Chapitre 30 (Evanna) (2/2)
Un voile opaque pesait sur l’esprit d’Evanna. Une douleur sourde martelait ses tempes, mais un bruit lointain lui parvint à travers les battements de son cœur. Une goutte d’eau frappant la pierre. Une autre, puis une autre encore. Régulières. Insignifiantes. Pourtant, c’était la seule chose qui existait dans l’obscurité de son inconscience.
Puis, un frisson. Le froid s’infiltra sous sa peau et rampa le long de son échine. L’air était saturé d’humidité et une odeur rance s’y mêlait, d’un goût si amer qu’elle tapissait sa bouche d’un mélange de bile et de fer.
Evanna força ses paupières à se soulever. Des ombres mouvantes et floues, un plafond irrégulier, une sensation rugueuse sous ses doigts… L’air s’engouffra dans ses poumons en une inspiration haletante, et l’odeur la frappa cette fois de plein fouet. Elle tenta de se redresser, mais ses bras tremblaient sous son propre poids. Son crâne résonnait d’une douleur lancinante, ses muscles ankylosés tandis que les souvenirs s’abattaient sur elle.
La panique s’insinua aussitôt dans sa poitrine. Elle s’assit avec difficulté en réprimant un haut‑le‑cœur, son dos rencontrant la pierre glacée du mur derrière elle. Ses yeux cherchèrent désespérément un repère dans la pénombre mais ne trouvèrent que la mort. Une silhouette courbée reposait contre le fer des barreaux de sa cellule, sa tête ballotant sur le côté comme si elle tentait encore de voir au-delà de sa prison. La lueur d’une ampoule vacillante révéla une étoffe améthyste tâchée d’un brun séché, et son souffle se coupa lorsqu’elle le reconnut.
Beth Kaba.
Ses bras maigres gisaient le long de son corps, ses doigts recroquevillés dans une crispation morbide. Ses yeux mi-clos reflétaient un éclat vitreux, à peine perceptible sous la couche de crasse et d’ombre qui recouvrait son visage. Un filet de sang noirâtre avait séché sur le coin de ses lèvres entrouvertes, son cou portant les traces violacées de doigts impitoyables.
La nausée la reprit, plus violente encore. Son estomac se tordit et, incapable de lutter plus longtemps, Evanna bascula sur le côté pour vomir. Sa gorge brûlait, ses poumons cherchant désespérément une bouffée d’air pur qui n’existait pas ici. Des larmes chaudes brouillaient sa vision, roulant le long de ses joues alors qu’elle écrasait son front contre le sol froid dans un sanglot incontrôlable. Elle le frappa une fois, deux fois, cherchant à noyer son angoisse dans une douleur plus tangible sans jamais y parvenir… car Beth était morte à cause d’elle.
C’était elle qui lui avait dit de rentrer à Sadell. Elle qui l’avait envoyée ralentir les recherches d’Anderson. Elle qui, par ses seules décisions, l’avait condamnée.
Erin ne lui pardonnerait jamais une telle chose, c’était certain… tout comme elle ne lui avait pas pardonné de laisser Caleb se servir d’elle à sa guise. Ses mots avaient peut‑être été enfermés dans le mutisme de son être mais son âme, elle, n’avait jamais cessé de les lui crier.
« Tu es pathétique »
Pas de pitié ni même de tristesse, seulement du mépris. Une colère sourde et glaciale qui couvait en elle comme une braise depuis des mois, et qui ne ferait qu’empirer une fois qu’elle découvrirait qu’elle avait, en prime, tué sa sœur.
— Ne pleure pas, Evanna.
Une voix faible et rauque fendit le silence de sa geôle et mit fin à ses sanglots. Une voix qu’elle n’avait pas entendue depuis des années, mais qui se répercuta en elle aussi distinctement que si elle l’avait entendue la veille. Son souffle se suspendit, son corps tout entier tendu sous l’impact de ce timbre éraillé brisé par le temps et les épreuves.
Dans la cellule voisine noyée dans l’obscurité, Evanna parvint à distinguer une silhouette indistincte affaissée contre le mur. L’ombre bougea. Un bruit feutré accompagna son déplacement jusqu’à ce que, dans la lumière vacillante, son visage tuméfié lui apparaisse enfin.
— Papa… ?
Le corps d’Evanna réagit avant même que son esprit n’assimile la réalité. Elle se jeta contre les barreaux dans un élan incontrôlé, les doigts crispés sur le fer glacé alors que des sanglots déchirés s’étranglaient dans sa gorge. Il attrapa ses mains et elle s’accrocha désespérément à lui, comme si le poids de sa culpabilité pouvait se dissoudre à son contact.
— Papa, sanglota-t-elle. Je suis désolée, tellement désolée… Maman…
Elle aurait voulu tout lui dire, lui avouer ce qu’elle avait fait, ce qu’elle avait échoué à faire surtout… mais aucun mot ne franchissait plus la barrière de ses lèvres. Tout ce qu’elle pouvait faire, c’était s’accrocher à lui à la recherche d’un ancrage dans cette étreinte incertaine. Elle voulait croire que sa présence suffirait à apaiser la tempête qui soufflait en elle, mais elle n’y parvenait pas. Alors elle pleura. Elle laissa couler ce chagrin qu’elle n’arrivait plus à contenir, étouffa ses sanglots contre les barreaux glacés qui les séparaient. Elle pleura pour tout ce qu’elle avait perdu. Pour tout ce qu’elle avait détruit.
— Ce n’est pas de ta faute, Evanna.
Elle ferma les yeux, serrant plus fort ses doigts autour des siens. Elle ne sut dire combien de temps elle resta ainsi à chercher un apaisement qui refusait de l’atteindre. Des minutes, des heures, peut-être même des jours… mais le réconfort qu’il lui offrait ne suffisait pas à étouffer le brasier qui lui dévorait l’esprit.
— Ma petite fille chérie…
Rouvrant lentement les yeux, la vérité s’imposa à elle de la plus cruelle des manières.
— Je… Je ne suis pas ta fille.
Les mots s’échappèrent d’eux-mêmes, portés par une évidence qu’elle n’avait jamais voulu voir. Mais tout s’imbriquait enfin. Le lien qui unissait son père à Anderson, sa haine pour l’Académie et surtout… surtout, ses propres souvenirs. Celui du laboratoire dont elle avait si souvent rêvé. Celui de sa fuite lorsqu’elle s’était réfugiée dans les bras de celui qui l’avait élevé comme sa fille pour la sauver d’un funeste destin. Pour la sauver de…
Un frisson la traversa tandis que sa gorge s’asséchait.
— C’est lui, n’est-ce pas… ?
Son souffle se brisa en un murmure.
— Mon véritable… C’est Anderson…
Un silence écrasant s’abattit entre eux. Son père se détacha d’elle, son regard cherchant le sien comme s’il pesait encore le poids de la vérité qu’il s’apprêtait à révéler.
— Evy…
Sa voix trembla légèrement.
— Avant toute chose, je veux que tu saches qu’à mes yeux et à ceux de Margaux, tu as toujours été notre petite fille, d’accord ? Peu importe notre sang, nous t’avons aimé comme nous avons aimé Thomas, de tout notre être et de toute notre âme.
Une boule douloureuse se forma dans sa poitrine. Elle hocha la tête, et il reprit :
— Je n’en suis pas fier, mais j’ai autrefois travaillé pour l’Académie. J’étais jeune quand tout cela a commencé, comme Anderson. Deux jeunes fous qui souhaitaient révolutionner le monde. Et tous deux très prometteurs, qui plus est. Rapidement, nous nous sommes vus assignés aux recherches concernant l’Écume, quelques mois seulement après la Scission. Nous vivions une vie plutôt paisible, ici, si je dois la définir. J’ai rencontré ta mère, enfin, Margaux…
— Tu peux l’appeler ma mère… souffla-t-elle.
Un sourire fugace passa sur les lèvres de son père.
— J’ai rencontré ta mère à cette époque, se souvint-il. Nous sommes rapidement tombés amoureux, à tel point qu’elle m’a très vite offert le plus magnifique des petits garçons.
Malgré le chaos dans son esprit, le cœur d’Evanna se souleva de légèreté.
— Anderson a lui aussi trouvé l’amour à Sadell, reprit-il d’un ton plus grave. Une utopiste aussi joyeuse que bienveillante, une femme qui a su faire fondre le cœur de pierre du plus froid des hommes. Et ensemble, ils t’ont eue, toi.
Un éclat de tendresse passa dans le regard de son père, emporté par un souvenir lointain.
— Tu débordais d’énergie, une vraie tornade, se remémora-t-il avec affection. Et ce n’était pas pour nous déplaire, au laboratoire. Mais au fil des années, Anderson est devenu de plus en plus obsessionnel… et le fait que sa femme soit la descendante d’une des Gardiennes n’a pas aidé.
— Šamana.
Son père la dévisagea, surpris.
— Alors tu sais…
Elle hocha simplement la tête, le cœur battant plus fort. Un silence suspendu s’installa entre eux, plus pesant encore que le précédent. Son estomac se tordit sous le poids de l’attente, mais elle devait savoir.
— Qu’est-il advenu d’elle ? Ma…
Son père soupira, comme si ces souvenirs pesaient encore trop lourd sur ses épaules.
— Ta mère était véritablement amoureuse de ton père, tu sais. Elle aurait fait n’importe quoi pour lui. Mais lui… lui vénérait l’Écume. Pas comme une croyance mystique mais comme une science absolue, une vérité à décoder. Un mystère à découvrir.
Il marqua une pause, occupé à chercher ses mots.
— Elle a donc tout fait pour qu’il la comprenne, mais elle a fini par en perdre la raison.
Une pointe glacée lui transperça le ventre, mais elle n’en montra rien.
— Il l’a étudiée et elle l’a laissé faire par… amour ?
— Oui, admit-il. Mais pas seulement pour lui. Pour elle, aussi.
— Elle ?
— Erin…
Le cœur d’Evanna se souleva dans sa poitrine. Ce nom avait résonné en elle comme une onde de choc inarrêtable, éveillant une myriade d’émotions qu’elle n’aurait su nommer.
Erin.
L’entité avec laquelle elle partageait son corps, son esprit, son être. Celle qui l’avait si souvent sauvée, guidée, protégée… et plus récemment tourmentée. Erin qui était une partie d’elle autant qu’elle était un mystère insondable. Mais là, dans la voix de son père, il n’y avait ni magie, ni mysticisme. Il parlait d’elle comme d’une mortelle… comme d’une femme qu’il avait connue. Son souffle se saccada, mais elle se força à ravaler sa bile pour écouter la suite.
— Lorsqu’elle est revenue à Sadell, Erin était malade. Personne n’avait réussi à définir ce qu’elle avait, alors l’Académie s’est tournée vers nos méthodes expérimentales sur l’Écume.
Une main lasse glissa sur son visage.
— Vous vous entendiez si bien… Je pense qu’elle voyait en toi l’enfant qu’elle n’avait plus et toi en elle la mère que tu avais perdue… la figure parentale qu’Anderson n’avait jamais su endosser. Mais son état ne faisait qu’empirer. Alors quand elle est tombée dans le coma, nous avons décidé de tester notre théorie de transfert de l’âme.
— Sur moi, comprit-elle.
— Non, Evy, bien sûr que non, pas sur toi, la rassura-t-il aussitôt. Nous avons tenté l’expérience sur le corps de récents défunts, mais cela n’a pas fonctionné. Et un jour, Anderson a soumis cette idée : et si l’âme d’une descendante ne pouvait être transférée que dans le corps d’une autre ? J’ai tout de suite rejeté sa proposition, bien sûr, enchaîna-t-il avec une hâte fébrile. Et il ne l’a plus jamais évoquée. Mais…
Un silence lourd tomba entre eux, avant d’être rompu par un soupir las.
— Je ne sais pas comment tu l’as appris… Peut‑être n’avons-nous pas été assez prudents, peut-être avais-tu surpris une conversation que tu n’aurais jamais dû entendre. Mais un jour où nous allions une nouvelle fois tenter l’expérience, tu as surgi dans le laboratoire et tu t’es proposée. Tu as dit que tu préférais qu’elle vive en toi plutôt qu’elle soit morte pour toujours. Et avant que je ne puisse te mettre à l’abri… ton père s’est vu dévorer par son obsession, acheva‑t‑il dans un souffle. Il a lancé l’expérience, et je n’ai même pas cherché à savoir si ça avait marché. Je t’ai emmenée loin de lui avec pour seule idée en tête de ne plus jamais le laisser t’approcher.
Un frisson remonta le long de sa colonne vertébrale. Ce moment, Evanna s’en souvenait avec une extrême netteté. C’était celui qui hantait ses rêves, celui qui la réveillait la peur au ventre. Elle revoyait les ombres qui s’agitaient autour d’elle, les éclats de voix étouffés par l’urgence, la pression d’un bras enroulé autour d’elle pour l’entraîner loin du danger. Une fuite précipitée, des pas résonnant contre le sol, un souffle court. Puis… un visage. Et le néant.
— Que s’est-il passé ensuite ? demanda-t-elle. Il n’a pas essayé de nous rattraper ? Et puis pourquoi j’ai le souvenir du visage de Thomas quand tu m’emmènes ? ajouta-t-elle sans comprendre. C’est bizarre, non ? On ne se connaissait pas encore…
Surpris, son père haussa un sourcil mais ne fit aucun commentaire sur ce dernier point. Il préféra se redresser, son regard plongé dans le sien avec une gravité nouvelle.
— Evy, ce que je vais te dire maintenant est d’une importance capitale, tu m’entends ? Tu dois connaître la vérité sur ta mère biologique. Je t’ai dit qu’elle s’était pliée aux expériences de ton père dans l’espoir d’aider Erin, et qu’elle avait de ce fait perdu la raison. C’était vrai. Mais ce que je ne t’ai pas dit, c’est jusqu’où cela l’a menée.
Il marqua une pause, comme pour lui laisser le temps d’appréhender la suite.
— Elle a fini par ne plus reconnaître personne. Par ne plus te reconnaître. Elle restait la plupart du temps cloîtrée dans ses appartements, ne parlait plus qu’avec des gens qui n’existaient que dans son esprit. Ou plutôt… avec des gens d’un autre monde.
Le silence pesa à nouveau sur ses épaules.
— C’est pour ça qu’il l’a envoyée, elle, à nos trousses, reprit-il enfin. Elle n’avait déjà plus rien d’humain, elle communiquait davantage avec l’Écume qu’avec nous, elle…
— … elle aurait été capable de sentir l’âme d’Erin, acheva-t-elle dans un souffle.
Le cœur d’Evanna se souleva une ultime fois dans sa poitrine. Elle retomba en arrière, la gorge sèche et la respiration saccadée. Une femme ayant perdu la raison et capable de sentir la présence des âmes aux alentours, elle en avait déjà rencontré une…
— Il faut que tu saches… Il faut que tu saches que rien de tout cela n’est de sa faute. Elle voulait aider l’homme qu’elle aimait, elle voulait sauver son amie et plus que tout, elle voulait te sauver, toi. Et ça, je ne l’ai véritablement compris que lorsqu’elle nous a retrouvés.
— Que… Que s’est-il passé ? parvint-elle à articuler.
— Elle s’est mise à pleurer, murmura-t-il. Elle s’est approchée et, je ne sais pas pourquoi, je l’ai laissée faire. Ses doigts ont glissé dans tes cheveux et elle y a tissé une tresse, se souvint‑il avec un sourire triste. C’est ainsi qu’elle te coiffait toujours, avant qu’elle ne perde la raison… Et surtout, pour la première fois depuis une éternité, elle m’a parlé à moi. Pas à l’un de ses esprits, pas à une illusion, mais bel et bien à moi. Elle m’a demandé de te protéger, puis elle est repartie d’où elle venait. Elle, Anderson, l’Académie… Ils ont ensuite quitté Sadell. J’imagine qu’elle lui a dit s’être débarrassé de nous, et il est allé poursuivre ses recherches à Mosley. La suite, tu la connais…
Les larmes roulèrent sur les joues d’Evanna, brûlantes et incontrôlables. Une douleur sourde lui étreignait la poitrine, un poids écrasant qu’elle ne pouvait ni ignorer ni apaiser. Elle sentait sa respiration vaciller, heurtée par l’angoisse grandissante qui s’enroulait autour d’elle comme un étau.
— Ma mère…
Les mots moururent sur ses lèvres. Elle ne termina pas sa phrase, incertaine de vouloir poser une question dont elle détenait déjà la réponse. L’entendre, et plus encore l’accepter… en était-elle seulement capable ? Elle déglutit avec peine, sa voix n’étant plus qu’un souffle tremblant lorsqu’elle trouva enfin le courage de la formuler :
— Ma mère… Elle ne l’a jamais quitté, n’est-ce pas ?
Elle hésita, le cœur au bord des lèvres.
— Anderson…
Son père la dévisagea gravement, le visage empreint d’une tristesse insondable.
— Non, murmura-t-il. Jamais.

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