Chapitre 26 (Eliott) (1/2)
Il était neuf heures du matin lorsqu’Eliott débarqua, ses chaussures craquant contre le bois humide de la passerelle. Le port touristique de Ruther s’étendait devant lui, loin de l’agitation bruyante et industrielle de celui qu’il avait rejoint en compagnie de Yann plus d’un an auparavant. Ici, l’ambiance était presque pittoresque avec ses quais de bois vieillis par le sel et le temps bordés de petits bateaux de pêche et de plaisance. Les coques colorées – rouge vif, bleu marine ou jaune pâle – se balançaient doucement au rythme des vagues, produisant ce clapotis apaisant qui contrastait avec le poids oppressant de leur réalité.
D’un geste mécanique, Eliott ajusta le foulard que lui avait remis un membre de l’équipage lorsqu’ils étaient encore à bord. L’air, bien que chargé d’un parfum iodé agréable, portait déjà des traces de la poussière sablonneuse qui caractérisait Ruther, surtout à cette période de l’année. La brise marine adoucissait encore la chaleur naissante sur le littoral, mais il devinait qu’elle deviendrait bien vite étouffante une fois le désert atteint. C’est du moins ce que lui murmuraient les dunes qui se dessinaient à l’horizon, là où la vieille‑ville s’étendait dans toute sa misère.
— Alors, prêt ? demanda Yann en le rejoignant, un sac négligemment jeté sur son épaule.
Eliott acquiesça d’un signe de tête mais ne put s’empêcher de jeter un dernier regard derrière lui. Quelque chose dans l’atmosphère le mettait mal à l’aise — peut‑être cette tranquillité trompeuse qui lui paraissait presque trop parfaite pour être réelle. Et justement…
— Eh, les gaaaars !
Justement, Jade vint la rompre. L’ex‑Élite surgit devant eux, ses cheveux blonds recouverts du même foulard qui habillait les siens. Elle les enlaça l’un après l’autre pour les saluer, mais si lui l’accueillit avec ce mélange d’habitude et de sincérité, Yann se raidit sous son étreinte.
Eliott avait été soulagé de la retrouver – la surprise initiale passée, bien sûr, vu les circonstances de leurs retrouvailles. Car malgré tout, Jade était et serait toujours l’une des leurs. Son amie d’enfance. Celle qui, à de si nombreuses reprises, avait été là pour lui quand il en avait eu besoin – malgré ce qu’on pourrait penser. Et même si elle avait choisi de se détourner de l’Élite, sa loyauté ne s’arrêterait jamais à leurs uniformes, il le savait : ils étaient une famille.
— On n’a pas vraiment eu le temps de discuter avec toute cette histoire, reprit‑elle, cette éternelle lueur malicieuse dans les yeux. Pourtant, j’ai plein de choses à vous dire ! Des excuses, en premier li…
Mais la lumière dans son regard vacilla dès lors qu’il se posa par‑dessus leurs épaules. Encore embarquée sur le bateau, Evanna les observait. L’éclat enthousiaste de Jade se ternit instantanément, remplacé par ce sourire mesuré qu’on arbore quand on sait que l’instant est déjà révolu.
— Ou c’est peut‑être pas nécessaire… corrigea‑t‑elle dans un murmure. À plus tard.
Elle s’éloigna, son foulard flottant derrière elle tandis qu’elle rejoignait Hassan, déjà en route vers la vieille‑ville en compagnie de Samuel et Sarah. Yann ne tarda pas à l’imiter, bifurquant après avoir quitté la passerelle pour retrouver Christie qui l’attendait.
— Je me demandais quand elle allait se décider à venir vous parler.
La voix d’Evanna le fit sursauter, et Eliott se retourna pour lui faire face. Ses deux iris ambrés dévisageaient Jade avec attention, mais elle les posa bien vite sur lui. Bien que calmes, ils l’intimaient de prendre rapidement la parole sous peine d’en subir les conséquences.
— P’têt qu’elle l’aurait fait plus tôt si tu passais pas ton temps à la fusiller du regard… répondit‑il prudemment.
Evanna le jaugea un instant, son expression indéchiffrable mais son corps restait aussi détendu que celui qu’il avait possédé la nuit dernière. Ce fut d’ailleurs à cet instant qu’il réalisa qu’il ne l’avait pas vue depuis lors, hormis peut‑être de loin lorsqu’il tentait encore de découvrir ce que Sarah lui voulait.
— Bonjour, sinon, ajouta‑t‑il avec un léger sourire.
— Tu devrais te méfier d’elle, Eliott.
Il réprima un soupir. Ce n’était pourtant pas le sujet qui le mettait mal à l’aise, quoiqu’il aurait préféré éviter d’évoquer celle avec qui il l’avait trompée. Cette erreur, ce moment de faiblesse qui, justement, biaisait la vision qu’elle pouvait avoir de Jade.
— Je vais sûrement regretter d’avoir dit ça, mais tu devrais p’têt pas la juger uniquement sur ce qui s’est passé entre nous, Evy. Je la connais, ça reste quelqu’un de fiable.
Effectivement, il le regretta presque aussitôt. Non pas parce qu’Evanna lui lança un regard assassin ou qu’elle se mit à larmoyer, non… mais parce qu’elle souriait. Un sourire froid semblable à celui qu’il avait si souvent pu voir sur les lèvres de l’héritier Weber.
— Bien, abdiqua‑t‑elle, ses pas reprenant leur course pour le dépasser. Après tout, c’est vrai. Tu la connais plus en profondeur que moi, n’est‑ce pas ?
— Evy… soupira‑t‑il en tentant de la rattraper, mais elle se dégagea de sa poigne.
— Fais juste attention à qui tu accordes ta confiance, Eliott, le mit‑elle en garde. Avoir des alliés augmente le risque de se faire trahir, n’oublie jamais ça.
Elle reprit sa route sans attendre de réponse, ignorant l’exaspération qu’elle venait de déclencher chez lui et qui lui rongeait déjà les nerfs.
— Alors pourquoi tu lui as confié ce que tu sais, si tu lui fais pas confiance ?! lui cria‑t‑il tandis qu’elle s’éloignait. Et pourquoi tu l’as prise dans tes bras à Mosley, hein ?! T’avais aussi l’air de lui avoir pardonné, toi !
Elle ne s’arrêta pas. Ses pas restèrent fermes mais il la vit lever la main avec une nonchalance calculée, comme si ce geste était tout ce qu’elle lui devait. Pas de regard en arrière, pas d’explication. Rien d’autre qu’un au revoir silencieux aussi tranchant que ses mots.
*
Les rues étroites de la vieille‑ville, bien qu’ensablées, n’avaient plus ce caractère sinistre qu’il leur avait connu. Les murs en torchis, jadis fissurés et ternes, portaient désormais les marques de quelques rénovations modestes mais bien visibles. Des volets neufs, peints de couleurs vives, ornaient certaines fenêtres, et les ruelles, autrefois envahies de déchets, semblaient avoir été nettoyées avec soin.
Ici et là, quelques marchands installaient leurs étals de fortune, exposant des sacs de grains et des paniers de fruits sous le regard discret des rares passants. Mais même malgré cette tentative, Eliott sentait toujours cet éternel parfum de misère. Le sol sablonneux crissait sous ses bottes, et de fines particules venaient se glisser entre les coutures de ses vêtements. Même la lumière donnait aux lieux une teinte ocre uniforme, effaçant presque les efforts de rénovation que la ville semblait afficher.
C’est dans ce décor qu’ils avaient progressé toute l’après‑midi, discrets et aux aguets. Huit personnes unies par un destin capricieux, songea‑t‑il, dans cette immensité désertique où s’était retranchée Ariane. Car si leur traversée en bateau de croisière leur avait offert un bref moment de répit, cette sérénité s’était évanouie dès lors qu’ils avaient retrouvé la terre ferme. L’imminence du danger était revenue, aussi inévitable qu’une tempête de sable. Tapis dans l’ombre ou bien tout simplement en patrouille, les soldats de l’Académie rôdaient, à l’affût, prêts à frapper au moindre faux pas.
Pourtant, ils avaient cette fois l’avantage, même s’ils n’avaient toujours aucune idée d’où pouvait bien se trouver sa gouvernante. Les fausses identités fournies par Driss avaient fait leur effet, sans compter qu’ils avaient tous embarqué pour une croisière de plus de deux semaines avec pour dernière escale Norfolk, au nord. Alors à moins que l’Académie ne surveille méticuleusement chaque navire de tourisme quittant ses ports, ils n’avaient rien à craindre ici tant qu’ils n’attiraient pas l’attention.
Mais c’était sans compter sur Sarah qui, en fin de journée, se mit à courir en direction d’une ruelle, interpellant un jeune garçon dans un cri strident. D’abord paralysé par la surprise, Eliott n’hésita pas longtemps avant de se lancer à sa poursuite, ses pas rapides foulant le sol irrégulier avec détermination. Mais courir dans les ruelles de Ruther n’avait rien de simple, surtout quand on n’en connaissait pas tous les recoins. Pavés glissants, étals improvisés, monticules de sable s’accumulant à des endroits inattendus… Il trébucha presque sur une pierre mais se rattrapa de justesse, évitant un vieil homme occupé à vainement balayer devant sa porte.
Enfin, la silhouette de sa protégée ralentit et il accéléra la cadence, prêt à lui reprocher son imprudence. Mais en la voyant s’arrêter devant un bâtiment récemment construit en‑dehors de la ville, une main plaquée contre sa poitrine mais un sourire radieux aux lèvres, il ravala ses paroles.
— Je l’savais ! l’entendit‑il prononcer. Je l’savais que j’avais reconnu ce mioche ! C’est un enfant du désert. Il nous a suivi toute la journée, je me demandais pourquoi… Bah voilà !
Un orphelinat, réalisa Eliott en examinant ce qui se dressait devant lui. Et pas n’importe lequel, s’il devait en juger par les murs en torchis dont certaines sections avaient été blanchies à la chaux, créant des surfaces lisses où des dessins avaient été tracés à la craie. L’odeur subtile de la poussière et du sable se mêlait à celle des herbes sèches, une fragrance dont il était familier puisqu’il vivait avec depuis maintenant plusieurs mois, à Esperanza.
Des marelles dessinées à la hâte sur le sol inégal aux petites tables usées par le temps, tout, ici, portait la marque de résilience de sa gouvernante. Ici comme chez elle, les enfants avaient trouvé un refuge et, avec lui, un endroit où transformer la rudesse de leur environnement en une explosion de vie et de créativité. C’était modeste, mais vivant. Un rappel que, même dans l’adversité, il y avait toujours des endroits capables de garder une part d’innocence intacte.
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