Chapitre 28 (Eliott)

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Les pas d’Eliott résonnaient sur le sol sablonneux tandis qu’il franchissait les portes de Ruther, là où l’immensité du désert cédait la place aux ruelles étroites de la vieille‑ville. L’instinct en alerte, il ralentit aussitôt sa course et scruta les environs tout en s’enfonçant plus profondément dans les rues en direction de la mer.

— Evy, bordel, t’es où… murmura‑t‑il le souffle court, son regard fouillant l’obscurité.

Mais il ne trouva personne, du moins pas celle qu’il cherchait désespérément.

Car l’Académie, elle, était là.

Pas les quelques soldats qu’ils avaient aperçus plus tôt, non, mais des bataillons entiers qui déferlaient du port de Ruther, débordant des navires à quai et s’éparpillant comme une nuée de frelons. Les hélicoptères en vol stationnaire larguaient encore des troupes, créant une marée humaine qui semblait inarrêtable.

Ce n’était pas tant la taille de cette armée qui inquiétait le plus Eliott, mais l’appareil qui tournoyait encore dans le ciel, sa trajectoire calculée et menaçante. Avec à l’intérieur… lui. Comment le savait‑il ? Aucune idée. L’avait‑il miraculeusement aperçu au‑travers d’un des hublots ? Pas plus. Mais il le sentait viscéralement, comme un courant électrique sous sa peau. Il était là, quelque part à bord, et cette seule pensée suffit à ce que ses pas le mènent jusqu’à lui.

Retrouver Evanna n’était pas le seul moyen de la sauver ; il pouvait encore couper le mal à la racine. Une seule tête n’avait qu’à tomber pour que l’Académie cesse de la poursuivre, pour qu’elle cesse de manipuler leurs vies comme si elles n’étaient que des pions sur un échiquier.

L’esprit d’Eliott s’aiguisa lorsqu’il estima l’endroit où l’hélicoptère allait atterrir, à l’écart du plus gros des troupes. Il s’infiltra à travers les rangées de soldats, son souffle maîtrisé malgré la tempête qui grondait dans sa poitrine. L’air était lourd de tension, de chaleur et de sable soulevé par les pales de l’hélicoptère, mais il arriva juste à temps.

Juste à temps pour voir l’horripilante chevelure blonde du président de l’Académie émerger de la carlingue. Instantanément, la main d’Eliott trouva son arme. Un claquement sec, et le premier de ses gardes tomba. Puis le second, à peine le temps de crier. Le pilote tenta bien de protéger son président mais il l’abattit, lui aussi, son corps chancelant en arrière avant de finalement s’écrouler aux pieds de l’héritier Weber.

Ce dernier l’admira un instant, avant de relever la tête vers lui. Puis, ce sourire. Ce foutu sourire en coin insupportable, méprisant et digne de son arrogance. Sans se presser, il descendit les quelques marches de l’héliport et prit quelques pas dans sa direction, s’arrêtant à bonne distance tandis que ses épaules se soulevaient d’un air trop sûr de lui.

— Je suppose que ma parole qu’aucun mal ne lui sera fait n’a aucune valeur à vos yeux ?

— Vous avez une arme braquée sur vous et vous jouez encore au plus malin ? cracha‑t‑il en réponse. Soit vous savez ne rien risquer, soit vous êtes complètement idiot.

Les lèvres de son ancien président s’étirèrent un peu plus dans ce rictus suffisant qu’Eliott aurait aimé effacer à coups de poing. Il fit mine de réfléchir un instant, avant de nonchalamment glisser les mains dans ses poches.

— Et à votre avis, laquelle de ces hypothèses est correcte ?

Eliott balaya prudemment les alentours. Sur sa gauche, un éclat métallique attira son attention : le reflet d’un sniper embusqué sur un toit voisin. Imperturbable, il l’ignora, tout simplement, resserrant son emprise sur son arme.

— Oui, vous l’avez bien évidemment remarqué, reprit l’héritier Weber, un brin amusé. Et comme tout Élite qui se respecte, vous n’y prêtez guère attention, vous y êtes habitué. Ah, Perkins… vous étiez pourtant promis à de si grandes choses, feignit‑il de se désoler. Mais il a fallu que vous vous laissiez tenter, n’est‑ce‑pas ? Vous l’avez laissée devenir votre faiblesse. Quel dommage.

Il fixa l’horizon un instant, presque perdu dans ses pensées.

— Vous savez, il y a une chose que je me dois de vous dire, admit‑il en se retournant pour lui faire face. Même si, j’en conviens, il est très peu probable que vous me croyiez.

Il attendit une réponse de sa part, mais Eliott se contenta de réaffirmer sa menace.

— Le fait est, Perkins, que je ne suis pas ici pour l’emprisonner, la torturer, ou quoi que vous ayez bien pu imaginer. D’ailleurs… je vous propose même de nous accompagner, ajouta‑t‑il après un temps. Venez, voyez par vous‑même. Peut‑être ainsi comprendrez‑vous que je n’ai rien de personnel contre elle.

— Arrêtez vos conneries deux minutes, bordel. Vous vous servirez d’elle comme vous l’avez toujours fait. Comme votre père l’a fait avant vous. Et vous savez quoi ? J’préfère encore crever ici et vous emporter avec moi plutôt que de vous laisser la récupérer.

— Très chevaleresque, releva‑t‑il avec une pointe d’ironie. Mais également très stupide.

Eliott se mordit la langue, réprimant l’envie de mettre sa menace à exécution.

— Dois‑je vous rappeler que c’est elle qui a commencé tout cela ? lui fit‑il remarquer. Qu’elle a volé quelque chose qui m’appartenait ?

— Le cylindre ne vous a jamais appartenu, rétorqua‑t‑il avec hargne. Vous le sauriez si vous n’étiez pas aussi foutrement centré sur vous‑même.

— Centré sur moi‑même ? feignit‑il l’offense. Voilà un jugement bien sévère.

Eliott ne cilla pas, ses doigts fermement enroulés autour de la crosse de son arme.

— Ce que je constate, Perkins, c’est que vous ne comprenez rien à rien et ne faites même pas l’effort de m’écouter. Pourtant, vous devriez. Rien de ce que vous faites ici n’a d’importance. Vous êtes comme un gamin qui tente de protéger un château de sable en pleine marée montante. C’est futile.

— Et vous êtes l’océan, c’est ça ?

— Je suis ce que les circonstances exigent de moi, répondit‑il avec désinvolture. Rien de plus, rien de moins. Mais je vais être honnête avec vous, une nouvelle fois, siffla‑t‑il, sa voix condescendante comme une lame de glace. Si je voulais la détruire, votre si précieuse petite chose, je l’aurais déjà fait depuis longtemps.

— Alors laissez‑la en paix, bordel ! cracha‑t‑il avec fureur.

— Je regrette de ne pas pouvoir faire ça, rétorqua‑t‑il avec un soupir faussement sincère. Pardonnez‑moi, mais ce n’est qu’une question de temps avant qu’elle, comme le cylindre, ne m’appartiennent.

— Pas si je vous tue avant.

— Allons, vous ne feriez jamais cela. Vous mourriez, vous aussi.

— P’têt bien, ouais… Mais y m’semble vous avoir dit que j’préférais encore ça.

Aussi implacable que sa colère, le doigt d’Eliott pressa enfin la détente. La balle cingla l’air mais n’atteignit jamais sa cible, son bras repoussé par une force invisible qui lui avait fait perdre l’équilibre. Un cri résonna sur sa gauche, celui du sniper qui, propulsé dans le vide, s’écrasa au sol dans un craquement sinistre. La surprise le paralysa, mais ce ne fut rien comparé à ce qu’il vit ensuite : Evanna qui se jetait entre lui et sa cible, les mains tendues en avant pour l’inciter à ne pas tirer.

— Evy ?!

— Eliott, je t’en prie, ne tire pas.

Ses doigts tremblaient sous la menace, mais ses iris dorés débordaient de détermination. Il n’en émanait aucun doute, juste cette foutue volonté de le stopper pour il ne savait quelle raison. Et derrière lui, cet homme. Si la surprise avait traversé son regard froid à l’intervention de sa sauveuse, il n’en demeurait plus rien, remplacée par son éternel rictus narquois.

— Putain, Evy, bouge de là, ordonna‑t‑il d’une voix vibrante de colère.

— Je ne peux pas, Eliott, je suis désolée.

— Sérieux, Evy, bordel ! Pourquoi tu le protèges, t’es d’venue folle ?!

Un soupir ennuyé interrompit leur échange.

— Ce n’est pas moi qu’elle protège, espèce d’idiot, intervint le président. C’est vous.

D’un geste rapide, il attrapa Evanna et planta une seringue à la base de son cou.

— NON !

Eliott se précipita dans leur direction mais n’arriva jamais jusqu’à eux. Erin lui arracha son arme et empêcha chacune de ses tentatives, le retenant en arrière alors qu’il assistait, impuissant, à tout ce qu’il avait souhaité éviter.

Accrochée au bras de son agresseur, le corps d’Evanna vacilla sous l’effet de l’inhibiteur qui se propageait dans ses veines. Elle eut pourtant la force de planter une dernière fois son regard dans le sien, ses lèvres s’étirant en un sourire fragile après avoir murmuré quelques mots à l’intention du président.

— Tout va bien se passer, Eliott, le rassura‑t‑elle. Je te le promets.

Ses jambes cédèrent sous le poids de son propre corps, son âme sombrant dans l’inconscience tandis que l’héritier Weber la portait sans effort. Et après la colère et le désespoir vint quelque chose de plus insidieux. Ce n’était pas de la résignation, non. Plutôt ce moment suspendu entre la fin d’un combat perdu et le début de la chute libre.

Eliott cessa de se débattre contre les dernières impulsions d’Erin, ses muscles tendus prêts à rompre. Occupé à rejoindre son hélicoptère, le président se tourna une dernière fois vers lui. Ce fut tout ce qu’il fallut pour que des soldats surgirent des ruelles comme des ombres obéissantes, et sa mâchoire se crispa en réponse.

Il n’avait jamais eu aucune chance. Quel idiot il avait été, de croire pouvoir changer le cours des choses alors qu’il n’avait fait que la précipiter dans les filets de l’Académie. Mais s’il se désolait déjà de cette situation catastrophique, ce n’est que lorsque l’embout froid d’un canon se posa contre sa tempe qu’un rire amer lui échappa. Ce n’était pas tant la menace d’une mort imminente, non… plutôt la vision de celle qui s’était empressée de venir le tenir en joue.

Jade les avait trahis.

Elle avait trahi l’Élite, sa famille, Barden tout entière, et peut‑être même elle‑même, en menant l’Académie jusqu’à eux, comprit-il, puis en attendant le moment propice pour dévoiler son jeu après avoir obtenu toutes les informations qu’elle estimait nécessaire. Mais ce n’était pas le pire, non, vraiment pas. Le pire, c’était ce sac sur son dos… celui qui abritait le cylindre.

— Surpris, mon p’tit chou ? ricana‑t‑elle, ses yeux pétillant de cruauté.

— Espèce de salope, siffla‑t‑il entre ses dents.

— Oh, mais voilà quelque chose que tu m’as souvent susurré, tu te souviens ?

Elle s’approcha, ses lèvres effleurant son oreille dans un désagréable picotement.

— Pourtant, c’était bien, nous deux… Mais toi, il a fallu que tu tombes amoureux de cette conne et que tu m’abandonnes ! cracha‑t‑elle avec une fureur soudaine, sa main sur son arme réaffirmant la menace. J’t’ai toujours donné tout c’que tu voulais sans rechigner, putain !

— Va bien te faire foutre, Jade.

Son rire cristallin fendit l’air comme une lame.

— Oui, tu te doutes bien que c’est ce que je suis allée faire, du coup, susurra‑t‑elle.

— Crève.

— Non, mon chou, objecta‑t‑elle dans un souffle moqueur. C’est toi qui vas crever ici.

— Personne ne mourra aujourd’hui.

La voix de l’héritier Weber trancha l’obscurité, glissant sous la lumière vacillante des lampadaires pour résonner dans la noirceur de la nuit. Libérées du poids qu’elles portaient, ses mains glissèrent dans ses poches tandis qu’il redescendait de l’hélicoptère après y avoir déposé Evanna.

— Laissez‑le partir, ordonna‑t‑il.

— Quoi ?! s’offusqua la traîtresse. Mais…

— Laissez‑le partir, Dellis, répéta‑t‑il d’une voix calme.

Jade ouvrit la bouche pour protester, mais l’attitude de son supérieur la força à se raviser. L’exaspération tordit ses traits tandis qu’elle abaissait son arme et lui lançait un dernier regard de mépris, ses pas l’emmenant jusqu’à l’appareil dans lequel elle monta. Le président de l’Académie l’imitait quand il s’arrêta soudain, sa main accrochée à la carlingue.

— Nouvelle preuve de ma bonne foi, Perkins. La dernière.

Il embarqua enfin, prenant place aux côtés d’Evanna alors que l’engin décollait et disparaissait dans la nuit. Un à un, les soldats autour de lui se dispersèrent dans les artères du port. Eliott resta figé dans la rue déserte, seul et impuissant au milieu de rafales de vent de plus en plus puissantes. Son cœur battait furieusement dans sa poitrine mais son esprit ne retenait qu’une seule pensée, douloureuse et obsédante : pourquoi n’avait‑il pas appuyé sur la détente quand il en avait eu l’occasion ?

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