Chapitre 23 (Evanna) (1/2)
Jade.
L’amie d’enfance d’Eliott, la femme qui n’avait eu de cesse de vouloir les séparer.
Au sein de Mosley, il était de notoriété publique que l’héritier Weber avait offert à chaque membre de l’Élite la possibilité de prendre leur retraite lors de sa prise de pouvoir. Les rumeurs tendaient à dire que beaucoup avaient choisi cette voie, la première d’entre eux ayant été Jade – c’était du moins ce qu’Evanna avait cru comprendre des rapports que lui avait faits Sam lorsqu’il était parti en quête d’informations. Mais maintenant qu’elle la voyait apparaître dans l’embrasure de la porte, elle et son insupportable regard émeraude, elle et son odieuse crinière blonde… elle n’en était plus aussi sûre.
— Ben ça alors, Hassan Hajji ! s’exclama‑t‑elle lorsqu’elle le reconnut. Si je m’en étais doutée ! Cela dit, ça explique beaucoup de choses…
Jusqu’à présent pétillant d’enthousiasme, le regard de Jade s’assombrit lorsqu’elle remarqua sa présence. Ses lèvres abandonnèrent leur sourire pour se pincer, non pas de mépris mais d’une sorte de culpabilité qui ne la convainquit même pas l’espace d’une seconde.
— Evanna…
L’interpellée resta de marbre, les yeux rivés sur celle qui se présentait désormais comme une rebelle de l’Académie. Hassan libéra les deux gardes qui l’avaient amenée jusqu’à eux, avant de la faire asseoir sur le tabouret de l’un des établis.
De ce qu’il lui en avait dit, Jade avait été l’une des premières à résoudre l’énigme permettant de trouver le FLB. Pour autant, il n’avait jamais accepté qu’elle les rejoigne officiellement et lui avait toujours refusé l’accès au QG et à toutes les informations susceptibles de leur nuire. Cela n’avait pas entamé sa détermination, elle qui s’était depuis lors contentée d’agir dans l’ombre pour lui en suivant ses instructions à distance.
Voilà donc ce que lui avait avancé Hassan pour la convaincre d’accepter de la recevoir : elle était celle qui en savait le moins mais qui en faisait le plus. Après tout, rien de surprenant pour une soi‑disant ex‑Élite… sauf qu’Evanna n’y croyait toujours pas. Aucun de ses regards emplis de honte et de gêne ne parvenait à remplacer la haine et le dégoût qu’elle lui inspirait, aucune de ses justifications plus qu’hasardeuses n’effaçait l’image de la manipulatrice perfide qu’elle était.
— Evanna, je tenais à te dire que…
— En quoi peut‑elle nous aider, Hass’ ? la coupa‑t‑elle sèchement.
— Evy.
La remontrance de Sam l’atteignit en plein cœur, mais Evanna n’en laissa rien paraître. Quelle ironie, lui reprocher à elle de manquer d’empathie et de compréhension, d’être dure, alors que c’était justement à cause de personnes comme cette femme qu’elle était devenue ainsi.
— Très bien, abdiqua‑t‑elle. On t’écoute, que nous vaut ce retournement de situation ?
Jade ne se fit pas prier. Après s’être redressée pour épousseter sa tunique, elle s’éclaircit la voix et souffla un bon coup pour se donner du courage.
— Quand Sarah nous a raconté cette histoire d’Ekha et de Gardiennes, je n’ai pas voulu y croire. C’est vrai, je l’admets, mon esprit rationnel ne pouvait tout simplement pas l’accepter. Je trouvais ça stupide, hors de propos et complètement déconnecté de la réalité qui était la nôtre, c’est‑à‑dire le danger que représentait Anderson.
Elle fit une pause dans sa narration, comme pour laisser le temps au frisson qui était remonté le long de la colonne vertébrale d’Evanna d’en redescendre. Son regard s’ancra au sien, sa mine désolée comme si chaque mot était une tentative désespérée de réparer le passé.
— J’ai raté l’occasion de me battre pour ce qui était juste. Je suis restée fidèle à l’Académie et je n’ai pas voulu ouvrir les yeux alors que tout le monde me disait de le faire. Résultat, j’ai perdu toutes les personnes que j’aimais. Mes amis, ma famille… lui…
Lui.
Evanna pinça les lèvres, ivre de colère. Comment osait‑elle seulement l’évoquer ? Comment osait‑elle espérer qu’elle la plaigne alors qu’elle lui devait une partie des souffrances qu’elle avait pu vivre l’an dernier ? Le sujet était vain – sans importance, même, comparé à la menace d’Ekha qui planait au‑dessus de leur tête –, mais elle n’y pouvait rien. La douleur, la haine, la rancœur… toutes ces émotions s’entremêlaient dans son esprit, son estomac se nouant toujours plus alors qu’elle écoutait les jérémiades vides de sens de cette petite peste.
— Eliott…
Non, elle n’avait aucun droit de prononcer son nom devant elle. Pour qui se prenait‑elle avec ses faux airs de demoiselle en détresse, à tenter d’amadouer son auditoire de la sorte ? Qui espérait‑elle leurrer, et pourquoi la forçait‑on à écouter pareilles conneries, en premier lieu ?!
La fureur fusa en elle, incontrôlable. Sa vue s’assombrit, ses ongles s’enfonçant dans la chair de ses paumes tandis qu’un vent se levait autour d’elle. Une douce brise, d’abord, comme une caresse implorant son âme de trouver le repos. Mais elle se renforçait maintenant, prenait de plus en plus d’ampleur, à tel point que Sam dut une nouvelle fois intervenir pour la calmer.
— Evy…
Plus que la main posée sur son épaule, c’est l’explosion soudaine au‑dessus de leur tête qui la ramena à la réalité. Une détonation éclata dans l’air dans un fracas assourdissant, et tous les regards la quittèrent pour se poser sur le plafond. La tension qui avait envahi la pièce se dissipa aussi vite qu’elle était apparue, remplacée par une autre beaucoup plus viscérale quand la lumière se teinta d’un bleu angoissant. Des cris se mêlèrent à la cacophonie dissonante des détonations, suivis par des coups de feu qui la propulsèrent dans un passé qu’elle croyait révolu.
L’Académie attaquait.
Évidemment qu’elle attaquait, puisque c’était exactement ce qu’elle avait redouté. Si vite, pourtant… ne put‑elle s’empêcher de penser alors que son regard croisait celui de Jade.
À nouveau, sa colère électrisa l’air. Evanna se rua sur la traîtresse qui tomba lourdement au sol, les mains levées en l’air alors que Sam et Hassan se précipitaient vers elle pour la retenir.
— C’est pas moi, je vous le jure ! se défendit‑elle. On m’a retiré tout moyen de communication avant de m’amener ici, j’aurais jamais pu les prévenir ! Vous devez me croire !
— Elle dit vrai Evy, calme‑toi, tenta de la raisonner Hassan. Elle n’y est pour rien.
— Evy, on n’a pas le temps pour ça… Des vies sont en jeu.
Ils avaient raison… sans doute – du moins Sam avait raison, lui. L’heure n’était pas à la vengeance mais à la survie. Ils devaient organiser l’évacuation et fuir, si toutefois Hassan en avait bel et bien prévu une. Un coup d’œil lancé dans sa direction suffit à la rassurer, et elle se releva pour lui faire face :
— OK, c’est quoi le plan ?
— Pas combattre, si ça peut te rassurer, tenta‑t‑il un trait d’humour avant de placer sa montre à hauteur de bouche. À tous, nous sommes attaqués, reprit‑il d’un ton plus grave. Je répète, l’Académie nous attaque. Suivez le protocole mis en place, comme en simulation. Pour les concernés, retour au point zéro dans quinze minutes.
Un silence étrange s’étira ensuite, atténuant même presque le bruit des détonations alentours. Une voix claire et métallique finit par s’élever du poignet de son ami, relâchant la tension qui avait jusque‑là soutenu ses épaules.
— Point zéro à 02 : 26. L’équipe est en route.
À l’entente de ses ordres confirmés, Hassan se figea un instant, les yeux dans le vide. Il semblait réaliser quelque chose qui leur échappait à tous. Quelque chose qui le rendait fébrile mais paradoxalement extatique, ne put s’empêcher de relever Evanna avant de l’interpeller.
— Pardon, s’excusa‑t‑il en s’activant. Venez, c’est par là.
Il les emmena jusqu’à la salle des opérations, où il tapota sur l’un des claviers pour faire se dérober une armoire métallique donnant sur un tunnel obscur. Mais si Jade lui emboîta le pas sans poser de questions, Evanna, à l’instar de Sam, s’arrêta net avant même d’y poser un pied.
— On n’aide pas à l’évacuation ? s’étonna‑t‑elle.
— Tu te doutes bien que j’avais prévu ce scénario, Evy, rétorqua son ami. Ils savent ce qu’ils doivent faire, ne t’inquiète pas. Vous seuls n’y êtes pas préparés, alors je vous sors de là.
La voyant hésiter, Hassan revint vers elle et ancra son regard au sien. Non pas ce regard fiévreux et déterminé qui le caractérisait maintenant, mais plutôt ce regard tendre et affectueux qu’il lui avait si souvent offert par le passé. Il posa une main sur son épaule, lui tendant l’autre avec douceur pour l’encourager à l’accepter.
— Je t’en prie, Evy… J’ai déjà perdu Mila, je n’ai pas envie de te perdre, toi aussi.

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