Chapitre 31 (Evanna) (1/2)

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Enfermée dans sa cellule, Evanna repensait à toutes les fois où elle avait revu sa mère. Chez Samuel d’abord, lorsqu’on l’avait forcée à se cacher d’Anderson venu la capturer. Sans l’apercevoir, elle avait surtout senti sa présence. Menaçante, horrifique… inhumaine. Puis dans les forêts de Sadell, alors qu’elle, Yann, et Eliott venaient de retrouver Kaz. Elle l’avait alors torturée sans remords à la recherche d’Erin, son ancienne amie pour qui elle avait en partie perdu la raison. Enfin, à Mosley, après qu’elle se soit rendue pour permettre à l’homme qu’elle aimait de survivre. Là aussi, elle l’avait torturée, avec un tel sadisme qu’elle avait même failli lui faire abandonner l’envie de vivre.

Non, en réalité, ce n’était pas à sa mère qu’Evanna pensait.

C’était à l’ombre d’une femme qu’elle aurait pu être mais qu’elle n’avait jamais été.

Manna.

Recouvrant ses esprits, Evanna soupira et fit craquer son cou de frustration. Cela faisait plusieurs jours qu’elle était emprisonnée ici, et pourtant, elle n’avait aperçu qu’un seul autre visage : celui d’un soldat utopiste chargé de leur apporter leurs repas et de lui administrer l’inhibiteur, ainsi qu’un autre produit dont elle n’avait pas retenu le nom.

Son père lui avait tout de même expliqué son utilité : une histoire de compatibilité sanguine qui permettrait à Anderson d’exploiter son lien avec Šamana pour rejoindre l’Écume. Par la Passe, avait-il précisé, cette arche mystérieuse qui reliait les deux mondes sans jamais briser le fin linceul qui les séparait. Sa culpabilité d’avoir participé au projet de son ancien collègue ne faiblissait pas, mais Evanna ne lui en voulait pas un seul instant : il n’avait agi que pour protéger sa femme. Mais maintenant qu’elle y repensait, oui, elle comprenait totalement ses remords… car au bout du compte, il l’avait quand même perdue.

— Donc c’est Anderson qui a cette fois libéré Ekha…

Sa voix résonna dans le silence pesant de leur geôle, mais son père ne lui répondit pas. Il ne le faisait plus depuis un moment déjà, ayant compris qu’elle ne s’adressait pas vraiment à lui mais qu’elle tentait plutôt d’assembler les pièces du puzzle dans son esprit.

— S’il l’a libéré, alors il a forcément été possédé lui aussi… ce qui expliquerait comment il a su que j’étais encore en vie, ainsi qu’Erin. Il s’est donc lancé à notre recherche et nous a retrouvées chez Samuel.

Mais alors pourquoi avoir pris le contrôle de Thomas ?

— Parce que l’Élite m’a aidée à fuir et qu’il n’avait aucun autre moyen de me retrouver… répondit-elle à voix haute. Anderson ignorait où chercher, mais lui…

Elle marqua une pause, son cœur battant plus fort sous l’ampleur de cette découverte.

— Mais alors… ça veut dire qu’il peut posséder qui il veut à volonté ?

— Non.

Evanna tourna la tête vers son père, qui fixait le plafond d’un air absent.

— Non ?

— Il en est incapable. Son réceptacle doit mourir pour qu’il puisse en trouver un autre.

— Alors comment a-t-il fait pour…

Elle s’arrêta juste à temps, ravisant ses mots. Elle ne voulait pas davantage torturer son père au sujet de son fils unique dont il avait probablement dû faire le deuil dans la rage et le désespoir. Mais contre toute attente, il lui adressa un sourire énigmatique – l’un de ceux qui lui fit prendre conscience qu’elle n’avait vraiment eu aucune raison de vouloir le ménager.

— Pour prendre possession de ton frère, tu voulais dire ? acheva-t-il. Plus j’y pense, plus je crois qu’Ekha ne s’est jamais lié à Anderson. Il lui a seulement murmuré où trouver Tom, puis Anderson m’a ordonné de le remettre sur pieds à sa demande. Comme si j’allais refuser… souffla-t-il avec un sourire amer. Pour une fois que je pouvais faire quelque chose de bien.

— Tu lui as sauvé la vie, Papa.

— Oui, mais à quelle fin ? Lui offrir un sort pire que la mort ?

— Il est en vie et c’est tout ce qui compte pour moi, rétorqua-t-elle. Tout ce qui devrait compter pour toi aussi, d’ailleurs. Et si ça peut te rassurer, il est actuellement entre de très bonnes mains, crois-moi.

Les pensées d’Evanna s’envolèrent d’elles‑mêmes vers Kaz, et son cœur se souleva d’un bonheur aussi fragile qu’inattendu. Savoir qu’il veillait sur son frère lui apportait une once de réconfort et d’espoir dont elle n’osait pas se priver et qu’elle avait même envie de partager.

— Il va s’en sortir, affirma-t-elle. Et tu le reverras.

— Toujours aussi obstinée, ma chérie.

Le ton employé par son père lui arracha un sourire. Le temps d’une seule remarque, elle avait retrouvé un fragment de leur relation passée, celle où il suffisait d’un regard complice ou d’une plaisanterie pour chasser les ombres qui brouillaient sa vue.

— Pour tout te dire, j’ai peut-être déjà trouvé un moyen de le libérer de l’influence d’Ekha, reprit-elle plus sérieusement. Mais pour ça, j’aurais besoin de contacter Caleb.

— Caleb ? C’est ce jeune scientifique timide et réservé, n’est-ce pas ? Je ne suis pas surpris qu’il t’ait aidée, il a toujours été d’une grande gentillesse avec moi. Le seul à ne pas me traiter comme un esclave, et même parfois à me regarder avec une pointe d’admiration.

Evanna ne répondit rien, bien décidée à ne pas débattre du sujet. Le diable pouvait prendre bien des formes, mais choisissait assurément ceux qu’on soupçonnait le moins : Caleb en était la preuve vivante. Mieux valait que son père reste dans l’ignorance.

— On travaillait sur un implant au fonctionnement similaire à celui de l’inhibiteur, mais qui agirait de manière permanente. L’idée était de gagner du temps en attendant de pouvoir définitivement le débarrasser d’Ekha. Si seulement j’avais un moyen de sortir, mais sans Erin, c’est littéralement imposs…

Un grincement métallique l’interrompit avant qu’elle ne puisse terminer sa phrase. Pourtant, ce bruit – et surtout la silhouette qui s’approchait – lui apporta bien plus de joie qu’elle n’aurait osé l’espérer.

— Caleb ! s’exclama-t-elle en bondissant sur ses pieds.

Elle se précipita vers les barreaux de sa cellule, ses mains trouvant les siennes avec un soulagement presque irréel. Jamais elle n’avait été aussi heureuse de le voir – ou plutôt, jamais elle n’aurait cru possible d’éprouver un tel bonheur en sa présence.

— Evanna…

— Caleb, est-ce que tu peux nous faire sortir d’ici ? Où en est l’implant, tu as terminé ? Tu as des nouvelles de Samuel ? Combien de temps avons-nous encore ?

— Evanna, je suis désolé mais je n’ai pas le choix. Je suis là pour t’emmener à lui.

Sa voix vibrait d’une culpabilité étrangement sincère, mais cela n’éveilla en elle qu’un profond soupir d’exaspération. Son affection ne lui était d’aucun intérêt – ne le serait jamais –, alors il pouvait tout aussi bien se la garder s’il n’était pas capable de l’aider.

Bien sûr, Caleb remarqua immédiatement son changement d’attitude. Elle retrouva très vite l’homme qu’elle exécrait, celui prêt à tout pour obtenir ce qu’il désirait d’elle. Ses doigts s’enroulèrent autour des siens avec une douceur trompeuse et il se pencha vers elle, sa voix à peine audible pour quiconque d’autre.

— Ce serait vraiment dommage que ton père pourrisse ici, n’est-ce pas, Evanna ? Alors tu pourrais peut-être faire un effort pour me contenter, pour une fois, non ? Qu’en penses-tu ?

— Parce que tu crois vraiment que je n’ai jamais fait le moindre effort jusque-là ? siffla‑t‑elle à son tour. Je t’ai littéralement laissé faire tout ce que tu voulais de moi, Caleb.

— Ce n’était que du sexe tout ça, et tu le sais très bien. Allons, nous savons tous les deux que tu peux m’offrir bien plus que ton corps.

— Comme quoi, par exemple ?

Il s’éloigna légèrement d’elle, juste assez pour la contempler d’un sourire avide.

— Ton amour, Evanna.

Un frisson glacé remonta le long de son échine. Ses doigts se crispèrent sur les barreaux, cherchant un point d’ancrage dans le chaos de ses pensées.

— Alors voilà comment les choses vont se dérouler, d’accord ? reprit-il dans un murmure glaçant. Je vais te sortir de là pour t’emmener voir Anderson, comme prévu. Pendant ce temps, je retournerai travailler sur l’implant, me lancerai à la recherche de Samuel, et trouverai un moyen de libérer ton père.

Il marqua une pause, effleurant ses doigts comme pour sceller un pacte encore invisible.

— En contrepartie, tout ce que tu as à faire, toi, c’est de gentiment m’embrasser pour me remercier de tout ce que je fais pour toi. C’est plutôt honnête, non ?

Son sourire s’élargit, pervers et narcissique.

— Mais attention, pas m’embrasser comme tu embrasserais n’importe quel homme, non… m’embrasser comme tu l’embrasserais, lui. Tu sais, ton Eliott. C’est bien compris ?

La mâchoire crispée, Evanna réprima le dégoût qui s’emparait d’elle. À cela se mêlaient la peur, la tristesse, la colère et cette insidieuse culpabilité qu’elle n’avait jamais vraiment réussi à chasser.

Si elle n’avait jamais rechigné à le contenter sur le plan physique, se laisser aller à l’embrasser était quelque chose qu’Evanna s’était toujours refusée à faire. Pourquoi ? Parce qu’Eliott lui avait un jour dit que c’était un acte important pour lui et qu’elle ne voulait pas le trahir plus qu’elle ne l’avait déjà fait.

« Peu importe ce que vous devez endurer, vous ne devez penser qu’à votre objectif final »

La voix de l’héritier Weber résonna dans son esprit, chassant comme à chaque fois les doutes qui commençaient à l’assaillir. Il avait raison, évidemment. C’était insupportable à reconnaître, mais il avait raison.

Convaincue, Evanna finit par acquiescer, arrachant à son tortionnaire le plus satisfait des regards. Celui-ci se détourna aussitôt vers son père et adopta une expression bienveillante.

— Ne vous inquiétez pas Monsieur. Je veillerai sur elle, vous pouvez compter sur moi.

— Merci Caleb, nous avons de la chance de t’avoir, répondit‑il avec reconnaissance. Mais ne prends surtout pas de risques inconsidérés, d’accord ? Ta sécurité avant tout.

Le visage du scientifique s’illumina d’une joie non feinte qui lui retourna l’estomac. Il changea du tout au tout lorsqu’il reporta son attention sur elle, toute trace d’innocence évaporée au profit de ce regard possessif qu’elle ne connaissait que trop bien. Ses doigts trouvèrent la clé et, dans un clic qui résonna beaucoup trop fort à ses oreilles, il ouvrit sa cellule.

Le cœur d’Evanna se contracta alors qu’elle s’obligeait à avancer vers son tortionnaire. Elle s’arrêta juste devant lui, son souffle effleurant sa peau tandis que son odeur immonde emplissait ses poumons. Elle s’imagina ailleurs lorsque ses lèvres trouvèrent les siennes – dans un autre endroit, à un autre moment, avec une autre personne.

Eliott.

C’était lui qu’elle embrassait. C’était lui dont elle sentait la présence, lui dont les bras se refermaient sur elle avec ce mélange d’urgence et de douceur qu’il avait parfois. Elle l’imagina sourire contre ses lèvres, ou bien lui chuchoter quelque chose d’agaçant juste pour la taquiner. Et pendant un instant, juste un instant, elle se laissa prendre au piège.

Mais le contact sous ses doigts était trop froid, l’étreinte trop étrangère. La désillusion s’abattit sur elle avec violence, écœurante au point qu’elle rompit leur baiser avec une rapidité trahissant son malaise. Ce n’était pas seulement Caleb qu’elle voulait fuir, non… c’était surtout ce qu’il venait de briser en elle.

Jamais plus elle ne pourrait embrasser Eliott sans repenser à ce moment. Jamais plus elle ne pourrait poser ses lèvres sur les siennes sans revoir celles de Caleb, sans ressentir ce dégoût. Il venait de pervertir la seule chose qu’elle était parvenue à garder intacte, la seule chose qui appartenait encore à l’homme qu’elle aimait.

Sa gorge était sèche, ses poings demeuraient serrés, et pourtant, Evanna força ses traits à ne rien laisser paraître. Caleb affichait un sourire béat, et elle chercha instinctivement son père du regard pour fuir cette réalité. En vain. Celui‑ci avait détourné la tête mais un sourire attendri étirait ses lèvres, comme ravi qu’elle ait quelqu’un sur qui compter… quelqu’un à aimer.

Si seulement il savait…

— Allons-y, marmonna Caleb. Je suis obligé de te menotter, j’espère que tu comprends…

— Fais ce que tu as à faire, Caleb, rétorqua‑t‑elle. Et j’en ferai de même.

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