Chapitre 25 (Eliott) (2/2)

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Arrivé sur le pont, Eliott trouva Evanna à l’avant du navire en compagnie de Yann. La brise marine jouait dans ses cheveux mais elle n’y prêtait aucune attention, absorbée par ce qu’elle semblait expliquer à leur ami commun. Mais alors qu’il s’apprêtait à les rejoindre, Sarah le doubla et traversa le pont comme une bourrasque pour se jeter dans les bras de sa princesse. Cette dernière murmura quelques mots à Yann – probablement pour lui demander de les laisser, car il s’éclipsa l’instant d’après après avoir hoché la tête.

Curieux autant qu’inquiet, Eliott tenta de deviner la nature de leur conversation mais le vent emportait leurs paroles avant qu’il ne puisse les comprendre. Soupirant de frustration, il descendit les marches qui le séparaient du pont principal et aperçut Hassan affalé sur un banc en bois fixé près d’une balustrade.

Le pauvre homme était l’image même de l’épuisement. Ses épaules s’affaissaient à chaque respiration et ses mains tremblantes serraient une photo écornée de Mila, figée dans un sourire appartenant au passé.

Au vu de leur passif, Eliott hésita à passer son chemin, mais les cernes profondes, les traits tirés, et les yeux rouges de son ancien rival eurent finalement raison de lui. Hassan n’était plus cet homme si parfait qu’il avait tant aimé détester, tout comme il n’était plus cet homme déterminé qu’Evanna avait retrouvé à Mosley. Il n’était plus rien d’autre qu’un homme brisé, accablé par le poids des décisions qu’il avait prises.

— Eh, Hassan.

Le son de sa voix le fit sursauter. Il tourna la tête vers lui, ses yeux vitreux trahissant tout ce qu’il tentait de contenir.

— Super, manquait plus que toi, grogna‑t‑il avant de reporter son attention sur la photo. Tu veux pas aller jubiler ailleurs ?

Eliott ne répondit pas tout de suite, acceptant la rancune persistante de celui qui l’avait toujours affligé de tous les maux – même de ceux dont il n’était pas responsable. Il se contenta d’aller s’adosser contre un mur à proximité, les bras croisés sur sa poitrine.

— Si j’peux te donner un conseil, apprends à vivre avec tes regrets, lui recommanda‑t‑il. Ils doivent te pousser à t’améliorer, pas te paralyser.

Un rire bref et amer lui parvint en retour.

— Tu parles. Comme si t’en avais un seul, de regrets, toi. Tout ce que l’Élite sait faire, c’est suivre bêtement les ordres au nom d’une cause supposément plus grande, peu importe les vies qu’elle piétine au passage.

— Pardonne mon aplomb, mais c’est pas parce que t’as justement agi comme un Élite que tu te retrouves dans cet état ? Ça aurait dû t’aider à nous comprendre un peu, pourtant.

La mâchoire d’Hassan se crispa. Il ne rétorqua rien, le regard fixé là où la mer et le ciel se fondaient dans un bleu uniforme. Lâchant un profond soupir, Eliott abandonna sa position et vint s’asseoir à ses côtés, ses coudes trouvant appui sur ses genoux.

— Tu sais, Hass’… Que tu le veuilles ou non, la seule chose qui nous différencie maintenant, toi et moi, c’est que moi, j’ai appris à vivre avec mes décisions. Je sais ce que c’est de porter un fardeau qu’on pense mériter, mais tu sais quoi ? À force de le traîner partout, il finit par s’alléger.

Aucune réplique mordante ne vint perturber la justesse de ses paroles. Rien sauf peut‑être un sanglot incontrôlable provenant de son ancien camarade d’orphelinat, étouffé avec difficulté lorsqu’il lâcha pour la première fois la photo de Mila pour venir cacher son visage de ses mains.

— Putain, E.J, mais qu’est‑ce que tu racontes, se lamenta‑t‑il dans un nouveau sanglot. J’ai fait exploser mon propre QG avec, en son sein, tous ceux qui me faisaient confiance… Je leur ai donné de l’espoir, et ensuite, je les ai réduits en cendres. Et pour quoi ? Dévoiler au grand jour ce qu’est réellement l’Académie ? Mais même ça, j’ai échoué. Ton président n’a eu qu’à ouvrir la bouche pour tout effacer comme si on n’avait jamais existé. Juste un grain de poussière dans un océan de…

— C’est faux et tu le sais très bien, le coupa‑t‑il. Grâce à toi, on a récupéré le cylindre.

Hassan secoua la tête, son expression amère.

— Non, ça, c’est grâce à Evanna. Moi, j’ai juste été un boulet. Et par‑dessus le marché, je l’ai mise en danger par deux fois. D’abord en perdant le cylindre, ensuite en la forçant à aller le récupérer.

Il se redressa, son regard sombre trouvant le sien avec une intensité douloureuse.

— Mais tu veux savoir ce qui est le pire, E.J ? ajouta‑t‑il d’une voix brisée. C’est que moi, contrairement à vous qui vous battez pour une cause en laquelle vous croyez, j’ai fait ce que j’ai fait par orgueil. J’ai sacrifié tous ces gens et mis en péril la seule personne à qui je tiens encore dans ce monde, simplement pour assouvir une vengeance personnelle. Vengeance qui n’a jamais eu aucune chance de me la ramener, d’ailleurs…

Hassan baissa les yeux sur la photo de Mila tombée à ses pieds. Il la ramassa délicatement, effleurant les contours du visage angélique de la femme qu’il avait perdue. Son regard trouva ensuite la silhouette d’Evanna, occupée à écouter attentivement Sarah.

— Et maintenant, cette seule personne me déteste plus qu’elle ne déteste son pire ennemi, reprit‑il dans un souffle. Elle ne m’adresse plus la parole et se contente de me sauver la vie sans que je sache pourquoi, étant donné que je ne mérite rien d’autre que la mort. Alors dis‑moi, E.J, conclut‑il en reportant son attention sur lui. Tu penses toujours qu’on est pareils, toi et moi ?

Eliott laissa ses paroles flotter entre eux un instant, chargées de cette culpabilité qu’il connaissait intimement et qui ne l’avait jamais réellement quitté. Son regard se perdit un instant sur sa princesse, avant de bien rapidement revenir sur Hassan.

— Ouais, on est pareils, assura‑t‑il sans détour. Et c’est justement pour ça que je peux t’affirmer que t’as tort.

Son interlocuteur secoua la tête, mais il ne lui laissa pas le temps de rétorquer.

— J’ai moi aussi fait des choses que je croyais irréparables, tu sais. J’ai blessé des gens que j’aimais, pris des décisions qui m’ont hanté pendant des mois, et seules les Gardiennes savent à quel point Evy m’en a voulu pour ça. Mais regarde‑moi, aujourd’hui, reprit‑il en tapant sa paume de son autre poing. J’suis toujours là, avec elle. Parce que le truc avec Evy, c’est qu’elle te déteste pas vraiment, Hass’. Ce qu’elle déteste, c’est ce que t’as fait, pas ce que t’es. Et crois‑moi, la différence est énorme.

Hassan lui jeta un regard sceptique, mais il l’ignora.

— Je vais pas te mentir, mon pote. Ça va être long et difficile. Elle t’en voudra encore un bon moment, mais ce dont j’suis sûr, c’est qu’c’est pas le genre de personne à t’abandonner. Pas si elle voit que tu veux te relever. Mais c’est à toi de faire le boulot, aussi. Personne va te tendre la main si tu continues à croire que tu mérites de crever, mec.

Eliott inspira profondément, cherchant les mots justes pour finir.

— Donc ouais, tu peux passer le reste de ta vie à ressasser ce que t’as fait. Mais la vérité, c’est que t’as encore une chance de faire quelque chose de bien avec c’qui te reste. Evy t’a sauvé la vie, ouais, et tu penses que c’était par pitié. Moi, j’sais que c’est parce qu’elle croit encore qu’il y a quelque chose à sauver chez toi.

Il posa une main ferme sur son épaule, avant de le fixer droit dans les yeux.

— La question étant : est‑ce que toi, tu crois que tu peux encore l’être ?

Son appel à l’introspection posé, Eliott se releva et laissa son ancien camarade méditer sur le sens de ses paroles. Il fit quelques pas sans but précis, avant que son regard ne revienne presque malgré lui vers celle qui n’avait jamais vraiment quitté ses pensées.

Toujours en compagnie de Sarah, sa princesse ne la tenait plus dans ses bras mais face à elle, ses mains fermement posées sur ses épaules. Si leur première étreinte avait été empreinte de réconfort, celle-ci ne dégageait plus rien de tendre. Elle était grave, presque sombre… à tel point que son malaise refit instantanément surface.

De quoi pouvaient‑elles bien parler, au juste ? Cela avait‑il un lien avec les Gardiennes ? Aux dernières nouvelles, lui et Grant s’interrogeaient encore sur la probable affiliation d’Evanna avec l’une d’elles. Ou bien peut‑être Sarah lui racontait‑elle qui elle était vraiment ?

— Depuis quand t’es aussi matinal, toi ?

Provenant de sa gauche, la voix de Yann le força à détourner le regard. Adossé contre l’une des rambardes, il avait l’air de quelqu’un qui avait été forcé de trouver refuge dans un coin du navire après avoir été gentiment écarté d’une conversation qui ne le concernait pas.

— Depuis que j’ai des raisons de me lever, quoi d’autre ?

Son ami haussa un sourcil, l’ombre d’un sourire étirant ses lèvres alors qu’il le rejoignait. Tous deux arpentèrent en silence le pont principal, leurs pas résonnant en rythme contre les planches de bois.

Quelques passagers savouraient déjà leur matinée, assis à des tables en plein air où des tasses de café fumantes les accompagnaient. Un peu plus loin, des enfants couraient en riant derrière un ballon tandis qu’un couple d’adolescents, leurs doigts timidement entrelacés, observaient la mer comme s’ils découvraient ensemble le plus beau des secrets. Ce cadre idyllique contrastait avec l’agitation intérieure d’Eliott, mais il y trouvait tout de même là un semblant de paix.

Les deux hommes finirent par s’arrêter à l’avant du bateau, là où l’horizon leur laissait apercevoir les contours encore flous de Ruther. Le bruit du monde s’estompa, ne laissant plus que celui du vent et des vagues frappant la proue pour bercer leurs pensées.

Yann s’accouda à la rambarde pour observer l’écume éclater sous la coque, et il l’imita. Le silence entre eux n’avait jamais été pesant. Les mots ne manquaient pourtant pas, mais la simple présence de l’autre suffisait à leur sérénité mutuelle, surtout dans ces moments de répit fragile qu’ils ne connaissaient que trop bien.

— Merci, Yann.

Son ami ne sembla ni surpris ni curieux de son intervention. Les yeux rivés sur l’horizon, il se contenta de sourire, son attitude lui rappelant pourquoi il l’avait toujours autant apprécié. Yann n’avait jamais besoin d’explications… il comprenait, tout simplement. Il savait pourquoi il le remerciait – pour l’avoir suivi, encore une fois, sans hésiter.

Ou peut-être avait‑il suivi Christie, pensa-t-il soudain. Christie qui, des mois plus tôt, avait rejoint le FLB et permis à leurs rangs de s’étoffer en mettant ceux qui le souhaitaient en contact avec la résistance. Yann n’en avait rien su, bien sûr… jusqu’à récemment.

Avec le recul, oui, peut-être n’avait-il finalement pas vraiment le choix d’être là puisque la femme qu’il aimait était elle aussi recherchée. Mais même sans cela, Eliott savait que son ami aurait été à ses côtés. Parce qu’après tout, ils étaient…

— Toujours unis, mon pote.

Eliott baissa les yeux vers la main que lui tendait Yann, un geste simple mais chargé de tout ce qu’ils avaient traversé ensemble. Oui, parce qu’ils étaient des Élites, une fraternité forgée dans les combats, les pertes et les espoirs brisés. Cette main n’était pas seulement celle de Yann, mais celle de tout ce qu’ils avaient juré de protéger et de tout ce qu’ils avaient déjà perdu en chemin. Il la serra fermement et y insuffla tout ce que les mots ne pouvaient dire, avant de compléter l’adage qui avait toujours guidé leurs vies :

— Quoi qu’il advienne.

Les deux hommes relâchèrent leur étreinte pour fixer l’horizon. Au loin, la côte de Ruther se précisait, grise sous les premiers rayons du jour. Le bateau avançait lentement mais sûrement, les menant vers une destination dont aucun d’eux ne connaissait réellement l’issue. Mais ils ne feraient pas demi-tour. Ils continueraient de se battre comme ils l’avaient toujours fait, et peut‑être parviendraient-ils cette fois à mettre un terme définitif à tout cela.

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