Chapitre 27 (Eliott) (1/2)
Entouré d’un cercle de pierres, le feu crépitait au centre de la cour de l’orphelinat. En pleine journée, sa chaleur aurait été trop intense mais la nuit tombée, elle était bienvenue : fidèle à lui‑même, le désert n’avait pas tardé à se draper de fraîcheur dès la disparition du soleil.
Autour de lui, plusieurs groupes s’étaient naturellement formés : Yann, Christie, Jade et Eliott, installés avec Moss, alors que la famille de Samuel, Sarah et Evanna occupaient la place en face d’eux. Hassan, lui, s’était assis en retrait à moitié dissimulé dans l’ombre d’Ariane, présent sans vraiment l’être.
L’ambiance était un mélange de joie retrouvée et d’attente inassouvie. Ceux qui avaient retrouvé ce qu’ils cherchaient, et ceux dont le chemin restait encore à parcourir. Eliott, lui, se sentait un peu des deux. Voir Samuel retrouver ses filles, même s’il n’avait jamais entretenu avec lui de rapports amicaux, l’avait gonflé de satisfaction. Ce genre de miracle était rare, mais surtout précieux. Puis il y avait Moss. Lors de leur dernière rencontre, il disparaissait des radars en compagnie des plus jeunes Élites après la mort de son fils… il comprenait mieux pourquoi.
Les heures passaient et les souvenirs s’échangeaient. D’autres, tout aussi importants, se créaient eux aussi, à travers les rires et les chamailleries. Mais il y avait une personne qui, en dépit de la bonne humeur ambiante, ne partageait pas ces moments avec la même légèreté.
Evanna gardait les yeux rivés sur Ariane, ne les détournant que lorsque les filles de Samuel lui parlaient. Elle leur adressait un sourire rassurant à chaque fois, mais ses pensées semblaient ailleurs. Sarah aussi montrait la même impatience fébrile, et à les voir ainsi toutes les deux, le nœud familier qui se formait parfois dans l’estomac d’Eliott refit surface. Ce n’était pas seulement de la curiosité : c’était ce mélange étrange d’inquiétude et de frustration que provoque une vérité qu’on sent tout proche, mais encore hors de portée.
— Les filles, et si vous alliez jouer un petit peu, d’accord ?
La voix d’Ariane s’éleva au‑dessus des conversations, et, comme une lame silencieuse, coupa net les échanges qui crépitaient autour du feu. Il n’y avait pourtant rien de dur ou d’autoritaire dans son ton. Au contraire, c’était une douceur maîtrisée, une sollicitation qui ne laissait aucune place à la désobéissance.
Les fillettes tournèrent la tête vers leur père, cherchant une approbation qu’il leur offrit d’un simple hochement. Elles s’éloignèrent dans un éclat de rire pour rejoindre leurs camarades, leurs pas légers contrastant avec l’atmosphère pesante qu’elles laissaient derrière elles. Mais aussi rapidement qu’il était tombé, le silence oppressant se dissipa dès qu’Ariane prit la parole.
— Je suis si heureuse de vous revoir, mes enfants ! s’exclama‑t‑elle en riant, les yeux pétillants de malice. Ça fait si longtemps que nous n’avons pas tous été réunis de cette façon.
— Allez Ri’, tu sais pourquoi ils sont là, intervint Moss. Ne fais pas durer le suspense.
— Mais vas‑tu donc me laisser profiter de ce moment, vieil homme ?! répliqua‑t‑elle en râlant. Je n’ai pas vu certains d’entre eux depuis des années, contrairement à toi !
— Et je comprends pourquoi, murmura ce dernier en se penchant dans leur direction. Elle n’est là que depuis deux semaines, et j’en ai déjà marre de ses tar… Aïe !
Un clang retentissant l’empêcha de terminer sa phrase, suivi d’un second quand la gourde en métal lancée par Ariane retomba lourdement au sol. Eliott étouffa un rire en voyant Moss se masser le crâne, incrédule.
— Je suis peut‑être vieille, mais pas sourde !
Les rires éclatèrent autour du feu, principalement de ceux qui connaissaient bien les deux protagonistes de la scène. Ceux‑là savaient qu’Ariane et Moss étaient de vieux amis. Ils avaient fondé l’école‑orphelinat d’Esperanza ensemble, choisissant de travailler main dans la main malgré leurs approches parfois diamétralement opposées. Mais cette légèreté, ces chamailleries presque enfantines qu’ils venaient de leur offrir… personne ne les avait jamais vraiment imaginées. Ils semblaient avoir rajeuni d’un coup, retrouvant leur fougue d’antan comme si les années et les épreuves s’étaient momentanément effacées.
— Excusez‑moi, Ariane…
La voix d’Evanna coupa court à ses pensées, et tous les regards se tournèrent vers elle. Celui de sa princesse, en revanche, resta accroché à celui de sa gouvernante, comme si la fixer de la sorte lui permettrait de découvrir ce qu’elle cachait encore.
— Oh, Evanna, ma chère petite… répondit Ariane, un sourire tendre effleurant ses lèvres.
— Pourriez‑vous nous en dire plus sur le cylindre, s’il vous plaît ?
Directe. Sans détour. Typique de celle qu’elle était devenue.
— Eh bien, peut‑être pourrais‑tu commencer par nous dire ce que tu sais ? suggéra‑t‑elle.
— Je sais qu’il y a une arche à Sadell qu’on appelle la Passe capable de relier l’Écume à notre monde. C’est par elle qu’Ekha a pu revenir parmi nous, et le cylindre sert à refermer le passage. Il est, d’après ce qu’on m’a dit, indestructible et même irremplaçable.
— Qui t’a raconté cela, ma petite ? demanda Ariane, sa voix toujours aussi douce.
— Ma mère.
Les sourcils de sa gouvernante se froncèrent légèrement. Le silence, bien qu’éphémère, pesa sur eux avec la densité d’un nuage prêt à éclater. Ce n’était pas seulement le contenu de la conversation qui imposait ce calme étrange, mais la façon dont Ariane avait réagi aux propos d’Evanna. Elle échangea un regard furtif avec Moss, comme si tous deux savaient ce que les autres ne savaient pas encore.
— Ta mère, tu dis… ?
— Oui, répéta Evanna. Ma mère.
— Et t’a‑t‑elle dit ce qu’était réellement le cylindre, mon enfant ?
— Elle n’en a pas eu l’occasion, non.
— Je vois…
Ariane baissa doucement la tête, son regard s’égarant dans les flammes qui crépitaient devant elle. Des lueurs orangées dansaient sur son visage ridé, mais il n’y avait plus rien de chaleureux dans l’aura qu’elle dégageait. Elle semblait drapée d’ombres et de secrets, son excentricité abandonnée au profit d’un sérieux presque mystique.
En la voyant ainsi, Eliott prit soudain conscience qu’elle avait peut‑être, depuis le début, eu les réponses à toutes leurs interrogations sans pour autant intervenir. Elle les avait laissés faire leurs propres choix et tracer leur propre route, comme si elle obéissait à un dessein supérieur qu’elle ne pouvait ni perturber, ni révéler.
Aussitôt, ses poings se serrèrent d’eux‑mêmes. Les paroles de Sarah lui revenaient en mémoire, celles qu’elle avait prononcées quelques mois plus tôt lorsqu’elle leur avait conté l’histoire des Gardiennes. Šabaeri, la Gardienne du Soleil, Šamana, la Gardienne de la Lune… et Šariagg, la Gardienne du Libre‑Arbitre.
Celle qui n’intervenait jamais, mais qui observait. Silencieuse, discrète, attentive… à l’image des papillons qu’Ariane aimait tant. De ceux qui effleurent à peine leur environnement mais savent en capter les moindres vibrations.
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