Chapitre 24 (Finn) (2/2)

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— Bien, et maintenant, si nous parlions sérieusement, Mademoiselle Orsby ? déclara‑t‑il. Pourquoi n’êtes‑vous pas allée le voir lorsque vous êtes revenue à Mosley ?

Jusqu’alors perdue dans une réminiscence douloureuse, sa petite chose releva la tête vers lui et arqua un sourcil, son visage se fermant pour ne laisser transparaître qu’une mine perplexe.

— De qui parlez‑vous ?

— Eh bien de Perkins, évidemment. Qui d’autre ?

— C’est ce que vous appelez discuter sérieusement ? rétorqua‑t‑elle dans un sarcasme.

— Disons simplement que je suis curieux.

Un silence étonné s’installa alors qu’il laissait glisser son regard expert sur elle. Il ne remarqua aucun signe de faiblesse la trahissant, ses iris dorés le dévisageant comme s’ils tentaient de percer son âme – ou plutôt de saisir la raison de cet intérêt aussi soudain qu’inattendu. Mais ses yeux se posèrent soudain sur le sol, ses traits passant de la simple perplexité à une incompréhension des plus profondes lorsqu’elle remarqua ce qui y reposait.

S’il n’avait pas pour habitude de masquer ses émotions, Finn aurait très probablement levé les yeux au ciel de dépit. Leurs retrouvailles mouvementées avaient sans qu’il ne s’en aperçoive fait tomber sa seringue à terre. Deux possibilités s’offraient donc à lui : soit prétendre n’en rien savoir, soit admettre qu’il l’avait précieusement gardée.

Optant pour la plus digne des deux, il se pencha pour la ramasser avant de la replacer à l’endroit exact où il aimait la trouver. Il prit quelques secondes supplémentaires pour ajuster sa position, espérant – sans y croire vraiment – que sa petite chose stupide n’en tirerait là aucune conclusion ridicule.

— Qui vous dit que je ne l’ai pas revu ?

— Lui.

Relevant la tête vers elle, Finn remarqua que son sourcil s’était de nouveau arqué.

— Il s’avère que j’ai dû faire face à un autre problème d’envergure, hier soir, peu avant que vous ne vous invitiez dans mon laboratoire, répondit‑il à son interrogation silencieuse. À Ashford. Assez important pour y déployer quelques membres de l’Élite, si vous voyez où je veux en venir. Il était le candidat idéal vu son besoin d’action évident qu’a provoqué votre départ, et figurez‑vous qu’il a immédiatement accepté. Or, s’il savait que vous étiez à Mosley, nul doute qu’il aurait tout simplement refusé…

Ce n’est qu’une fois sa démonstration terminée que Finn remarqua cette singularité étrange que sa petite chose stupide n’avait jusque‑là pas daigné lui offrir alors qu’elle la définissait pourtant par le passé. Elle souriait. Pourquoi ? Qu’avait‑il dit de si drôle pour que, dans cette froideur qui était devenue la sienne, elle se mette ainsi à sourire ? Loin de s’y limiter, son amusement se transforma même en une hilarité presque débridée, à tel point qu’il se retrouva complètement démuni devant elle.

— Vous savez que j’ai toujours adoré vous voir faire ça ? admit‑elle en reprenant ses allers‑retours. Votre supériorité intellectuelle n’est plus à prouver. Pourtant, vous adorez toujours autant me l’exposer.

Un léger tremblement secoua ses épaules, une vibration presque imperceptible qui accompagna l’extension de son sourire comme si l’ironie elle‑même s’était logée au creux de ses lèvres. Elle s’arrêta pour lui faire face, son regard doré le transperçant tandis qu’il peinait à comprendre son changement soudain de comportement.

— Mais vous mentez, conclut‑elle.

— Je vous demande pardon ?

Ses lèvres se courbèrent à nouveau, plus franchement, cette fois.

— Vous n’avez pas « tout de suite » pensé à lui, Monsieur Weber, s’expliqua‑t‑elle en prenant un pas insupportablement lent dans sa direction. Vous avez pensé à lui quand vous avez compris que j’étais de retour, n’est‑ce pas ? Simplement parce que vous vouliez savoir si je l’avais revu… insista‑t‑elle en s’approchant plus encore. Pourquoi ?

Cette dernière question résonna dangereusement rhétorique à son oreille. Qu’était‑elle en train de sous‑entendre, au juste ? Qu’il avait sciemment contacté Perkins dans le seul et unique but d’obtenir cette information avant d’en profiter pour l’éloigner de Mosley ? Pourquoi diable aurait‑il fait une telle chose ? Ce qu’elle suggérait était absurde, inimaginable, complètement…

— Ne soyez pas ridicule, Mademoiselle Orsby.

... vrai.

— Vous savez que vous dites toujours ça lorsque vous mentez, Monsieur Weber ? lui fit‑elle remarquer, la tête légèrement penchée sur le côté. « Ne soyez pas ridicule ». Un tic de langage qui vous trahit malgré cette insupportable maîtrise de vous.

Finn demeura de marbre face au pas supplémentaire qu’elle avait pris dans sa direction et qui réduisait considérablement son champ d’action, au sens propre comme au figuré. Depuis quand était‑elle devenue aussi perspicace ? Faisait‑il réellement cela ou se jouait‑elle de lui ? En tout état de cause, les deux possibilités lui étaient tout aussi plaisantes qu’agaçantes.

— Ma foi, vous avez beaucoup d’imagination, mais…

— Pourquoi ? le coupa‑t‑elle en ponctuant sa question d’une nouvelle foulée.

— Ne pensez pas que j’ignore qu’il vous est plus fidèle qu’à moi, Mademoiselle Orsby. À un poste tel que le mien, il m’est crucial de savoir distinguer amis et ennemis. Même vous devriez être capable de le comprendre.

— Mais vous n’avez rien appris de tout cela, puisque je ne l’ai pas contacté.

— Parfaitement, d’où ma curiosité initiale… Pourquoi ?

Sourire aux lèvres, sa petite chose ne lui donna pas satisfaction mais s’approcha encore, ses bottes résonnant doucement contre le sol. Elle s’arrêta juste devant lui, à une distance presque trop intime mais assurément délibérée. Son regard doré quitta le sien pour récupérer la seringue posée à côté de lui, qu’elle fit tourner entre ses doigts.

— Allez, admettez que je vous ai manqué, Monsieur le Président… Vous vouliez me garder rien que pour vous, c’est ça ?

— Je suppose qu’on ne désire que ce que l’on n’a plus, effectivement, admit‑il à mi‑mots. Néanmoins… ajouta‑t‑il en récupérant son bien pour le replacer minutieusement à sa place. Soyez sûre que votre présence m’est en fin de compte tout aussi insupportable qu’elle ne l’était à l’époque. Curieux, n’est‑ce pas ?

— Pas tellement, contesta‑t‑elle. Je comprends même totalement ce que vous voulez dire.

Un silence pesant s’installa en réponse à cette confession, chacun d’eux cherchant dans le regard de l’autre une explication rationnelle à ce qu’ils venaient implicitement d’avouer.

Pourtant maître dans l’art de l’indifférence, Finn ne parvint pas à détacher son regard de ces iris dorés qui, un temps, avaient su illuminer les recoins les plus sombres de son âme avant de l’engloutir sous le poids de leur absence. Un frisson imperceptible glissa le long de son échine, réveillant en lui cette douce chaleur qui enveloppait son cœur lorsqu’elle posait les yeux sur lui. Bien qu’agréable, elle n’avait pourtant rien de réconfortant. Elle brûlait et le dévorait de l’intérieur, creusant une plaie qui avait depuis longtemps cicatrisé mais qu’elle avait jugé bon de venir rouvrir.

Un vent glacial aussi bienvenu que salutaire gela son cœur quand elle revint à elle et s’éloigna enfin. Il lui rappela aussitôt de ne pas céder à ses souvenirs, de ne pas se laisser entraîner par un passé duquel il avait réussi à s’extirper. Après tout, il était Finn Weber, héritier de l’Académie, maître incontesté de Barden… et elle n’était rien de plus qu’une distraction.

Un soupir discret s’échappa de ses lèvres. Son regard croisa de nouveau celui de sa petite chose, assez pour qu’il constate que les ténèbres y étaient de retour. Il y répondit cette fois par un sourire narquois, ses mains crispées sur le rebord du bureau contrôlant une agitation qu’il ne laisserait jamais plus paraître.

— Fini de jouer, Mademoiselle Orsby. Rendez‑moi le cylindre.

— Et pourquoi ferais‑je une telle chose, au juste ?

La réponse fut sans équivoque. Elle le fixait avec ce mépris qui lui allait si bien, son regard l’évaluant avec une précision chirurgicale. Elle avait tellement changé… remarqua‑t‑il. Un petit peu moins comme elle, et un petit peu plus comme lui.

— Vous étiez censé vous tourner vers l’avenir, poursuivit‑elle. Laisser le passé derrière vous, c’est ce que vous m’aviez dit.

— Et c’est très précisément ce que je fais, croyez‑moi.

— Vous ne la ramènerez jamais, Monsieur Weber.

Ces quelques mots, bien plus acérés que les siens, tranchèrent net ce qui lui restait de patience. Cette sale petite chose stupide et insolente ne comprenait rien à rien si elle pensait réellement que ses paroles suffiraient à ébranler sa détermination. Au contraire, même, elles l’exacerbaient et nourrissaient une résolution plus implacable encore. Non seulement il allait la ramener, mais il lui offrirait surtout la vie qu’elle n’avait jamais eue… et lui récupèrerait enfin la mère qu’il avait perdue.

Un sourire narquois aux lèvres, Finn se redressa et s’approcha lentement de celle qui avait – sans grande surprise – réussi à le percer à jour. Elle ne recula cette fois pas, bien au contraire : son menton se releva avec fierté, comme pour s’assurer que le contact visuel ne serait pas rompu à son approche.

— Ne me sous‑estimez pas, Mademoiselle Orsby…

Elle ne répondit rien, son regard toujours ancré au sien. Sa main contenant le cylindre se leva à hauteur de son visage et elle le secoua légèrement, avant de se hisser sur la pointe des pieds pour murmurer à son tour :

— Si vous le voulez tant que ça, venez le chercher, Monsieur Weber…

Un frisson d’agacement mêlé d’excitation remonta le long de son échine. Jouer. Elle voulait jouer avec lui. Comme pour amplifier son invitation, sa ravissante petite chose recula d’un pas, un sourire effleurant ses lèvres devenues sournoises.

Un petit peu moins comme elle, et un petit peu plus comme moi…

— Vous ne gagnerez pas, Mademoiselle Orsby.

— J’ai déjà gagné une fois, me semble‑t‑il.

Elle fit un pas de plus en arrière, mais il ne réagit toujours pas.

— Vous oubliez que je ne suis pas homme à abandonner.

— Et moi pas femme à me laisser dompt…

Elle s’interrompit, son regard glissant soudain au‑delà de son épaule. Son nez se retroussa et son expression vacilla, oscillant entre la réflexion et quelque chose de plus insondable. L’espace d’un instant, il crut même reconnaître celle qu’il avait accueillie chez lui, plusieurs mois auparavant, tant elle se montra expressive. Elle était redevenue cette petite chose naïve, mais non moins insupportable, qui avait saccagé son monde avec sa candeur enfantine.

— Depuis quand ce papillon est‑il là ? s’étonna‑t‑elle.

Même sa voix avait changé. Vibrante de défi et de provocation un instant plus tôt, elle était redevenue douce et presque innocente, bien que teintée d’une perplexité bien perceptible. Intrigué, Finn se retourna pour suivre la direction de son regard. Sur le tableau représentant sa mère, un vase rempli de fleurs violettes se détachait, au‑dessus duquel un papillon virevoltait.

Comment aurait‑il pu ne pas l’être ? s’étrangla‑t‑il intérieurement, avant de comprendre qu’elle ne parlait pas du tout de celui‑ci. Car un autre papillon, bien réel cette fois‑ci, battait des ailes devant le portrait. D’un noir d’encre engloutissant tout éclat alentours, il se déplaçait avec une lenteur hypnotique comme s’il dansait sur le fil de deux mondes.

Finn plissa les yeux, troublé par cet étrange phénomène qui éveillait en lui une sensation qu’il n’aurait su nommer. Il se retourna aussitôt vers sa petite chose dans l’espoir d’obtenir une explication, mais elle avait disparu. Le vide absorba chaque son et chaque éclat de lumière alentours, plongeant son bureau dans un silence sombre et oppressant.

— Mademoiselle Orsby ! appela‑t‑il, sa voix résonnant dans le néant.

Aucune réponse. Elle s’était volatilisée comme une ombre glissant hors de portée.

Avec son cylindre.

Bien que résolument immobile, c’est toute son âme qui hurla de fureur. Envers elle pour l’avoir quitté, mais surtout envers lui‑même pour s’être montré si ridiculement faible tout au long de leur entrevue.

Reprenant ses esprits, Finn inspira profondément pour maîtriser sa colère grandissante. La situation n’était clairement plus à son avantage, mais il n’avait jamais été du genre à se morfondre – encore moins à se résigner. Ce n’était que la première manche qu’il avait perdu, rien de plus. Et la partie ne faisait que commencer.

L’espace d’un instant, son regard revint au papillon d’encre, ses ailes noires vibrant sur place avec une régularité presque mécanique. Il se porta ensuite sur l’endroit où sa petite chose se tenait encore quelques instants plus tôt, ses lèvres s’étirant en un sourire froid.

— Très bien, murmura‑t‑il. Si vous voulez jouer, Mademoiselle Orsby, jouons.

Il se dirigea lentement vers son bureau, son esprit déjà tourné vers son prochain coup.

— Mais souvenez‑vous d’une chose, ajouta‑t‑il, comme si elle pouvait encore l’entendre. Je n’ai, cette fois‑ci, aucune intention de perdre.

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