Chapitre 24 (Finn) (1/2)
D’un noir profond, le lac de Rosewood s’étendait comme un miroir infini sous la lumière spectrale de la lune. La pâle clarté de l’astre le baignait d’un éclat argenté, faisant naître sur sa surface une danse hypnotique d’ombres mouvantes.
Une première vibration, et tout changea. De petites formes fendirent le calme profond du lac, émergeant comme des étoiles naissant dans l’immensité de l’univers. Des têtes surgissaient de ce gouffre tranquille, leurs corps frémissant dans l’eau tandis que leurs yeux se plissaient à la recherche de camarades. Certains se dirigeaient calmement vers la rive, d’autres cherchaient à fuir à toutes jambes, mais tous n’avaient d’yeux que pour le QG du FLB pris d’assaut.
Une seconde vibration, et cette fois, tout se brisa. Une détonation assourdissante déchira l’air, engloutissant l’entrepôt dans une myriade d’explosions qui se répercutèrent sur le lac. Désormais teintée de la fureur des flammes, son eau opaque s’agita en réponse, bouillonnant au rythme des déflagrations souterraines qui soulevaient de furieuses vagues.
Un éclat incandescent jaillit des profondeurs de la terre, éteignant les dernières étoiles qui y demeuraient pour les précipiter dans un abîme sans fin de mort et de cruauté. L’air saturé de fumée et de soufre se mua en un tourbillon de discorde, de cris et de suppliques vaines. Une odeur de brûlé et de métal fondu se mêla à celle du désespoir, bientôt rejointe par l’effluve âcre et vaporeuse de la mort. Celle des victimes des deux camps confondues dans une même obscurité, englouties par une eau qui, jadis calme et sereine, était devenue le cimetière d’un monde en déclin.
Et dans ce chaos apocalyptique, la mer de tristesse se mua en une mer de rage. La colère se transforma en un cri assourdissant, se nourrissant de la douleur, de la terreur et des espoirs écrasés. La haine se fit une place parmi les débris de l’âme humaine, emportant avec elle tout ce qui restait de lumière et de vie.
5e mois de l’an 29 – 03 : 48 – Région de Mosley
> Jour 24
Au cœur de Rosewood, le dépôt de l’Académie dominait la scène nocturne. Des colonnes de fumée noire s’élevaient dans le ciel pour se mêler aux nuages lourds, empoisonnant l’air d’une odeur âcre de contrariété et de frustration.
Naviguant au‑dessus de ce chaos, Finn se tenait devant les immenses baies vitrées de son bureau, le regard fixé sur son entrepôt noyé dans les flammes. Si elles déchiraient l’obscurité et la baignaient d’une chaleur dévorante, elles ne parvenaient pas à réchauffer son cœur ni même à éclaircir sa vision assombrie par l’échec.
Car elle s’était enfuie.
Et dans sa fuite, sa si stupide et insupportable petite chose avait emporté avec elle le leader du FLB. Celui qui avait réduit à néant l’espoir d’un règne parfait avant même qu’il ne prenne forme, ce rêve qu’il avait si soigneusement tissé au fil des années. Résultat : il avait tout perdu. Ce qu’il avait au premier abord pris pour un jeu s’était transformé en un véritable drame, une tragédie qu’il peinait encore à réaliser.
Se détachant de sa ville, le regard de Finn balaya la pièce jusqu’à se poser sur le tableau de sa mère accrochée derrière son bureau. Elle rayonnait toujours dans cette éternité tranquille, ses longs cheveux dorés tombant harmonieusement en cascade jusqu’à ses reins. Ils contrastaient avec l’éclat de ses yeux bleu céruléen qui semblaient ne jamais le lâcher du regard. Sa boussole dorée entre les mains, elle qui veillait d’ordinaire sur lui ne lui offrait plus qu’une profonde déception mêlée de désillusion.
— Ne me regarde pas comme ça, ce n’est pas de ma faute.
Désireux d’échapper à son regard scrutateur, Finn retourna s’asseoir sur le rebord de son bureau. Un léger soupir quitta ses lèvres lorsque ses mains prirent appui sur le bois froid, ses doigts heurtant malencontreusement la seringue qu’il mettait pourtant un point d’honneur à ne jamais déplacer.
Il s’apprêtait à la remettre à sa place quand un grondement sourd résonna dans la pièce et claqua contre les murs. Une silhouette fondit sur lui et le fit basculer en arrière pour le chevaucher, chassant le vent glacial de ses pensées au profit d’une chaleur bien plus agréable.
— Où est‑il ?
Pourtant si simples, ces quelques mots suffirent à faire ressurgir des souvenirs enfouis sous des couches de silence et de non‑dits. Ce n’était pas tant leur sens que le timbre de la voix qui les portait. Une voix aussi froide que la lame posée contre son cou, mais qui réchauffait si délicieusement son cœur qu’un sourire trouva refuge sur ses lèvres.
— Mademoiselle Orsby… comme vous m’avez manqué.
Loin d’adhérer à la légèreté de son humeur, sa petite chose stupide accentua la pression, son regard doré fulminant de haine et de mépris. Un léger picotement lui indiqua que la lame s’était enfoncée dans sa chair, mais il l’ignora.
— Où est‑il ? répéta‑t‑elle.
Son corps se colla un petit peu plus au sien pour réitérer une menace qui, de toute évidence, n’était pas autant prise au sérieux qu’elle l’espérait. Son expression changea aussitôt, passant de la haine à une surprise bien perceptible qui la fit cligner des yeux. La mine confuse, elle se redressa pour regarder entre ses cuisses, là où se trouvait la source de son désarroi.
Le sourire de Finn s’élargit, amusé par son imagination plus que débordante.
— Au risque de vous décevoir, pas autant.
Elle le gratifia d’un regard noir, avant de glisser la main dans la poche de son pantalon pour récupérer le cylindre qu’elle avait senti plus tôt. Il la laissa faire, se contentant de la dévisager tandis qu’elle libérait son cou de la menace pour se relever.
— Arrêtez de sourire.
Ignorant sa remarque, Finn se redressa pour retrouver une prestance si habilement saccagée. Hormis ses vêtements, son assaillante était trempée de la tête aux pieds – en témoignaient les gouttes d’eau qui glissaient de ses cheveux ainsi que le couinement de ses bottes sur le sol. Le cylindre roulait dans sa main tandis qu’elle faisait les cent pas dans la pièce, son attitude évoquant soit une furieuse envie de tout casser, soit un sérieux besoin de lui hurler dessus. En tout état de cause, rien qui ne lui laissa penser qu’elle était sur le point de prendre la fuite avec son précieux spécimen, ce qui lui suffisait amplement pour le moment.
Sourire aux lèvres, Finn se décida à la railler :
— Nouvelle coupe de cheveux, à ce que je vois.
— Vous aussi.
Occupée à élégamment épousseter la veste de son costume, sa main se stoppa net dans sa tâche. S’il avait effectivement décidé d’opérer quelques changements physiques, le simple fait qu’elle lui ait un jour confié préférer ses cheveux tirés en arrière lui laissait tout le loisir de croire qu’elle en était la cause… ce qui n’était assurément pas le cas, évidemment.
— Arrêtez de sourire, répéta‑t‑elle d’une voix de plus en plus tranchante.
Finn aurait bien aimé accéder à sa requête, mais il n’y parvenait pas. Elle dut très probablement croire qu’il lui refusait ce plaisir car son visage s’enflamma de rage, son regard crépitant de milliers d’éclairs prêts à fondre sur lui.
— Vous êtes un être ignoble… et abject… siffla‑t‑elle entre ses dents, ses iris fulminants. Vous ne méritez rien de ce que vous avez, rien de ce que je vous ai offert, rien de…
— Eh bien, que de douces paroles à mon oreille, c’est si…
— Mais bordel, ARRÊTEZ DE SOURIRE !
Aveuglée par la haine, la furie se jeta sur lui mais il attrapa aisément son bras pour l’en empêcher. Elle se dégagea de sa poigne et fit plusieurs pas en arrière, sa respiration saccadée dissipant peu à peu la haine de son regard pour ne laisser place qu’à un puits sans fond de ténèbres. Des ténèbres qu’elle lui avait déjà offertes une fois par le passé, dans ce même bureau, lorsqu’elle avait appris qu’il s’était à de si nombreuses reprises servi d’elle pour arriver à ses fins. À l’époque, il n’avait pas su ce que ce regard voulait dire, mais désormais… désormais, tout devenait paradoxalement clair. Ce n’était pas la haine, le dégoût, ni même la tristesse qui la mettait dans un tel état de frénésie… c’était la déception.
— Je croyais que… Je croyais que vous… vous…
Seul un soupir termina sa phrase alors qu’elle fermait les yeux, sa tête gesticulant de gauche à droite pour chasser la confession qui avait failli lui échapper. Ses iris s’accrochèrent au sien dès lors qu’elle les rouvrit, éclairés d’un voile opaque et glacial qui lui rappelait curieusement celui qu’il portait sur le monde.
— Vous rendez‑vous compte du malheur que vous laissez dans votre sillage quand vous contemplez le monde du haut de votre tour d’ivoire, Monsieur le Président ? Pensez‑vous une seule seconde à nous, en bas, ceux que vous sacrif…
— Ôtez‑moi d’un doute, Mademoiselle Orsby, mais vous faites bien là référence à l’explosion de mon entrepôt, n’est‑ce‑pas ? l’interrompit‑il. Faisant suite à l’offensive que j’ai lancée après qu’un groupe de dissidents se soit introduit dans mon laboratoire ? Offensive durant laquelle j’avais pris soin de mettre mes employés à l’abri, et suite à laquelle j’ai perdu une partie de mon armée, sans parler d’un quart de ma production annuelle pour une valeur totale de dix millions de den ? C’est bien de cette tragédie‑ci dont vous parlez, n’est‑ce‑pas ?
— Je n’ai que faire de vos pertes financières, surtout quand vous vous amusez à tue…
— Oh mais je suis pour le coup certain de n’avoir tué personne ce soir, Mademoiselle Orsby, la coupa‑t‑il cette fois beaucoup plus froidement. Pouvez‑vous en dire autant ? Votre ami peut‑il en dire autant ? précisa‑t‑il alors qu’elle reculait d’autant de pas qu’il en prenait. Au lieu de venir me beugler dessus, vous auriez peut‑être mieux fait de vous demander à qui profitait réellement la destruction de cet entrepôt et du centre névralgique du FLB. Allons, je vous sais stupide, mais faites un minimum d’effort de réflexion, voulez‑vous ? Pourquoi diable aurais‑je détruit autant de mes biens et sacrifié autant de mes hommes alors que mon unique but était d’en attraper un seul ?
— Vous mentez… murmura‑t‑elle. Il n’aurait jamais fait une chose pareille…
— Ne pensez‑vous pas que le fait que vous ayez tout de suite saisi ce que je suggérais prouve qu’une partie de vous l’avait déjà envisagé, Mademoiselle Orsby ? Permettez‑moi de m’avancer, mais je suis également convaincu que vous saisissez très bien la raison pour laquelle il a agi ainsi. Dans toute cette tragédie, il faut au moins reconnaître que votre ami sait se montrer redoutable quand il s’agit de me faire tomber. Tout le monde pensera désormais que l’Académie est coupable d’un tel massacre, réduisant en poussière une paix que nous avions, pour rappel, tous deux apportée à Barden.
Un silence oppressant s’abattit sur eux, cristallisant ses derniers mots qui, s’ils n’avaient pas eu pour but de la déstabiliser, força son interlocutrice à baisser la tête. Elle n’était plus qu’un tourbillon de doutes et d’incertitudes, quoique, bien dissimulée derrière ce masque d’indécision…
— Alors si… si je ne l’avais pas sauvé au laboratoire…
— … rien de tout cela ne serait arrivé, assurément, compléta‑t‑il d’un ton cinglant. Alors, qui de nous deux a du sang sur les mains, désormais, Mademoiselle Orsby ?
La laissant méditer sur ses paroles, Finn retourna devant son bureau et s’appuya de tout son corps dessus dans l’espoir de se calmer. Ce n’était pas tant la situation qui l’agaçait, mais plutôt le jugement qu’elle lui portait. Et surtout… surtout cet insupportable regard de ténèbres, se surprit‑il à détester. La haine, la colère et la tristesse passait encore. Mais la déception…
Relevant les yeux de ses mains, le regard de Finn s’ancra instinctivement à celui de sa mère. Son visage peint le fixait d’un air désapprobateur, le forçant à se demander s’il ne s’était pas montré un peu trop dur avec celle qu’une partie de lui avait été, s’il devait être honnête, ravie de retrouver. Réprimant un soupir d’agacement, il se redressa et s’assit sur le rebord de son bureau, son instant de vulnérabilité se dissipant au profit de son éternel sourire narquois.
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