Chapitre 27 (Eliott) (2/2)
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— Ri’, ça suffit, dis‑leur maintenant. Il est grand temps.
La voix grave de Moss traversa la nuit, soufflant sur les flammes d’un brasier depuis trop longtemps attisé. L’interpellée hocha la tête, l’ombre de souvenirs lointains assombrissant son regard tandis qu’elle le reportait sur Evanna.
— Ta mère a dit vrai, confirma‑t‑elle d’une voix basse. Le cylindre est irremplaçable, parce qu’en son sein réside l’âme des Gardiennes originelles. Šariagg, Šabaeri, Šamana…
Elle marqua une pause empreinte de dévotion, son torse s’inclinant comme pour honorer la mémoire de celles dont elle venait de prononcer les noms.
— Elles se sont toutes sacrifiées, non par obligation mais par choix, continua‑t‑elle avec solennité. Pour sceller à jamais le portail reliant nos deux mondes. C’est leur énergie, leur essence même, qui forme la barrière empêchant Ekha de déferler sur nos terres et d’y semer la désolation.
— Et il a été arraché de son socle… murmura Evanna.
— Oui, confirma‑t‑elle. Par deux fois déjà, sous ma garde.
— Deux fois ? s’étonna Christie.
— Ouaip, intervint Eliott. La première fois, c’était Erin. Ekha avait pris possession de son père et elle a dû le tuer pour le renvoyer dans l’Écume. Moss y était, Ariane sûrement aussi, d’ailleurs, maintenant que j’y pense. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui encore la Scission… la naissance de l’Académie.
Un silence bref s’installa avant qu’Ariane ne frappe dans ses mains, les yeux brillants.
— C’est tout à fait exact, mon grand ! s’exclama‑t‑elle avec un enthousiasme débordant. Oh, je suis si fière de t…
— Ariane, grimaça‑t‑il en se passant une main sur la nuque. Arrête ça.
Des éclats de rire étouffés traversèrent le groupe, dissipant un instant la gravité de la conversation. Même Hassan, derrière elle, laissa échapper un petit rire discret. Mais s’il avait longtemps été empreint de jalousie, il lui sembla cette fois presque amical.
— Y’a‑t‑il un autre moyen de libérer quelqu’un de l’emprise d’Ekha qu’en le tuant ? reprit Evanna, brisant ainsi la légèreté éphémère. Y’a‑t‑il un moyen définitif de se débarrasser de lui plutôt que de le renvoyer dans l’Écume et de refermer la Passe ?
Un silence beaucoup plus long que les précédents s’abattit sur eux. Un silence qui lui fit comprendre que, si Ariane s’apprêtait à aborder la seconde question, la première demeurerait sans réponse.
— Bien sûr qu’un moyen définitif existe, glissa‑t‑elle dans un murmure, sa voix douce contrastant avec le poids de ses paroles. Et vous l’avez déjà en votre possession.
— Vous n’êtes tout de même pas en train de sous‑entendre ce que je pense, Ariane.
— Il ne peut en être autrement, Evanna, soupira‑t‑elle en réponse. Les Gardiennes…
Sa princesse se releva subitement, ses iris fulminants. Une rage intense y bouillonnait et ses mains tremblaient le long de son corps, ses épaules se soulevant sous l’effet d’une respiration difficile à maîtriser.
— Comment osez‑vous ? Comment osez‑vous sacrifier votre propre sang de la sorte, l’abandonner sur l’autel de votre religion alors que vous l’avez…
Alors que rien ne le présageait pourtant, Evanna s’arrêta de parler et son regard embrasé se posa sur lui. Il y lut une profonde tristesse, de la peur aussi, avant qu’elle ne détourne les yeux pour retrouver ceux d’Ariane. Son doigt tremblant et accusateur se dressa alors vers Sarah, qui releva pour la première fois la tête du sol.
— Mais enfin, ce n’est qu’une enfant !
— Une enf… ? Oh…
L’incompréhension d’Ariane se dissipa rapidement, remplacée par une lumière tout aussi énigmatique. Mais ce n’était rien comparé au chaos qui déferlait en lui. Les pièces du puzzle s’imbriquaient avec une précision implacable dans son esprit, et la vérité qu’Evanna avait déjà débusquée manqua de lui couper le souffle.
— La prophétie… murmura‑t‑il.
— Sa destinée a été tracée depuis le jour même de sa naissance, Evanna, l’ignora Ariane. Il ne sert à rien d’essayer de la combattre. Tout comme la tienne et celle de…
— Non, taisez‑vous !
Le cri d’Evanna claqua comme un fouet cinglant l’air. Le feu projetait des ombres mouvantes sur leurs visages figés, rendant l’atmosphère plus étouffante encore.
— Je suis désolée, mais… quelqu’un pourrait‑il m’expliquer cette histoire de prophétie, s’il vous plaît ? couina Christie.
C’était un texte qu’avait trouvé Grant dans les documents de Vinnie, expliqua Yann à tous ceux qui n’en avaient pas encore connaissance. Eliott, lui, n’écouta pas, il n’en avait pas le cœur. Il savait déjà pertinemment ce que cette prophétie annonçait, si tant est qu’elle soit réelle. Elle exhortait l’Enfant de la Vie à se sacrifier, à abandonner son existence pour endosser un rôle bien plus grand que sa propre vie.
— Mais quoi ?! s’étrangla Christie lorsque son compagnon eut terminé. Attendez, on ne va pas faire ça, tout de même, c’est complètement insensé ! Et puis comment une pauvre petite pourrait mettre un terme à tout ça, c’est ridicule !
— En prenant la place d’Ekha dans l’Écume, tout simplement, proféra Ariane. En passant de l’autre côté et en mettant fin à son existence. Puis, en ne faisant qu’un avec les âmes qui y résident… acheva‑t‑elle. Pour l’Éternité.
— C’est complètement con.
Ces quelques mots résonnèrent dans l’espace, aussi tranchants qu’une lame bien affûtée. Ce ne fut qu’après une seconde de flottement qu’Eliott comprit qu’il en était à l’origine, son propre souffle trahissant la colère sourde qui bouillonnait en lui. Il se releva, les jointures de ses poings se blanchissant sous la pression tandis qu’il plantait son regard sur Ariane.
— Il est hors de question qu’elle fasse une telle chose, c’est qu’une gamine, statua‑t‑il. On trouvera une autre solution, c’est tout. C’est comme ça, et pas autrement.
Il fit face à sa protégée, ses yeux brûlant d’une promesse qu’il ne comptait pas rompre.
— T’inquiète pas, Sarah, tout ira bien. T’auras pas à faire ça, crois‑moi.
Il appuya ses paroles d’un signe de tête entendu, avant de se tourner vers Ariane.
— La prophétie parlait également de Šabaeri et Šamana. Qu’est‑ce qu’il en est ?
Seul un coup d’œil échangé entre sa gouvernante et Evanna lui répondit. Cette dernière releva la tête vers lui, avant de parcourir du regard les visages figés autour du feu.
— Je suis la descendante de Šamana, admit‑elle simplement.
Le silence, d’abord choqué, se brisa sous le poids des murmures qui s’élevèrent comme une vague autour d’eux. Mais Eliott, lui, restait immobile, incapable de prononcer le moindre mot. Il avait donc vu juste. Ce qui signifiait qu’elle ne l’avait pas seulement quitté pour sauver Thomas, retrouver ses parents ou bien mettre fin à la guerre. Non, elle l’avait aussi quitté pour se découvrir elle‑même… pour comprendre ce qu’elle était destinée à devenir.
Sauf que lui ne voulait pas de ce destin pour elle.
— D’accord, mais la descendante de Šabaeri alors ? demanda Jade.
— Oh, ce n’est…
— C’est Erin.
Interrompue en plein milieu de sa phrase, Ariane dévisagea longuement Evanna, puis acquiesça d’un léger signe de tête. Sa princesse semblait si fragile, plus fragile qu’elle ne l’avait jamais été à supporter un poids qu’elle n’aurait jamais dû porter. Et à ses côtés, Sarah, toujours au sol, les yeux rivés sur le sable comme si elle espérait y trouver un refuge.
— Šabaeri et Šamana n’ont pas de rôles prépondérants dans cette histoire, tenta de le rassurer Ariane. Elles ne sont là que pour guider l’Enfant de la Vie… lui ouvrir la voie.
— Oh, j’t’en prie, Ariane, c’est que des conneries, tout ça, bordel ! s’énerva‑t‑il. Selon toi, tout est écrit depuis leur naissance ? Je refuse de croire une telle chose. Chacun d’entre nous a fait des choix, récemment, figure‑toi. Et aucun d’entre vous n’étiez là pour les guider. Ça prouve bien qu’on est maître de nos destins !
— Eliott, tu parles de choses qui te dépass…
— Et j’en ai rien à carrer !
Comme Evanna l’avait fait plus tôt, son doigt vint pointer Sarah avec affliction.
— C’est ta petite fille, bordel ! Tu devrais vouloir la sauver, pas la sacrifier !
— E.J…
Une voix douce l’interrompit. Juste un murmure à peine audible, mais ses initiales étaient quand même parvenues à atteindre son cœur.
E.J.
Ce surnom que tout le monde lui avait donné lorsqu’il était petit et qu’il avait immédiatement détesté. Pas par pur esprit de contradiction, en réalité, mais parce qu’il ne faisait que lui rappeler son père. Cet homme qu’il avait haï pour les avoir abandonnés, sa mère et lui. Mais étrangement, entre les lèvres de sa petite Sarah, ces quelques lettres n’avaient plus rien de désagréable… bien au contraire.
— E.J, ça va, t’inquiète pas…
Car cette petite môme insupportable qui avait fait irruption dans sa vie, il la considérait désormais comme sa petite sœur. Une sœur qu’il se devait de chérir et de protéger. Et au même titre qu’il n’abandonnerait jamais Evanna, il ne l’abandonnerait jamais, elle non plus.
Prenant une profonde inspiration, Eliott desserra lentement les poings.
— Je vais trouver une autre solution, Sarah.
— E.J…
— Nan, la mioche, la coupa‑t‑il. Quoi que t’en dises, j’laisserai jamais rien t’arriver.
Un sanglot secoua ses épaules alors qu’elle restait agenouillée au sol, ses doigts agrippant le sable sous elle comme si elle y cherchait un ancrage. Evanna s’agenouilla à ses côtés et attrapa sa main, la forçant doucement à relever la tête.
— Il a raison, ma belle, lui murmura‑t‑elle avec une tendresse inhabituelle.
Ses doigts glissèrent sur les épaules de l’adolescente.
— On trouvera une solution, je te le promets. Je… Je trouverai une solution, hésita‑t‑elle. Tu comprends ce que je te dis, n’est‑ce pas ?
Les yeux embués de larmes de Sarah fixèrent ceux de sa princesse un instant, luttant entre la peur et l’espoir. Une hésitation, une respiration tremblante, puis elle hocha la tête.
Le cœur d’Eliott se souleva dans sa poitrine. Non seulement parce que Sarah s’était résolue à les laisser l’aider, mais aussi parce qu’Evanna le soutenait. Ils n’étaient peut‑être plus les mêmes qu’avant, leurs chemins avaient certes été jonchés d’embûches, mais dans ce moment crucial pour lui, elle était restée à ses côtés.
Il continuait de la dévisager avec tendresse quand elle releva soudain la tête vers un point au loin, là où les ténèbres engloutissaient l’horizon. Ses pupilles se dilatèrent, et son corps se tendit comme une corde prête à rompre. Elle relâcha Sarah et se redressa d’un bond, son regard fouillant la nuit avec une précision inquiétante.
— Evy ? tenta‑t‑il de l’interpeller.
Aucune réponse. Elle se mit à courir – pas un simple sprint impulsif mais une véritable course, comme si elle avait vu quelque chose que personne d’autre ne percevait.
— Bordel, Evy !
Eliott se lança à sa poursuite, mais une main ferme agrippa sa jambe et le retint sur place.
— Pas encore, lâcha Moss.
Ses yeux ne purent que suivre la silhouette de sa princesse, déjà en train de disparaître à travers les dunes en direction de la ville. Il se débattait toujours férocement quand la voix d’Ariane s’éleva dans les airs :
— Samuel, Hassan. Faites rentrer les enfants, je vous prie. Maintenant.
La mine de sa gouvernante n’était pas alarmée, mais d’une sérénité qui le terrifia bien plus. Cela, ou peut‑être le mystérieux papillon noir qui était venu murmurer à son oreille.
Moss le relâcha enfin, d’un calme tout aussi olympien.
— Maintenant, tu peux y aller.
Eliott ne comprenait rien à ce qui était en train de se passer, mais il n’en avait nul besoin pour savoir ce qu’il devait faire. Il s’élança à en perdre haleine à la poursuite d’Evanna, ses pas suivant ses traces avant que le vent ne les emporte.

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