Chapitre 30 (Evanna) (1/2)
Le jardin de son enfance se dessinait à peine sous la lumière de la lune, la lanterne de la cour éteinte. Une lourde brise faisait tanguer les branches des arbres derrière elle, lui soufflant des murmures indistincts qui la poussaient toujours plus vers la maison familiale.
« Je ne veux pas y aller »
Seule cette pensée imprégnait son âme, son cœur battant à tout rompre alors que ses jambes la menaient vers ce qu’elle, à cet instant, pensait désirer le plus au monde : s’assurer qu’il n’était rien arrivé à sa mère, qu’elle avait simplement oublié leur signal. Plus qu’un désir, un véritable besoin. Celui qu’elle la rassure, qu’elle la prenne dans ses bras, la traite d’idiote face à son imprudence, même, avec ce petit sourire tendre dont elle avait le secret.
Oui, c’était tout ce dont elle avait besoin.
Mais aussi tout ce qu’elle n’avait jamais eu aucune chance d’obtenir.
Le chemin de pavés s’enfonçait sous ses pieds, mou, presque liquide. La lanterne projetait maintenant un petit éclat mourant, suffisant pour révéler les contours de la porte de la cour. Des chuchotements résonnaient derrière son bois, mais ils semblaient venir de loin, très loin, comme noyés sous l’eau. Eux aussi lui murmuraient de ne pas entrer. Mais son corps ne lui obéissait plus. Elle voulait reculer, mais on l’en empêchait. Une force invisible la maintenait prisonnière, la poussant vers un destin duquel elle ne pourrait jamais s’affranchir.
Elle hurlait intérieurement, mais pas assez pour couvrir l’appel de cette fichue porte qui résonnait toujours plus fort, toujours plus impérieux. Et fatalement, sa main se posa sur la poignée. Glacée, elle libéra en elle une décharge de souvenirs : la voix douce et maternelle de sa mère, le rire grave mais chaleureux de son père puis, enfin, celui de son frère. Franc, malicieux… incroyablement libérateur.
Mais chacun d’eux s’effrita comme de la cendre quand ses doigts ouvrirent la porte, grincement sourd dans le vide nocturne. Un souffle d’air glacial vint mordre sa peau. Devant elle, rien n’était plus familier. Des ombres difformes dévoraient les murs de la maison, étirant les souvenirs d’enfance pour les transformer en un cauchemar vivant. Les rires qu’elle avait jadis entendus se distordaient en échos lugubres, des lamentations qui se perdaient dans les méandres de l’Écume.
Et au centre de ce chaos, une silhouette voûtée tissée d’ombres et de folie.
Une voix grave et nasillarde qui perça l’obscurité comme une lame froide :
— Tiens, tiens, tiens, on se revoit enfin… ma petite fille prodige.
*
Quatre mois plus tôt
2e mois de l’an 2029 – Région de Sadell
Neil Anderson.
Le temps demeurait suspendu, comme figé dans la roche. Interminables, chaque seconde s’étirait et engluait ses pensées dans une lenteur oppressante. Le battement sourd de son cœur semblait vouloir briser ce silence pesant mais en vain, à tel point que le monde aurait bien pu s’effondrer qu’elle n’aurait pas bougé. Et justement… c’était ce qui était en train d’arriver.
— Evanna, pars !
L’ordre de sa mère la percuta comme un coup de poignard, mais ce ne fut pas suffisant pour la tirer de sa léthargie. Elle restait clouée au sol, ses jambes devenues pierre, son souffle coincé dans sa gorge. Les questions se bousculaient dans son esprit comme un torrent furieux, mais aucune d’elles ne trouvaient réponse.
Pourquoi était‑elle revenue ?
Face à elle, sa mère était retenue par des soldats utopistes, le visage inondé de larmes. Ses cris brisaient l’air comme des éclats de verre, et elle se débattait avec une force désespérée en la suppliant de s’en aller. Mais elle ne le pouvait pas, pétrifiée, emprisonnée dans une culpabilité grandissante.
— Evanna, je t’en supplie, va‑t’en !
Comment avait‑elle pu prendre ce risque inconsidéré ? Comment avait‑elle pu mettre sa mère en danger ? Comment avait‑elle pu se précipiter ainsi sans réfléchir aux conséquences ?
— Erin, emmène‑la loin d’ici, je t’en prie ! Sauve‑la !
Puis, le temps reprit son cours.
Tout alla très vite. Trop vite. Un soupir brisa la litanie désespérée qui se jouait tout autour, avant qu’Anderson n’arrache l’arme de la ceinture d’un soldat. Un éclair. Un bruit sourd. Et ce fut tout ce qui resta de sa mère. Son corps s’écroula lourdement au sol et tout devint flou, le cri qui jaillit de la poitrine d’Evanna n’atteignant jamais ses lèvres. Un sifflement aigu satura ses oreilles, brouillant les hurlements de Samuel et les ordres aboyés par son assassin. Tout disparut autour d’elle, ne laissant qu’une seule image gravée dans son esprit : le corps sans vie de celle qui l’avait élevée, allongée sur le sol et les yeux grands ouverts.
Des mains rugueuses agrippèrent ses bras, mais elle ne chercha pas à se débattre. Son corps était devenu une marionnette désarticulée, ballottée au gré des mouvements sans même se préoccuper de sa propre survie. Tout ce qu’elle savait faire, c’était la regarder. Pourtant, on ne l’emmena pas. Les cris des soldats remplacèrent ceux de sa mère, déchirant l’air dans une cacophonie brutale. Le tumulte des meubles renversés, la vaisselle brisée en éclats, tout participait au chaos grandissant de sa nouvelle réalité. Car Erin était là, bien sûr, sa présence enragée et vengeresse. Elle frappait avec une force dévastatrice, projetant les soldats contre les murs dont certains traversèrent les fenêtres dans un fracas de verre.
Puis, Neil Anderson se dressa devant elle, ses traits durs figés dans une expression de froideur absolue. Ses lèvres remuaient mais aucun mot ne lui parvint. Aucun mot, mais un éclat métallique qu’elle ne comprit pas tout de suite. Une piqûre. Une décharge glacée parcourut son bras et la réalité commença à s’effacer, s’enroulant autour d’elle comme un serpent. Les cris s’éteignirent peu à peu, et le chaos disparut. Ses paupières lourdes papillonnèrent une fois, puis une seconde, avant que son corps ne cède.
Sa tête bascula lentement contre la poitrine de cet homme.
Cet homme qui s’était fait appeler son père.

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