur brute, ses pieds tentant vainement de trouver le sol.
— Ouvrez cette porte.
— Pitié, j‑je le ferais si je le p‑pouvais, mais… j‑je n’ai pas l’accès.
Son regard glissa sur lui pour confirmer ses dires, mais il trouva quelque chose de plus intéressant encore : une arme accrochée à sa ceinture. Evanna l’attrapa de sa main libre, ignorant le souvenir brûlant de la dernière fois où elle en avait tenu une pour forcer Kaz à tuer.
— Erin, ordonna‑t‑elle.
Sa victime retomba lourdement au sol mais Evanna ne relâcha pas son col pour autant, dans l’attente que son amie finisse de mettre en miettes le boîtier de sécurité.
— V‑Vous ne devriez pas faire ça… Si v‑vous entrez de force, la sécurité va se…
Déclencher, avait‑il tenté de la mettre en garde. Trop tard, au demeurant, car les lumières, jusque‑là d’un jaune convivial, s’assombrirent jusqu’à devenir aussi rouge que le sang. Un avertissement visuel qu’elle décida de ne pas suivre, plus inquiète par la menace d’une attaque terroriste que par sa propre sécurité. La lourde porte s’ouvrit devant elle dans un grincement sourd, poussée par la seule volonté d’Erin et par laquelle Šamana disparaissait déjà.
— Evy, qu’est‑ce que tu fais !
La voix de Sam résonna derrière elle, accompagnée de bruits de pas précipités. Elle dégaina son arme et plaça le pauvre homme devant elle, s’en servant comme d’un bouclier pour se protéger de ceux qui la mettaient déjà en joue.
— Evy, je t’en prie, arrête, s’étrangla Sam.
Il tenta d’approcher mais elle le visa à son tour pour l’empêcher d’avancer. Erin avait presque réussi à entrouvrir suffisamment la porte pour qu’elle puisse s’y faufiler, mais Sam n’aurait jamais aucune chance de s’y glisser s’il parvenait à la rejoindre – si tant est qu’il désirait l’aider et non pas l’arrêter.
— Il va se passer quelque chose ce soir, et je veux savoir quoi, lâcha‑t‑elle à l’assemblée. Je vous laisse encore une chance de m’en dire plus, ou vous aurez la mort de votre petit copain sur la conscience.
Évidemment, jamais elle n’aurait fait une telle chose – même si son otage l’avait presque mérité lorsqu’il avait eu l’audace de l’appeler « Madame ». Mais la menace était une arme qu’elle avait appris à manier, un cadeau empoisonné que lui avait gentiment offert l’Élite.
— Evanna, arrête, je t’en supplie.
Un dernier coup d’œil derrière elle lui fit dire qu’Erin avait enfin réussi à lui ouvrir un passage empruntable. Elle reporta son attention sur Sam dont le regard avait glissé d’une simple inquiétude à une peur bien palpable, persuadé qu’elle avait perdu la raison. Mais il n’en était rien. Elle voulait seulement protéger la vie de centaines d’innocents comme elle s’était toujours efforcée de le faire, alors pourquoi ne la soutenait‑il pas ?
— Bien.
Les doigts crispés autour de son arme, Evanna asséna un coup de crosse bien placé à son otage et profita de sa chute pour se faufiler à travers la porte blindée. À peine l’avait‑elle franchie qu’elle se referma lourdement derrière elle, la plongeant dans une obscurité où seul le pelage argenté de Šamana lui permit d’y voir. Elles avancèrent lentement entre les tables et les établis, l’odeur familière de bois brut mêlée à celle plus âcre du métal fondu imprégnant l’air.
Tout ici lui rappelait l’atelier d’Hassan à Esperanza où chaque recoin portait les traces de projets inachevés. Les outils éparpillés exhalaient ce même désir de création et d’innovation, ancré dans les murs et dans la peau de ceux qui y passaient leurs journées.
Enfin, une nouvelle porte apparut devant elle. Aussi lourdement blindée que la première, mais le boîtier attenant clignotait cette fois‑ci d’une lumière verte. Derrière, des éclats de voix sérieux et animés résonnaient, teintés de cette même exaltation qu’elle avait ressentie chez Kat et chez tous ceux qui s’étaient consacrés à cette cause : peu leur importait de blesser ou de tuer, du moment qu’ils parvenaient à leurs fins.
Un peu à la manière de ce qu’était autrefois l’Élite, pensa‑t‑elle ironiquement en s’approchant. L’idée n’aurait pas dû lui déplaire, pourtant, elle qui s’acharnait à réaliser ses objectifs par tous les moyens. Mais si elle avait été prête à tout endurer pour cela, elle se refusait toutefois à ce que d’autres en paient le prix à sa place.
Les portes s’ouvrirent enfin, et tous les regards se tournèrent vers elle. La pièce abritait une vingtaine d’hommes et de femmes agglutinés devant tout autant d’écrans qui diffusaient les images d’un laboratoire, qu’elle devina aisément être celui de l’Académie. Elle n’eut cependant ni besoin de les affronter ni même de justifier sa présence car déjà, elle faisait demi‑tour, le cœur battant la chamade.
Non, il ne s’agissait pas d’une attaque terroriste, c’était bien pire. Un assaut direct contre l’un des principaux bâtiments de la première – pour ne pas dire la seule – puissance mondiale. Ce qui signifiait qu’aucun innocent n’était en danger, en fin de compte.
Mais qu’Hassan, lui, l’était.

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