Chapitre 29 (Evanna)
Une odeur métallique mêlée à celle du sable humide…
Un grincement sinistre dicté par la force du vent…
La rugosité d’une corde serrée autour de ses poignets.
Un faible courant d’air glissa sur la joue d’Evanna, soulevant une mèche de ses cheveux collée à sa peau encore moite d’inconscience. Ses paupières frémirent avant de s’ouvrir enfin, pour que la lumière crue d’une unique ampoule suspendue au plafond l’aveugle.
Clignant des yeux, elle prit quelques secondes pour analyser son environnement. Un préfabriqué à l’intérieur austère, baigné d’une lumière ocre filtrée par une fenêtre crasseuse. Par‑delà la vitre, un héliport – à en juger par les engins qui y étaient stationnés. Et tout autour, les éternelles dunes de Ruther balayées par des vents puissants et capricieux – probablement la cause de sa présence prolongée ici.
Un picotement lancinant au creux de son cou lui rappela les évènements récents, accompagné d’une douleur sourde qui pulsait encore sous sa peau. Ce fut le raclement discret d’une chaise qui l’arracha à ses souvenirs, révélant la présence de celle qu’elle n’aurait pas dû être surprise de trouver ici.
Derrière la table en métal qui les séparait, Jade était assise, les bras croisés, son regard saturé de satisfaction et de mépris. Bien vite, ses lèvres s’étirèrent en un sourire narquois.
— Alors, Evy, la nargua‑t‑elle. Qu’est‑ce que ça fait, de perdre ?
Evanna ricana doucement. Rien de ce qu’elle avait fait ce soir n’avait été dû au hasard. Car une nouvelle fois, elle avait suivi ce que lui avait dicté Šamana.
Bien que l’idée de ne pas être maîtresse de son destin la répugnât, elle devait bien admettre qu’elle avait eu raison de le faire. Fuir vers la ville, puis se rendre… De cette manière, elle avait pu protéger l’orphelinat de l’Académie et, l’espérait‑elle du fond du cœur, Eliott.
— Je ne sais pas, à toi de me le dire, Jade ?
Le rictus de l’Élite se transforma en une grimace agacée.
— Tu fais encore la maline, j’aurais dû m’en douter… Allez, dis‑le. Je t’ai battue.
— Donc c’est pour ça que tu as trahi l’Élite ? Eliott ? Pour te venger de moi ?
— Qu’est‑ce que j’en ai à foutre, d’Eliott… maintenant que je l’ai, lui.
Un ricanement suivit ses paroles alors qu’elle hochait la tête en direction de la fenêtre. Evanna suivit son regard et distingua, à travers la vitre poussiéreuse, une silhouette qu’elle aurait reconnue entre mille.
Finn Weber.
Un modèle de calme et de contrôle, même pris dans la tourmente de la tempête de sable qui balayait le paysage. Le col relevé pour se protéger des rafales de vent, son long manteau gris flottait autour de lui et suivait chacun de ses mouvements avec une élégance calculée. Il semblait discuter avec ce qu’elle supposa être un pilote d’hélicoptère, son insupportable imperturbabilité tranchant avec le chaos extérieur.
— Eh ouais, t’as bien compris, reprit la traîtresse en se laissant retomber en arrière, un sourire suffisant aux lèvres. Un bien meilleur coup qu’Eliott, si tu veux mon avis.
Une étrange sensation s’empara d’elle, quelque part entre la nausée et le dégoût. Evanna ne rétorqua rien, gardant le silence plusieurs longues secondes avant que la porte du préfabriqué s’ouvre pour laisser entrer la fureur de la tempête. Le président de l’Académie pénétra les lieux, puis referma rapidement derrière lui pour mettre fin aux bourrasques chargées de sable qui avaient perturbé le calme de leur abri. Il rabattit son col et épousseta son manteau, parcourant la pièce des yeux avec une attention minutieuse. L’espace d’un instant, ses prunelles d’acier s’arrêtèrent sur elle avant de bien vite se fixer sur sa « subordonnée ».
— Dellis.
— RAS, répondit Jade. Notre cher cobaye était simplement en train d’admettre sa défaite.
— Dans tes rêves, peut‑être.
L’Élite se releva brusquement, sa chaise raclant le sol dans un bruit strident. Elle frappa la table de ses poings mais Evanna ne réagit pas, trop occupée à tenter de maîtriser le mélange de mépris et d’amertume qui montait en elle.
— Oh, si, tu vas l’admettre, sale petite peste ! fulmina‑t‑elle. Tu m’as confié le cylindre, tu m’as laissée voyager avec vous, tu m’as même laissée tout entendre des aveux d’Ariane. Alors maintenant, tu vas être une brave petite et l’avouer, d’accord ? Que je t’ai battue.
Elle ne répondit pas plus, se contentant de jauger son adversaire qui, face à son calme effronté, perdait toujours plus le contrôle. Naturellement, le regard d’Evanna s’ancra à celui de son ravisseur. Elle le jaugea, lui aussi, avec une pointe de dédain non préméditée.
— Maintenant que vous êtes si proches tous les deux, peut‑être devriez‑vous lui apprendre les bases, non ? Vous savez, comment contrôler ses émotions, les simuler… ou bien même réfléchir. Pardonnez‑moi, mais la sauter semble vous avoir quelque peu ramolli.
Tout aussi froidement, ses iris quittèrent les siens pour se poser sur un point invisible devant elle. Elle ne savait même pas pourquoi elle avait ressenti le besoin de dire cela. Qu’en avait‑elle à faire, après tout, des femmes qu’il fréquentait ? D’autant plus que celle‑ci semblait lui correspondre à la perfection, en réalité. Arrogante, fière, exaspérante… Quels magnifiques enfants ils auraient, tous les deux, avec leur insupportable chevelure blonde et leur…
— Je vous demande pardon ?
Extirpée de ses pensées absurdes, Evanna releva la tête vers celui qui les avait prononcés. Sa voix, pour une fois, n’avait été ni méprisante ni glaciale, seulement teintée d’une surprise qu’il n’avait pas pris la peine de dissimuler. Elle le dévisagea un moment, déroutée. Depuis quand était‑il devenu stupide au point de ne pas comprendre quelque chose d’aussi simple ?
Elle chercha une réponse du côté de Jade, mais ce qu’elle trouva la ravit bien plus que ce qu’elle était venue chercher. Fini l’aplomb arrogant, l’Élite n’était plus qu’une pâle copie d’elle‑même. Son teint s’était vidé de toute couleur, ses lèvres tremblantes peinant à articuler le moindre mot. La colère et la fierté avaient laissé place à une expression bien plus pathétique : la réalisation, brutale et inattendue, d’une erreur grossière qui la couvrait de honte.
Aussi incontrôlable qu’impromptu, un éclat de rire jaillit de la gorge d’Evanna. Pur et débridé, bien loin de la moquerie ou de la provocation. Ses épaules tremblèrent sous l’intensité de ce moment qu’elle goûtait avec un plaisir cruel, son cœur allégé d’un poids dont elle n’avait même pas eu conscience de porter.
— Oh non, mais c’est pas vrai, ma pauvre chérie ! s’esclaffa‑t‑elle. Alors comme ça, on prend ses rêves pour la réalité ?
— Espèce de salope, j’aurais dû te buter quand tu m’en as donné l’occ…
Le bras de Jade fendit l’air, mais la gifle n’atteignit jamais sa cible. Une main ferme s’était enroulée autour de son poignet, stoppant son mouvement avant qu’elle puisse l’effleurer. Le silence les enveloppa, si pesant que la tempête dehors semblait elle aussi retenir son souffle.
— Essayez de ne serait‑ce que toucher à un seul de ses cheveux, et je peux vous assurer que vous aurez affaire à moi, lâcha son ravisseur d’une voix plus impérieuse que menaçante. Me suis‑je bien fait comprendre, Dellis ?
Spectatrice malgré elle, Evanna ne sut dire ce qui, à cet instant, souleva son cœur de pur bonheur : la morsure si entêtante de ces mots ou la mine déconfite de Jade qui, ainsi muselée, se faisait remettre à sa place de la plus humiliante des manières.
Un rire léger lui échappa tandis que l’héritier Weber relâchait sa subordonnée.
— Eh bien, Monsieur Weber… J’ai du mal à saisir si vous me détestez ou m’appréciez.
Il la jaugea un instant, de son regard bleu acier si pénétrant qu’elle dut lutter de toutes ses forces pour ne pas détourner les yeux. Étrangement, la lumière sembla vaciller au‑dessus d’eux… ou peut‑être était‑ce dû aux battements plus rapides de son cœur dans sa poitrine.
— Ni l’un, ni l’autre, finit‑il par lâcher. Ou plutôt les deux à la fois, si je devais être exact. Ai‑je correctement répondu à votre véritable question, Mademoiselle Orsby ?
Les lèvres d’Evanna s’étirèrent en un sourire qu’elle ne chercha même pas à retenir. Il avait répondu au mot près ce qu’elle lui avait rétorqué avant son départ pour Sadell, lorsqu’il lui avait posé cette même question déguisée. Un frisson subtil remonta le long de son échine. Pas vraiment désagréable, mais diablement excitant. Car s’il se souvenait de ce moment avec la même acuité qu’elle, alors peut‑être que…
— Bien, reprit‑il avec ennui. Revenons à ce qui nous intéresse, voulez‑vous ?
Aussi brutal qu’un coup de poing, la réalité la frappa de plein fouet. Il n’avait eu qu’à prononcer ces quelques mots pour anéantir l’illusion qu’elle s’était, l’espace d’un instant, autorisée. Non, il n’était pas celui qu’elle voyait parfois en lui. Il était ce manipulateur qu’il avait toujours été, cet homme prêt à tout pour atteindre ses objectifs... et sa présence dans ce préfabriqué en était la preuve éclatante.
— Vous êtes persuadé d’avoir gagné, hein ?
Les mots d’Evanna glissèrent dans l’air comme une lame silencieuse. Simples mais acérés, chargés de tout ce qu’elle voulait lui faire comprendre.
Pour la première fois, l’héritier Weber sembla décontenancé. Ses iris glacés vacillèrent légèrement, avant de se fixer sur elle avec cette intensité calculée qui leur était propre. L’atmosphère devint plus lourde et, sans jamais la quitter du regard, il tendit une main ferme en direction de Jade.
— Dellis. Le cylindre, je vous prie.
— Euh, oui, il est juste l… Attendez…
Prise de panique, la traîtresse retourna son sac sur la table et fouilla ses affaires avec une frénésie désespérée. Ses mains tremblaient alors qu’elle éparpillait le contenu sur la surface froide, mais ce qu’elle cherchait avec tant d’avidité restait introuvable.
Evanna, elle, ne bougea pas d’un millimètre. Ses yeux restaient ancrés sur son très cher Finn Weber, savourant chaque seconde de son échec monumental. Bientôt, il comprendrait que ce qu’il désirait le plus au monde lui avait échappé, et la victoire de ce moment glissait déjà dans ses veines comme une drogue enivrante.
— Monsieur, je… je ne l’ai pas, je ne sais pas pourquoi… comment…
Mais le moment de triomphe attendu, celui où son masque impénétrable se fissurerait, ne vint jamais. Pas de regard assombri par la défaite, pas de poing serré ni même de mâchoire crispée. Il continuait de la fixer, mais au lieu de la colère qu’elle avait espéré déceler dans ses traits si parfaits, il arborait ce sourire énigmatique qui ne manqua pas de la prendre au dépourvu.
Le malaise la gagna, se propageant en elle comme une traînée de poudre.
— Très bien joué, Mademoiselle Orsby, je dois bien l’admettre, reconnut‑il sans pour autant abandonner son assurance. Feindre l’acceptation pour qu’elle baisse sa garde et récupérer le cylindre… Mais il y a cette fois‑ci une chose que vous avez négligée, je le crains.
— Et je suppose que vous allez vous faire un plaisir de m’expliquer quoi ? cracha‑t‑elle.
Finn Weber ne lui répondit pas. Il se contenta de contourner la table qui les séparait, puis pivota sa chaise pour l’obliger à lui faire face. Ses mains agrippèrent les accoudoirs de son siège de telle sorte qu’elle bascula en arrière, son visage à quelques centimètres du sien. Incapable de bouger, elle ne pouvait que l’observer, son dos tendu contre le dossier.
— Peu m’importe le cylindre, Mademoiselle Orsby… Du moment que je vous ai, vous.
Cet aveu s’insinua en elle avec une lourdeur qu’elle ne parvint pas à expliquer. Elle aurait voulu répliquer, l’envoyer balader avec la froideur cinglante qu’il lui avait appris à maîtriser, mais sa gorge, étrangement sèche, l’en empêchait. Leurs regards s’ancrèrent l’un à l’autre, chargés de défi mutuel. Il jouait à un jeu, assurément, observait chacune de ses réactions, cherchait à la déstabiliser. Un jeu auquel elle ignorait encore tout des règles, mais dont elle avait été l’instigatrice lorsqu’elle lui avait repris le cylindre.
Pourquoi. Pourquoi n’avait‑elle pas pu s’empêcher de le provoquer, de tester ses limites, et de le pousser toujours plus loin ? Et puis encore pourquoi. Pourquoi adorait‑elle la froideur du regard qu’il posait sur elle, l’assurance de son sourire narquois et arrogant ? Celui‑là prouvait pourtant qu’il avait repris le dessus. Il n’était plus celui qu’elle avait réussi à déstabiliser dans son bureau, cerné par son mépris et ses provocations. Non, aujourd’hui, ils avaient une nouvelle fois échangé les rôles. Et ce constat, ce fichu constat, la consumait littéralement de l’intérieur.
— Perdu.
Son pouvoir sur elle rétabli, l’héritier Weber se redressa et traversa la pièce pour atteindre une petite pharmacie accrochée au‑dessus d’un vieil évier crasseux. Il en sortit une seringue qu’il examina brièvement, avant de revenir vers elle.
— Elle a sûrement dû confier le cylindre à Perkins, intervint Jade, désireuse de rattraper sa bourde ou, plus probablement, d’attirer l’attention de son supérieur. Monsieur, laissez‑moi aller le récupérer et vous l’aurez d’ici quelques…
— Ce n’est pas lui qui l’a.
Il accompagna ses paroles d’une tape sur la seringue pour en vérifier le fonctionnement.
— La logique voudrait effectivement qu’elle le confie à celui en qui elle a le plus confiance, poursuivit‑il. Et c’est précisément pourquoi elle n’a pas fait une telle chose. N’est‑ce‑pas, Mademoiselle Orsby ?
Les lèvres d’Evanna se pincèrent en réponse, de colère autant que de frustration. Comment était‑elle censée gagner contre lui s’il anticipait chacun de ses mouvements comme si elle n’avait jamais eu de secrets pour lui ? Pourtant, au milieu de cette tragédie, une étincelle de soulagement brillait dans l’obscurité. Car sans même le vouloir, ils venaient de lui offrir une information des plus rassurantes : Eliott était toujours en vie… et libre, qui plus est.
Un poids colossal se détacha de son cœur.
— Alors on fait quoi ? demanda Jade.
L’héritier Weber ne répondit pas immédiatement. Il préféra s’agenouiller devant elle, son regard d’acier la scrutant avec une intensité si troublante qu’elle aurait pu jurer que la pièce venait de rapetisser, réduite à l’espace infime qui les séparait.
— J’ai ma petite idée sur la question, répondit‑il. Mais à vous, Mademoiselle Orsby… ajouta‑t‑il dans un murmure. Je vous laisse la surprise.
Avant même qu’elle puisse répondre, sa main glissa le long de son cou pour repousser les quelques mèches de cheveux qui le gênaient. Il fit glisser la seringue sur sa peau, lentement d’abord, avant que le froid métallique de l’aiguille ne lui perfore l’épiderme.
— En attendant, vous allez faire un petit somme, l’entendit‑elle dire, ses paupières déjà alourdies par le produit qu’il lui avait injecté. Après tout, vous en conviendrez… j’ai toujours détesté vous entendre parler.

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