Chapitre 22 (Evanna)

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5e mois de l’an 29 – 00 : 38 – Région de Mosley

> Jour 24

Sur l’une des tables du mess, un verre d’eau reposait tranquillement. Sa surface captait les moindres vibrations laissées par les bruits alentours, une cacophonie étouffée dans laquelle Evanna se noyait à peine, perdue dans un silence intérieur bien plus profond. Tout à côté, une cuillère en métal était posée contre le rebord d’une assiette creuse emplie d’un bouillon jaunâtre, son fumet n’atteignant jamais ses narines. Elle pouvait y voir son reflet, ou plutôt l’image diffuse d’une silhouette qui était la sienne sans l’être vraiment.

Rejoindre le laboratoire de l’Académie lui avait été d’une facilité déconcertante. Peut‑être était‑ce l’adrénaline qui avait bouillonné en elle, ou bien cet instinct primaire qui lui avait murmuré que toute cette mascarade n’avait été rien d’autre qu’un piège. En tout état de cause, elle ne s’était pas trompée. À peine avait‑elle aperçu le bâtiment qu’une horde de soldats académiques y avait pénétré à leur tour, prêts à enfermer les pauvres brebis égarées qui avaient naïvement trouvé refuge à l’intérieur.

Retrouver Hassan ne lui avait pas été plus difficile : elle n’avait eu qu’à suivre Šamana qui, comme toujours, l’avait guidée vers un destin dont elle n’avait pas connaissance. Lui et ses complices avaient été encerclés par « l’ennemi », qui n’avait détourné son attention d’eux que grâce à l’intervention d’Erin qui avait permis au FLB de reprendre le dessus.

Evanna n’avait pas utilisé son arme, là‑bas, mais la culpabilité des morts qui s’en étaient suivies s’était malgré tout enracinée dans son cœur. Ils avaient ensuite rapidement fui les lieux, mais elle s’était aussitôt séparée d’Hassan pour éviter que l’Académie ne le piste.

— T’inquiète pas, Evy… Erin a forcément brouillé les caméras, ton retour reste un secret.

Brisant la bulle de ses pensées, la voix de Sam lui fit relever la tête. Assis de l’autre côté de la table, il la dévisageait avec cette bienveillance qui lui était propre – cette inquiétude, aussi, qu’il tentait vainement de cacher derrière un sourire rassurant.

Mais s’il y avait bien une chose dont elle était sûre, c’était qu’il se trompait.

— Mange un peu, allez… Faut que tu reprennes des forces.

Finn Weber savait, c’était une certitude. Une caméra qui grésille, un écran qui vacille… c’était pour lui une preuve bien plus tangible de son retour qu’une photo d’elle projetée à la vue de tous sur la façade de l’Académie. Un indice de taille qu’il décrypterait avec sa perspicacité effrayante, son esprit acéré et méthodique en tirant des conclusions là où d’autres n’auraient vu qu’une simple anomalie technique. Et avec le temps, elle avait appris à le connaître – à le détester, surtout. S’il savait qu’elle était de retour, alors peut‑être qu’il…

On ne la laissa pas poursuivre son raisonnement. Les portes du mess s’ouvrirent à la volée pour laisser apparaître la silhouette d’Hassan, et elle se leva juste à temps pour l’accueillir. Une vague de chaleur s’empara aussitôt de son cœur avant de s’évanouir, étouffée par l’indifférence glaciale que son âme lui imposait. Evanna recula pour mieux l’observer, un luxe qu’elle n’avait pu se permettre de s’offrir lors de leur récente fuite du laboratoire.

Hassan Hajji n’avait pas changé. Peut‑être son regard s’était‑il durci sans les lunettes qui dissimulaient autrefois un regard aimant et attendri, mais il portait toujours ses longs cheveux bruns attachés en un chignon, sa barbe entretenue masquant la moitié de son visage hâlé. Elle y retrouva pourtant une lueur chaleureuse mais elle s’éteignit presque aussitôt, engloutie par la sévérité de ses iris fixés sur lui.

— Me dis pas que t’es de son côté, Evy… comprit‑il avant même qu’elle n’ouvre la bouche, abandonnant du même fait les questions de circonstance telles que « comment vas‑tu depuis le temps » ou bien « où étais‑tu passée ».

En réalité, si… force était de constater qu’elle était du côté du président. Ou plutôt de celui de la paix, que lui comme elle avait apportée à Barden plusieurs mois auparavant. Une paix que son ami tentait manifestement de briser, très probablement au nom de la…

— … vengeance, c’est vraiment ce que tu penses ? s’offusqua‑t‑il lorsqu’elle lui fit part de ses accusations. Tu crois vraiment que j’aurais monté tout ça juste par représailles ?

« Mais pour quelle autre raison, en réalité ? », lui avait‑elle rétorqué. Car c’était un fait : pourquoi aurait‑il tout divulgué des activités de l’ancien président, sinon par pure vendetta ? L’héritier Weber n’était définitivement pas comme son père, il l’avait prouvé lorsqu’il avait mis fin à la guerre seulement quelques semaines après sa prise de pouvoir.

— OK, ça a peut‑être été vrai à un moment, admit‑il en souriant.

Ses doigts effleurèrent un paquet de cigarettes qu’il sortit de sa poche. Il en glissa une entre ses lèvres, la laissant pendre nonchalamment avant de sortir un vieux briquet à clapet métallique qu’il fit claquer avec aisance. L’extrémité de la feuille s’embrasa et il tira une latte, ses épaules s’affaissant dans un soupir de satisfaction.

— Mais ça l’est plus, conclut‑il. Je suis un homme nouveau, maintenant, comme tu vois.

Oui, Evanna le voyait plus que bien, même. Tout en lui respirait un mélange de confiance et de détachement maîtrisé. Ce sourire flegmatique qui semblait indiquer qu’il détenait tous les pouvoirs, cette manière de s’intoxiquer alors qu’il n’avait jamais fumé une cigarette auparavant. Et surtout cette aura d’autorité tranquille qui, pourtant, ne cherchait même pas à s’imposer.

Depuis quand son ancien colocataire était‑il devenu ainsi ? Depuis quand était‑il ce type qui agissait avec l’assurance d’un stratège plutôt que celui qui passait des heures à peser les options, craignant toujours de faire le mauvais choix ?

— L’Académie a repris ses expériences, Evy, reprit‑il plus sérieusement.

— C’est impossible.

— Impossible, tu dis ? Et pourquoi ça, au juste ?

— Parce qu’il me l’a…

Evanna s’arrêta net, bien incapable de terminer sa phrase. Il lui avait quoi, au juste ? Affirmé ? Promis ? Non, Finn Weber n’avait jamais fait une telle chose, réalisa‑t‑elle soudain. Et même s’il l’avait fait, quelle valeur aurait‑elle bien pu en tirer ?

Le silence s’installa dans le mess, suspendu dans l’air alors que tous attendaient la fin de sa phrase. Si le désarroi ne se lisait pas déjà sur son visage, ses yeux gesticulant à la recherche d’une réponse devait très probablement leur prouver qu’elle n’en avait aucune. Et ce n’était pas le fait de s’être possiblement trompée sur l’héritier Weber qui faisait en ce moment même trembler ses membres et vriller son cœur. C’était cette peur viscérale et cruelle qui s’emparait d’elle de la plus terrible des manières.

— Il m’aidera… pas ? murmura‑t‑elle dans un souffle.

— T’aider à quoi, Evy ? Dis‑nous, on peut peut‑être t’aider !

Elle ignora la proposition d’Hassan, soudainement épuisée. Comment avait‑elle pu autant se persuader qu’il la soutiendrait, en premier lieu ? Elle n’avait plus rien à lui offrir en échange, et il était évident qu’un esprit tel que le sien ne croirait jamais à la menace d’Ekha.

— Hassan, s’en mêla Sam. L’année dernière, l’Élite t’a demandé de détruire un cylindre. Où est‑il ?

Revenant à elle, Evanna dévisagea son ami qui avait parlé d’une voix inhabituellement ferme. La bienveillance et l’inquiétude avaient laissé place à une mine inébranlable qui lui murmurait que, si elle avait perdu espoir, ce n’était pas son cas. Sa détermination lui redonna courage, et elle reporta son attention sur son ancien colocataire.

— Détruit ? se risqua‑t‑il à répondre.

— Bien tenté mais il est indestructible, intervint‑elle.

Ça, elle l’avait appris à Sadell.

— Tu étais prêt à nous aider alors réponds‑nous, reprit‑elle. Où est le cylindre ?

À nouveau, Hassan hésita. Evanna dut se résoudre à lui révéler tout ce qu’elle savait pour le convaincre, ignorant les murmures qui s’intensifiaient autour d’eux à mesure que son récit avançait. Elle détailla les menaces qui pesaient sur Barden, le danger que représentait Ekha, puis évoqua sans détour tout ce qu’elle avait vécu à Sadell dans l’espoir de lui faire comprendre l’urgence de la situation.

Le regard sombre, Hassan demeura attentif. Il finit par s’asseoir, ses coudes reposant sur ses genoux et les doigts croisés sous son menton tandis qu’une lueur inquiète dansait dans ses pupilles. Il tentait encore de tout assimiler, ses sourcils froncés d’un effort visible pour saisir pleinement tout l’enjeu de leur situation. Les membres du FLB semblaient figés autour de lui, certains murmurant entre eux et d’autres suspendus à ses gestes comme si une seule parole de sa part pouvait suffire à les guider.

Enfin, son ami se releva lentement de sa chaise, ses épaules dessinant une silhouette imposante qui, dans la lumière vacillante des lampes, semblait plus large qu’elle ne l’était. Il fit taire les derniers chuchotements d’un simple signe de la main, avant de venir planter son regard dans celui de chaque individu présent.

— Comme chacun d’entre vous le sait, j’ai créé le FLB pour les laissés‑pour‑compte, pour tous ceux qui n’ont plus rien à perdre mais tout à gagner, déclara‑t‑il solennellement. Aujourd’hui, je réalise que je me suis fourvoyé. Car qu’importe nos origines, nos cicatrices et nos blessures, chacun d’entre nous a encore quelque chose à perdre.

Il prit un pas en avant, dominant la salle par sa seule présence.

— Et cette chose que nous devons choyer et qui doit nous maintenir unis, ce n’est pas notre haine de l’Académie ou notre désir de revanche… c’est Barden.

Les chuchotements reprirent de plus belle, l’appel de l’adhésion gagnant les rangs. Hassan lui fit face, comme si son discours ne pouvait être complet qu’en la prenant à témoin.

— Et si tu t’emploies à la sauver, Evy, alors nous aussi.

Il se retourna vers ses compagnons, le poing levé bien haut pour gagner leur approbation.

— Pas vrai, vous autres ?!

Une vague d’enthousiasme enfla dans l’assemblée, bientôt suivie par des acclamations et des sifflements. Les sourires se partageaient et les poignées de mains s’échangeaient, marquant un soutien inébranlable et aveugle envers un leader à qui ils se fiaient corps et âme.

Sans aucun doute possible, Hassan avait appris l’art de la rhétorique depuis leur dernière rencontre. Avant que l’euphorie gagne toute la salle et que son ami déclenche une nouvelle guérilla insensée, Evanna siffla pour attirer son attention.

— Pour l’instant, j’ai seulement besoin du cylindre, Hassan, le rappela‑t‑elle à l’ordre, la main tendue dans sa direction pour l’encourager à le lui donner. Rien d’autre.

Jusqu’alors éclairé par l’exaltation, le visage de son ami s’assombrit et son sourire s’effaça au profit d’une grimace de déconvenue. D’un geste de la main, il ordonna aux autres de se disperser. L’enthousiasme encore présent dans leurs regards s’évanouit et le mess se vida rapidement, les exclamations de joie laissant place à un silence tendu. Hassan tourna la tête vers elle et, sans dire un mot, l’invita à le suivre. Elle lui emboîta le pas, Sam sur ses talons, tandis qu’il la conduisait jusqu’à l’atelier qu’elle avait visité plus tôt.

— J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle pour toi, Evy, commença‑t‑il lorsque la porte se referma derrière eux. La bonne, c’est que je n’ai effectivement pas pu détruire le cylindre. J’ai bien essayé, mais malgré toutes mes tentatives, c’était tout simplement impossible. Alors je me suis dit que le mieux pour toi était encore de feindre l’avoir fait, histoire que tout le monde pense qu’il n’existait plus.

Evanna ne répondit rien, mais un souffle d’affection effleura son cœur. Elle avait beau ne plus reconnaître la personnalité de son ancien colocataire, elle venait de retrouver dans son regard cet instinct de protection qu’il avait toujours eu envers elle.

— La mauvaise… reprit‑il. C’est qu’on me l’a dérobé il y a plusieurs mois de ça.

— Qui ça ?

— Ton cher président, que tu défendais avec tant d’ardeur. Je l’avais protégé du mieux que je pouvais, je t’assure, Evy, mais je crois que c’était la connerie à ne pas faire. Tous mes systèmes de sécurité ont dû attirer leur attention, et avant que je le réalise, ils m’avaient piraté et l’avaient récupéré. L’attaque de ce soir visait justement à le leur reprendre. Nos indicateurs au sein de l’Académie avaient eu vent de son transfert au laboratoire, là où ils s’apprêtaient à reprendre leurs expériences…

Hassan lui lança un regard désolé, sans doute en réponse à la mine dévastée qu’arborait son visage. Ainsi, l’héritier Weber avait toujours eu pour but de perpétuer l’héritage de son père. Loin de laisser derrière lui les erreurs du passé, il les assumait au contraire pleinement et était prêt à renouer avec un cycle de cruauté qu’ils avaient pourtant éradiqué ensemble.

Décidément, cet homme ne cesserait jamais d’être une déception pour elle.

— Écoute, Evy… reprit‑il. Il y a peut‑être encore une chance de le récupérer.

Sa voix résonna aux oreilles d’Evanna comme une promesse vouée à être rompue. Que pouvaient‑ils bien faire d’autre face à toute une armée, au juste ? D’après ce que Kat lui avait rapporté à son retour, le FLB avait déjà mis des mois à organiser l’offensive de ce soir pour finalement se faire capturer en moins de cinq minutes.

Qui plus est, leur échec était l’occasion rêvée pour l’Académie de contre‑attaquer. Nul doute d’ailleurs que cette mascarade n’ait jamais été qu’une manœuvre de Finn Weber pour éradiquer une bonne fois pour toutes ses ennemis, et ce sans avoir à craindre la fureur du peuple.

— Vous êtes conscients que l’Académie va se venger, n’est‑ce pas ? lâcha Sam.

— Qu’ils essaient, pour voir, rétorqua son ami d’un air revêche.

— Tu crois pas que t’en as déjà fait assez, Hass’ ? lui reprocha‑t‑elle. La guerre n’est pas la solution, je pensais que tu l’avais compris. Tu es quand même le mieux placé pour le savoir après ce qui est arrivé à…

— Je te déconseille de finir ta phrase, Evanna.

Le silence s’abattit soudain sur eux. La mâchoire d’Hassan se crispa au même titre que tous ses muscles, son regard brûlant d’une fureur à peine contenue à l’évocation de Mila. Il se reprit pourtant rapidement, ses lèvres s’étirant en un sourire léger.

— De toute façon, il n’était pas question d’une attaque armée mais de quelque chose de plus… sournois, dirons‑nous, reprit‑il d’une voix plus neutre. J’ai jamais voulu l’inclure dans mes affaires jusqu’à maintenant, mais l’heure est peut‑être venue, vu la situation.

Evanna se contenta d’arquer un sourcil pour l’inciter à poursuivre.

— J’ai peut‑être sous la main une personne qui pourrait nous être utile, admit‑il dans un souffle. Par contre, c’est quelqu’un que, de mémoire, tu préférerais ne pas revoir…

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