Chapitre 25 (Eliott) (1/2)

7 minutes de lecture

6e mois de l’an 29 – Détroit du Trium – Ruther

En cette douce nuit d’été, le ciel se confondait avec l’immensité de l’océan, sombre et parsemé d’étoiles scintillantes. La lune dessinait un chemin argenté sur l’eau, ondulant avec le rythme des vagues qui s’écrasaient contre la coque de leur bateau. Adossé au bastingage, le regard d’Eliott fixait l’horizon depuis plusieurs heures maintenant, un vent marin chargé de sel lui battant le visage.

Mais ce n’était pas lui qu’il observait.

C’était elle.

À quelques pas de lui, Evanna se tenait droite et silencieuse, les mains posées sur la rambarde du pont. Perdu dans l’obscurité, son regard était figé sur quelque chose qu’il ne pouvait pas voir – ou qu’elle avait laissé là‑bas, à Mosley, avec ses souvenirs.

Sa princesse lui avait parlé pendant des heures – trop, selon elle, mais pas assez à son goût. Ce qu’elle lui avait confié n’avait été qu’une infime partie de la femme qu’elle était devenue, le reste n’étant qu’un labyrinthe d’ombres dans lequel elle ne souhaitait pas le voir s’aventurer. Pourtant, Eliott n’aspirait qu’à cela. Ses anciennes rancunes s’étaient effacées, remplacées par une forme de respect teinté d’admiration.

— Tu sais, Evy, t’aurais quand même dû venir me voir.

Elle ne répondit rien mais ses doigts se crispèrent, seul signe qu’elle l’avait entendu.

— J’aurais pu t’aider dès le début.

— C’est ce que tu aurais fait, toi, si tu avais été à ma place ? Te mettre en danger ?

Il laissa échapper un léger rire, plus fatigué que véritablement amusé.

— Nan, moi, j’aurais probablement tout fait foirer, admit‑il à mi‑mots.

Il s’était attendu à une pique, peut‑être même à un sourire en coin, mais elle ne lui offrit rien de tout cela. Toujours tourné vers l’horizon, son visage restait de marbre, et pendant un instant, ils ne furent plus que deux silhouettes silencieuses sur le pont d’un bateau.

Un frisson le parcourut soudain. Non pas à cause de la brise mais de cette distance qu’elle maintenait entre eux, bien plus vaste que l’océan qui les entourait. Il se rapprocha d’elle, ses coudes trouvant appui sur la rambarde à ses côtés.

— Alors, c’est ce papillon noir qui t’a mis sur la piste d’Ariane ?

— Oui.

Pas un mot de plus. Pas un détail superflu. Sa princesse avait maintenant l’art de choisir ses mots et de livrer juste assez de réponses sans jamais s’étendre. Récupérer le cylindre, trouver la descendante de Šariagg : voilà tout ce qu’il avait réussi à tirer d’elle sur son passage à Sadell. Il hocha la tête en silence, ses yeux glissant sur les vagues qui s’agitaient doucement sous la lumière des étoiles.

Lorsqu’il avait appris la vérité sur Sarah, Eliott avait été incapable de se souvenir où il avait déjà entendu ce nom. Ce n’est qu’après les confessions d’Evanna et en rassemblant les fragments de souvenirs et de conversations qu’il l’avait enfin relié à sa propriétaire : Ariane Orsatti. Ariane et ses papillons étranges. Ariane et son air sage presque mystique tempéré par des éclats d’excentricité que lui seul, peut‑être, savait apprécier à leur juste valeur. Ariane qui, par le plus grand des hasards, avait quitté Mosley pour rejoindre Ruther.

Peut‑être aurait‑il dû prévenir sa princesse que sa gouvernante n’était pas la dernière descendante de Šariagg, mais il ne l’avait pas fait… et ne comptait pas le faire non plus. C’était à Sarah de décider quand, comment, et avec qui aborder ce sujet, et elle ne semblait pour le moment pas décidée à le faire. De toute façon, il était persuadé qu’Ariane en saurait bien plus que l’adolescente, qui ignorait encore tout de son véritable rôle dans cette histoire.

— Je crois que je te dois des excuses.

— Hum ?

Eliott se redressa, inquiet. Ce n’étaient pas tant les paroles d’Evanna que son attitude qui avaient fait vaciller son cœur d’appréhension. Elle lui faisait désormais face, son regard doré fixé sur lui alors qu’elle avait pourtant pris l’habitude de le détourner.

— Pourquoi ?

— Parce que tu avais raison, admit‑elle. Le soir où nous nous sommes retrouvés, te revoir était la dernière chose dont j’avais envie, et encore moins besoin. Je… Je t’ai rejoint parce que je devais absolument trouver Ariane et qu’il m’était inconcevable que tu apprennes mon retour de sa bouche plutôt que de la mienne. Si elle n’avait eu aucun lien avec cette affaire, je… je…

Elle ne l’aurait jamais prévenu de son retour. Eliott n’avait pas eu besoin qu’elle termine sa phrase pour le comprendre. Cette révélation le frappa comme un coup de poignard, mais il n’en montra rien. Durant une année entière, lui avait opté pour les mensonges et les omissions. Concernant son frère ou bien même ses propres sentiments, les sujets avaient été nombreux.

Mais elle, elle venait d’avoir le courage d’être honnête avec lui tout en sachant comment il risquait de réagir. Pourtant, il n’avait aucune envie de s’offusquer. Car en elle, il voyait le reflet de ce qu’il avait été un an plus tôt, lorsqu’il se cachait derrière un masque d’indifférence pour se protéger. Son insensibilité, son attitude détachée… simple mécanisme de défense.

— Tu préfèrerais que j’sois pas là ?

Sa question n’avait été ni brusque ni empreinte de reproches, seulement teintée de cette pointe d’appréhension qu’il ne parvenait jamais à dissimuler lorsqu’il s’agissait d’elle. Elle fixa longuement le sol en silence. Le cœur d’Eliott se serra en retour, une partie de lui craignant qu’elle choisisse de se refermer derrière cette armure qu’elle maîtrisait si bien.

— Non, répondit‑elle enfin. Non, je suis heureuse que tu sois là, c’est juste que…

Elle releva la tête pour lui sourire, mais dans son regard brillait cette étincelle familière qu’il avait appris à reconnaître : un mélange de douleur et de fatigue, mais surtout cette propension féroce à le tenir à bonne distance. Elle détourna les yeux vers l’océan, son sourire s’éteignant lentement à mesure qu’elle se perdait dans sa contemplation.

— Parle‑moi, Evy… l’encouragea‑t‑il.

Elle resta silencieuse et inspira profondément, ses paupières se fermant pour puiser dans l’obscurité une force qu’elle n’était pas sûre de trouver. Elle les rouvrit rapidement, ses mains toujours crispées sur la rambarde comme si elle craignait de lâcher prise.

— Je ne suis plus celle que j’étais, Eliott…

Un mélange d’émotions le submergea : la douleur de la voir lutter contre ses propres démons, l’admiration pour sa sincérité maladroite, et cette douce chaleur qui l’envahissait toujours quand elle faisait un pas vers lui, aussi petit était‑il.

— Eh ben quoi, quelle importance ? répondit‑il en haussant les épaules. Que tu sois la même ou que tu changes, ça m’empêchera jamais de t’aimer comme je t’aime. Alors si c’est du temps dont t’as besoin, je peux te laisser seule. Ou alors je peux aussi rester, pour te le prouver. C’est toi qui vois, en vérité.

Elle tourna la tête vers lui, juste assez pour qu’il capte un éclat de ses iris dorés mais pas suffisamment pour lui offrir un véritable regard. Pourtant, il y percevait quelque chose de plus profond : une hésitation, peut‑être, ou ce début fragile d’un pont qu’elle tentait désespérément, malgré ses réticences, de reconstruire entre eux.

— Alors… ? demanda‑t‑il en s’appuyant sur la rambarde, sa voix plus douce. Je reste… ?

Un sourire presque imperceptible effleura les lèvres de sa princesse, aussi éphémère qu’un battement de cils. Elle hocha lentement la tête, avant de venir coller ses coudes au sien.

— Oui… murmura‑t‑elle. Tu restes.

*

Le lendemain matin, Eliott fut réveillé par le murmure des vagues et l’air marin filtrant à travers le minuscule hublot de sa cabine. Il cligna des paupières à plusieurs reprises, se laissant porter par ce calme apaisant avant que la réalité ne l’atteigne pleinement. L’espace où Evanna avait dormi n’était plus qu’un creux dans la couverture, le tissu froid et lisse qu’il rencontra lui confirmant qu’elle était partie depuis un bon moment déjà.

La tête enfoncée dans l’oreiller, Eliott laissa ses pensées vagabonder vers la nuit qu’ils avaient partagée. Pas de baisers échangés, pas de mots tendres, juste leurs corps entrelacés dans une étreinte désespérée. Elle avait donné ce qu’elle pouvait, et il avait pris ce qu’elle offrait.

Plusieurs coups frappés à la porte l’extirpa de ses pensées. Enfilant rapidement ses vêtements, il alla ouvrir et se retrouva face à une Sarah visiblement agitée. Ses cheveux désordonnés encadraient un visage crispé, ses sourcils froncés trahissant une impatience qu’elle ne prenait même pas la peine de dissimuler.

— Evanna est là ? l’interrogea‑t‑elle sans même le saluer.

— Non, répondit‑il après un bref soupir. Elle est déjà partie.

Le regard de l’adolescente s’assombrit. Elle tourna les talons et détala en enfonçant le bonnet d’Ariane sur sa tête, celui‑là même qu’il lui avait offert avant leur départ de Mosley.

Depuis qu’il avait appris que l’Académie recherchait activement Evanna, Eliott n’avait pas perdu de temps pour prendre contact avec Yann et lui expliquer la situation. Bien entendu, son ami n’avait pas tardé à lui manifester tout son soutien. Ensemble, ils s’étaient chargés de récupérer les faux papiers que Driss avait établis pour Hassan et pour chacun d’entre eux. C’était d’ailleurs grâce à lui et à leur contact commun, Christie, qu’ils avaient pu embarquer sur ce bateau de croisière. Si ce dernier n’était pas des plus rapides, il avait au moins le mérite de les faire voyager clandestinement tout en brouillant les pistes sur leur véritable destination.

Car c’était ce qu’ils étaient désormais : des fugitifs. Lui, Evanna, Samuel, Jade, Hassan, Christie, Yann et même Sarah, qui avait obstinément décidé de les suivre. Et c’était justement cette dernière qui l’inquiétait. Depuis leur départ, sa protégée n’était plus elle‑même. Elle était distante et fuyait les conversations, comme si elle portait un fardeau qu’elle refusait de partager. La voir agir ainsi l’avait d’abord surpris, puis préoccupé. Et désormais, le fait qu’elle cherche Evanna avec une telle urgence ne faisait qu’intensifier son malaise.

Épuisé par ses propres pensées, Eliott passa une main sur son visage et décida d’aller prendre une douche avant de rejoindre les autres. Rien de ce qu’il ferait ne pourrait la forcer à parler, il l’avait bien compris : presser les gens pour des réponses ne menait qu’à les faire fuir.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Paolina_PR ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0