Chapitre 26 (Eliott) (2/2)
— Un orphelinat ici ?
À l’entente de la voix de Jade, Eliott se retourna et vit le reste du groupe les rejoindre. Chacun prit le temps d’examiner l’endroit à sa manière : en observant les enfants qui jouaient dans la cour, ou bien le bâtiment en lui‑même qui s’élevait au milieu des dunes avec pour seul voisin un océan de sable. Pensif, il se demanda comment Ariane avait pu contribuer à la création d’un tel endroit alors qu’elle n’avait jamais quitté Esperanza durant tout le temps où il y avait vécu. C’était simplement inimaginable, et même complètement impossible.
— Je suppose que c’est l’œuvre de cet ami dont elle parlait, résonna la voix d’Evanna.
Eliott la dévisagea un instant, puis reporta son attention sur l’orphelinat. Ariane avait effectivement mentionné un vieil ami dans sa lettre, mais de qui pouvait‑il s’agir ? Qui aurait pu avoir les moyens de construire un tel lieu dans un endroit aussi isolé, de s’occuper d’autant de pensionnaires, de les nourrir, de les protéger, et de leur offrir une éducation en plein désert ?
Mais alors qu’il laissait son regard vagabonder, une suite d’éléments disséminés un peu partout commencèrent à former un schéma familier dans son esprit. D’abord, ce système ingénieux de récupération d’eau, un assemblage de conduits métalliques et de toiles tendues pour collecter chaque goutte de rosée ou de pluie rare. Puis les fenêtres étroites, protégées par des volets ajustables recouverts d’un tissu filtrant la poussière. Et enfin, les panneaux solaires rudimentaires disposés sur les toits. Pas de technologie de pointe, mais des équipements solides, pratiques et robustes conçus pour durer. C’était plus qu’un orphelinat : c’était un lieu façonné pour protéger et pour enseigner aux plus jeunes à survivre, à ne jamais baisser les bras.
Une main posée sur son épaule le fit revenir à la réalité. Son regard croisa celui d’Evanna, qui lui offrit une moue inquiète. Il la rassura d’un sourire tendre, avant de se tourner vers Yann et Jade qui, eux aussi, semblaient être arrivés à la même conclusion.
— Bon, alors, où est‑ce qu’il est, le vi…
— Hiiiiiiiiiiiiiii !
Un cri aigu fendit l’air, suivi d’un autre, interrompant Jade en plein milieu de sa phrase. Elle se figea, ses yeux cherchant la source de ce vacarme tandis que lui pivotait déjà sur ses talons. À l’autre bout de la cour, deux silhouettes s’étaient détachées d’un groupe d’enfants et fonçaient dans leur direction, leurs voix claires résonnant avec une telle émotion qu’elles lui retournèrent le cœur :
— Papa !
Ce simple mot explosa dans l’air comme un coup de tonnerre, mais pas autant qu’il le fit dans la tête de son destinataire. Un instant pétrifié, Samuel ne réagit pas tout de suite, n’émergeant de sa torpeur que lorsque le corps de deux petites filles s’écrasèrent contre lui.
— Papa, t’es vivant !
Il chancela sous l’impact, leurs bras s’enroulant autour de lui avec une force presque désespérée. Ses lèvres s’entrouvrirent, mais aucun son n’en sortit. Ce n’est qu’au bout de quelques secondes qu’un sanglot étranglé brisa le silence, et il tomba à genoux pour les prendre pleinement dans ses bras.
— Zoey… Leah… balbutia‑t‑il. C’est… C’est vraiment vous… ?
Ses mains tremblantes passèrent dans leurs cheveux emmêlés, les caressant avec une douceur si infinie qu’il semblait craindre qu’elle ne disparaisse de son étreinte.
— Vous êtes… vivantes…
Il recula pour mieux les regarder, ses yeux dévorant leurs visages comme s’il voulait en graver chaque détail dans sa mémoire. Un rire chargé de larmes s’échappa ensuite de ses lèvres, lorsqu’il embrassa l’une et serra l’autre contre lui.
— Comment est‑ce possible ?
Si la question de Samuel n’attendait pas vraiment de réponse, elle n’en restait pas moins légitime. Et comme une bonne nouvelle n’arrivait jamais seule…
— Je crois qu’elles étaient déjà là, l’année dernière, hésita Jade, ses yeux se plissant comme pour remonter le fil des souvenirs. Parmi les enfants du désert. Elles faisaient partie de celles qui ont voulu rester ici pour aider les autres, si je ne m’abuse, lorsqu’on a décidé de les rapatrier à Mosley.
À ses côtés, Sarah acquiesça vivement.
— Oui, je m’en souviens aussi !
Le silence retomba, uniquement brisé par les sanglots étouffés de Samuel. L’une des jumelles – la plus téméraire, s’il devait en juger – finit par relever la tête des bras de son père, ses petits yeux brillants fixant Evanna avec une attention presque solennelle.
— Evy…
Sa princesse sursauta légèrement. Elle avait jusqu’à présent assisté aux retrouvailles avec un recul qu’elle s’était imposé, comme si elle avait eu peur que s’impliquer davantage ne la brise un peu plus.
— Zoey.
Prononcer le prénom de l’une de celles dont elle s’était longtemps occupée sembla la libérer d’un poids incommensurable. Une nuée d’émotions traversa son visage, et, l’espace d’un instant, Eliott eut l’impression de retrouver celle dont il était initialement tombé amoureux. Ses yeux brillaient de stupeur, de joie retenue et d’un soulagement si profond qu’elle semblait avoir du mal à le comprendre.
Si Eliott ne savait pas qu’elle était désormais incapable de pleurer, il aurait juré qu’Evanna s’effondrerait en larmes dans l’instant. À défaut, ce furent ses jambes qui cédèrent. Elle tomba à genoux devant la petite qui s’était approchée, la dévisageant comme si elle la voyait pour la première fois.
— C’est Thomas, Evy.
— Qu… Quoi ?
Ayant entendu la conversation, la dénommée Leah quitta les bras de son père pour rejoindre sa sœur. Elle attrapa la main d’Evanna, ses petits doigts tremblants d’émotion, avant de prudemment enrouler ses bras autour de son cou.
Là où la grande avait longtemps réconforté les petites, c’était désormais au tour des plus jeunes de rassurer l’adulte qu’elles considéraient comme leur pilier – une étreinte douce et pleine de chaleur que sa princesse ne put qu’accepter. Lorsqu’elle la relâcha, sa jumelle reprit avec une assurance surprenante :
— C’est Thomas qui nous a sauvé à Sadell, Evy. C’est lui qui nous a libérées de l’ASU. Il était encore blessé, d’une balle tout près du cœur.
— Je confirme, intervint l’autre fillette en hochant la tête.
Sa sœur lui lança un regard à la limite du dédain, avant de revenir à Evanna.
— On a marché longtemps avec lui, à travers la forêt, reprit‑elle, les yeux brillants d’un mélange d’émerveillement et de fierté. Jusqu’à arriver à Ashford. Là, il nous a confiées à un homme. Un prêtre, je crois…
— En tout cas, il portait une longue robe ! ajouta sa sœur avec enthousiasme.
— Vinnie, confirma Eliott. Grant nous a parlé de ça, quand on y était. Thomas avait mis en place tout un réseau avec lui pour…
Il n’eut pas le temps de finir sa phrase que le regard d’Evanna le fit taire, un regard assassin qui semblait hurler « pourquoi ne m’en as‑tu pas parlé plus tôt, au juste ?! ». Un nœud se forma dans sa gorge mais il ne broncha pas, se contentant de ravaler sa frustration. Elle reporta son attention sur les petites filles, ses traits radoucis.
— Avant de retourner à Sadell, Thomas a dit qu’il nous ramènerait papa mais qu’avant ça, il devait libérer les autres enfants. Leah a pleuré, mais moi j’ai trouvé ça courageux.
— Et il a réussi ! s’exclama la concernée en rejoignant les bras de son père.
— Oui, mais…
La plus mature des deux, restée auprès d’Evanna, sembla hésiter, ses doigts entortillés.
— Qu’est‑ce qu’il y a, Zoey ? l’encouragea‑t‑elle doucement.
— Ben… Thomas aussi est revenu, hein ? On doit lui dire merci...
Un sourire tendre mais douloureux effleura les lèvres de sa princesse. Elle replaça une mèche rebelle derrière l’oreille de la petite, avant de laisser retomber sa main sur son genou.
— Non, ma puce, il n’est pas là, répondit‑elle calmement. Pas encore, du moins. Mais ne t’en fais pas, je vais le retrouver. Et une fois que ce sera fait, on organisera une grande fête comme on le faisait toujours pour mon anniversaire. Tu te souviens ?
Les yeux de Zoey s’illuminèrent, et, sans attendre, elle lui sauta dans les bras. Eliott les contempla un instant, le cœur lourd. La voix d’Evanna avait tremblé en prononçant ces quelques mots, non pas de peur mais de détermination. D’assurance.
Elle se releva lentement sans remarquer tous les regards braqués sur elle. Celui de Samuel, surtout, semblait brûler d’une émotion contenue. Celle d’un père qui venait de retrouver ses enfants, mais surtout d’un homme reconnaissant prêt à tout pour payer sa dette.
— Zoey, viens par ici, s’il te plaît, l’interpella‑t‑il.
La fillette s’exécuta, rejoignant sa sœur dans les bras de son père.
— Evy a besoin de nous encore un peu, d’accord ? Vous voulez bien l’aider ?
— Oui, répondirent‑elles en chœur.
— Super ! gloussa‑t‑il. Nous recherchons une certaine Ariane. Vous la connaissez ?
— Oui, elle est à l’intérieur avec Grand‑Pa.
— Avec qui ? s’étonna‑t‑il.
— Avec moi.
Les mains croisées dans le dos, Moss Weber apparut dans l’encadrement de la porte de l’orphelinat. Il balaya leur groupe du regard, ses yeux grisés par l’âge toujours aussi pénétrants. Ses traits, plus marqués qu’Eliott ne s’en souvenait, portaient les stigmates du temps et des épreuves, mais cette aura imposante et paternelle qu’il dégageait n’avait pas changé. Il était encore cet homme capable de porter un monde entier sur ses épaules, de faire face aux tempêtes les plus violentes sans fléchir.
Derrière lui, Ariane apparut à son tour – dans son ombre, mais si resplendissante qu’elle semblait défier la lumière elle‑même. Sa chevelure argentée dansait sous les rafales de vent, transformant l’instant en une vision presque irréelle. Si rayonnante, même, qu’Eliott regretta de ne l’avoir jamais remarquée sous cet angle auparavant. Sa sagesse n’avait jamais été celle de l’âge ou de l’expérience, mais celle d’une connaissance ancestrale. Elle n’était pas seulement une femme excentrique ayant dédié sa vie aux orphelins, elle était une clé.
Une clé vers Barden et ses mystères.

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