Chapitre 23 (Evanna) (2/2)
Le groupe s’enfonçait dans le tunnel d’évacuation, l’écho de leurs pas se mêlant au bruit des gouttes d’eau s’écrasant à intervalles réguliers contre le sol. L’humidité les engluait, le sol glissait sous leurs pieds, mais ils n’avaient d’autre choix que de continuer s’ils ne voulaient pas se faire rattraper par les soldats de l’Académie.
Evanna ne percevait les contours du souterrain que grâce à la douce lumière éthérée de Šamana qui menait la marche, à tel point qu’elle se demandait encore comment les autres pouvaient s’y repérer. Les combats continuaient de faire rage au‑dessus d’eux, une violence que les membres du FLB avaient provoquée et qui, cette nuit, se retournait contre eux.
Après plusieurs minutes de marche silencieuse, le tunnel déboucha enfin dans un vaste espace souterrain, à peine éclairé par de minuscules loupiotes grossièrement fixées aux parois. Leur éclat projetait des ombres déformées aux alentours, en particulier sur la surface lisse d’une étendue d’eau qu’Hassan leur confirma être reliée au lac du quartier de Rosewood. Des bouteilles d’oxygène et des masques étaient disposés avec soin sur sa rive, prêts à l’emploi dans l’éventualité où les membres du FLB devraient fuir précipitamment.
— Malin ! s’enthousiasma Jade en inspectant le matériel. Non seulement tu te terrais sous le nez de l’Académie mais en plus, ton système d’évacuation nécessite un équipement bien spécifique. Tu pourrais rejoindre l’Élite.
— Si ça avait été vrai, j’en aurais été un depuis longtemps, rétorqua‑t‑il. C’est pas moi qui ai demandé à rester tout seul à Esperanza alors que vous partiez tous, pour rappel.
— Bon, peut‑être que le toi d’avant n’aurait jamais pu nous rejoindre, effectivement. Mais le nouveau toi… nul doute que tu aurais été parfait pour le rôle.
Hassan la remercia d’un simple signe de tête pour ce qu’il estima être un compliment, puis s’employa à leur expliquer le fonctionnement des bouteilles et des masques. Il fut interrompu par des bruits de pas précipités qui résonnèrent dans la caverne, libérant la tension qui s’était un instant évaporée au profit d’une concentration presque scolaire.
— Les filles, préparez‑vous et partez devant, ordonna Hassan. Prenez le matériel en trop et lâchez‑les à mi‑parcours, qu’on ne puisse pas être suivis. On va s’occuper d’eux avec Sa…
Un rire léger s’éleva dans les airs, bientôt suivi d’un petit « tutut » de dénégation. Tous les regards se tournèrent vers Jade, qui avait levé son index et le gesticulait de droite à gauche.
— Sans offense, mais je crois qu’on est plus fortes que vous deux, mes petits chatons, s’amusa‑t‑elle en se penchant dans leur direction, un sourire un brin moqueur au coin des lèvres. Et il est grand temps que les femmes prennent la scène. Pas vrai, Evy ?
Evanna avait grand mal à l’admettre, mais elle avait raison. Jade était une Élite surentraînée et elle avait Erin, alors que les deux hommes n’avaient pour eux qu’une galanterie inappropriée et, à en juger par leurs mâchoires crispées, une pointe de fierté mal placée.
— Laissez‑nous faire, ça sera pas long, abonda‑t‑elle dans son sens.
Les protestations allèrent bon train mais l’heure n’était pas à la parlotte, tous le comprirent quand les soldats de l’Académie débarquèrent et les mirent en joue. Sam et Hassan échangèrent un regard inquiet puis, à contrecœur, se préparèrent au grand plongeon.
— Plus un geste, et les mains en évidence ! cria l’un d’eux. Jackpot, c’est eu… whoaaa !
Erin ne le laissa pas terminer sa phrase, projetant le malheureux ainsi que tous ses collègues au sol. Elle les désarma l’un après l’autre en un clin d’œil, leurs fusils trouvant refuge au fond de l’eau dans une multitude de clapotis qui manquèrent de pleuvoir sur Sam et Hassan, dont les têtes disparaissaient déjà dans les profondeurs marines.
— On ne tue personne, ordonna‑t‑elle à sa prétendue alliée.
Un sourire aux coins des lèvres, Jade se jeta aussitôt dans la mêlée. Elle mit un premier soldat à terre, puis un deuxième, avant de naturellement envoyer son couteau se planter dans la cuisse d’un troisième.
— Oups ! s’exclama‑t‑elle à travers le rugissement de sa victime. Désolée, réflexe !
Devant l’efficacité de l’Élite et l’intervention d’Erin, qui retenait le plus gros des soldats, Evanna décida de prendre confortablement place sur une petite cagette. Jade portait chaque coup avec une précision impressionnante, ses éclats de rire insupportables se mêlant aux cris de douleur qu’elle laissait dans son sillage. Un soldat tenta de l’attraper par les épaules mais elle se baissa au dernier instant, avant de lui asséner un coup sec au plexus qui l’envoya valser à quelques mètres seulement de son point d’observation.
— Ça va, pas trop fatiguée ? l’entendit‑elle lui lancer à la volée.
— Connais tes amis mais encore plus tes ennemis, tu connais ?
Le rire de Jade lui parvint en retour, plus amusé que véritablement agacé.
« Connais tes amis mais encore plus tes ennemis ». Une phrase que Thomas lui avait un jour lue et qui avait surgi dans son esprit comme un flash. Mais perdue dans les souvenirs qui la rattachaient encore à son petit frère, Evanna ne remarqua que trop tard le soldat à ses pieds qui, profitant de son moment d’égarement, s’était approché d’elle. Il l’attrapa par la cheville et la tira violemment à lui dans un fracassement sourd, son corps prenant le dessus sur le sien.
Erin tenta de le repousser, mais il s’était accroché si férocement à sa veste qu’elle ne faisait rien d’autre que de les secouer tous les deux – à tel point qu’Evanna finit par en avoir la nausée.
— Par Šamana, Erin, stop ! Empêche les autres de venir, c’est tout ce qui compte !
La valse cessa. Luttant contre l’écœurement, Evanna profita de celui de son agresseur pour lui asséner un coup de poing au visage et le repousser. Il se redressa presque en même temps qu’elle, dégainant un couteau pour l’attaquer à nouveau. Elle parvint in extremis à bloquer l’assaut, non sans vaciller sous la violence du choc.
Se redressant juste à temps, elle esquiva le coup suivant et, dans un réflexe plus instinctif que prémédité, lui tordit le bras pour lui faire lâcher son arme. Le poing d’Evanna se cala violemment sur sa tempe et il vacilla enfin, ses yeux roulant dans leurs orbites tandis qu’il retombait lourdement au sol.
Bon, pas aussi fluide que l’autre peste, mais c’est déjà ça, se félicita‑t‑elle.
Un sourire presque insouciant aux lèvres, l’ex‑Élite faisait d’ailleurs face à deux soldats en même temps, toujours soutenue par Erin qui maintenait les autres à bonne distance. Sentant le poids de son regard peser sur elle, son « alliée » se tourna vers elle entre deux esquives, son menton désignant l’homme qu’elle avait réussi à assommer.
— Eh, bien joué pour celui‑là ! s’exclama‑t‑elle en mettant ses deux adversaires à terre. Tu t’es décidée à venir m’aider ?
Plus qu’agacée par sa bonne humeur mal placée, Evanna vint tout de même faire front à ses côtés pour en finir au plus vite. Erin libéra les deux derniers soldats qui se ruèrent sur elles, mais si Jade esquiva le sien sans difficulté, celui d’Evanna la projeta instantanément au sol. Il lui agrippa la gorge avec une telle violence qu’elle se retrouva incapable de respirer, son corps gesticulant sous le sien à la recherche d’oxygène.
Le supplice ne dura pas longtemps – quoiqu’elle aurait presque préféré au vu de ce qui allait suivre. La silhouette de Jade se dessina derrière son agresseur, et elle passa rapidement ses bras autour de son cou. L’homme relâcha aussitôt sa prise et cessa de gesticuler, son corps repoussé sur le côté par sa sauveuse qui tendait déjà une main amicale dans sa direction.
— On dirait bien que tu m’en dois une, tenta‑t‑elle de plaisanter.
Loin d’accepter son aide, Evanna l’attrapa plutôt pour la tirer hors de la trajectoire d’un soldat qui, dans un dernier élan désespéré, s’était relevé pour se précipiter sur elles. Elle lui asséna un coup de pied dans la rotule et reprit aussitôt le dessus, ses doigts glissant jusqu’au couteau dissimulé dans sa botte pour poser sa lame sous sa gorge.
— Plus maintenant, siffla‑t‑elle. On est quittes.
Un instant interdite, Jade la fixa avec des yeux ronds avant qu’un sourire amusé n’étire ses lèvres. Elle assomma leur victime d’un violent coup de pied, permettant ainsi à Evanna de se relever sans risquer une nouvelle attaque.
Reprenant son souffle, cette dernière jeta un coup d’œil rapide aux alentours tandis que Jade récupérait le matériel. Les corps des soldats académiques jonchaient le sol, et pourtant, elle n’avait toujours pas rengainé son couteau. Une idée tournait en boucle dans son esprit tandis que l’ex‑Élite revenait vers elle, leur équipement de plongée en main.
— Y’a un problème ? s’étonna Jade en remarquant son état catatonique. Ah, c’est parce que j’ai été un peu trop joyeuse pendant le combat, c’est ça… Désolée, je m’en suis un peu doutée, mais…
Evanna l’ignora, les yeux perdus dans les reflets de sa lame. Elle ne savait plus quoi penser, tiraillée entre les doutes qu’elle nourrissait envers cette femme et ce qu’elle venait pourtant de voir : des soldats de l’Académie terrassés sans la moindre hésitation. Si Jade en était toujours une, aurait-elle vraiment combattu ses propres collègues avec un tel entrain ? Ne l’auraient-ils pas reconnue ?
Faute de réponse, Evanna tendit le couteau en direction de sa prétendue nouvelle alliée.
— Euh…
— Pas de regret, t’es sûre ?
Jade pencha la tête et arqua un sourcil, indéniablement perdue.
— Désolée, mais… de quoi tu parles ?
— Si tu veux me tuer, c’est l’occasion rêvée, tu sais, renchérit Evanna. Pas de témoin, une cause de la mort toute trouvée… En un clin d’œil, tu te débarrasserais de moi, et Eliott te retomberait dans les bras une fois que tu lui auras fait ton petit numéro de pauvre malheureuse. Alors je te le demande… répéta‑t‑elle. Sûre, pas de regret ?
Un silence lourd s’installa entre elles, de ceux qui lui hurlèrent qu’elle ne s’était pas trompée. Le regard de Jade glissa un instant vers la lame, avant de revenir à elle. La tentation était là, c’était évident. Dans la raideur soudaine de ses épaules, dans la lenteur avec laquelle elle s’empara de la dague, son doigt effleurant la tranche avec une délicatesse troublante.
Mais elle se mit à glousser – d’un rire si léger qu’il balaya la tension en un instant. Secouant doucement la tête, elle laissa la lame du couteau pointer vers le bas, puis se pencha pour le ranger dans la botte de sa propriétaire.
— Je sais que c’est impossible à croire pour toi, Evanna, mais j’ai changé, conclut‑elle. Oui, notre cœur bat pour le même homme, mais c’est toi qu’il aime, et j’ai appris à l’accepter. On peut y aller maintenant ? ajouta‑t‑elle en lui tendant son masque. Les autres vont s’inquiéter, et on n’est pas à l’abri que d’autres soldats se pointent.
Evanna se contenta d’un hochement de tête, le regard perdu sur celle qui, si elle était vraiment guidée par la vengeance, le dissimulait remarquablement bien. Elle empoigna sa bouteille d’oxygène et s’en équipa, pénétrant dans l’eau glacée tandis que Jade, déjà en position, levait le pouce pour lui signaler qu’elle était prête.
Sur le point de mettre son casque, Evanna hésita un instant avant de lui répondre :
— Sois bien sûre qu’on deviendra jamais amie, Jade. Disons alors simplement alliée.

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