Chapitre 31 (Evanna) (2/2)
Nichée derrière les mines de Sadekha, la clairière dégageait une sérénité contrastant violemment avec l’installation scientifique qui s’y déployait. Des câbles serpentaient sur l’herbe et se mélangeaient aux fleurs, reliant des moniteurs à l’ombre imposante d’une arche dont les symboles gravés luisaient sous la lumière du jour.
Sans un mot, Caleb la fit avancer jusqu’au rocher qui la soutenait. Le silence était presque religieux, uniquement troublé par le bourdonnement intermittent des machines et le bruissement du vent dans les feuillages. Puis, il la força à s’asseoir sur un fauteuil surplombé de deux bras articulés armés d’épaisses aiguilles. Ses poignets furent attachés avec douceur, des électrodes posées contre ses tempes.
— Ça ne va pas faire mal, je te le promets, murmura-t-il. Ce n’est que la première étape.
Evanna ne lui fit pas le plaisir de répondre, son regard balayant déjà les environs à la recherche d’Anderson. Mais ce ne fut pas lui qu’elle aperçut, son attention attirée par un éclat de rire flottant dans l’air avec une légèreté troublante.
Drapée dans une longue robe depuis longtemps défraîchie, Manna se tenait face à l’arche, le corps penché en avant comme en conversation avec des spectateurs invisibles. Son rire roulait, cristallin et presque enfantin, totalement déconnecté du monde réel. Elle hochait la tête à intervalles irréguliers, murmurant des paroles inaudibles avant de se remettre à rire.
Le cœur d’Evanna s’emballa dans sa poitrine. Elle se retrouva incapable de détourner les yeux de sa silhouette, comme si la fixer l’aiderait à découvrir la femme qui se cachait derrière le monstre. Car c’était bel et bien ce que sa mère était devenue : un monstre. Un pantin possédé par une multitude d’âmes damnées qui obéissait avec une docilité cruelle aux ordres de son créateur. Mais maintenant qu’elle la voyait ici, comme ça, tout lui parut différent. Parce que dans cette clairière, devant cette arche, elle n’était plus la tortionnaire froide et implacable qu’elle avait connue. Elle était…
— Maman…
Les éclats de rire cessèrent net, remplacés par un silence assourdissant. Insoutenable, mais pas autant que ne le furent les deux yeux voilés qui se posèrent brusquement sur elle. Manna la dévisagea longuement, la mine perdue. L’espace d’un instant, quelque chose passa dans son regard – une lueur vacillante qui aurait pu ressembler à de la lucidité –, mais elle s’évanouit aussi vite qu’elle était apparue.
Manna secoua la tête et son rire reprit plus fort, plus incontrôlable… plus dément. Elle se détourna d’elle, secouée par une hilarité dénuée de toute raison. Ses longs cheveux noirs flottaient dans le vent, leur mouvement étrangement fluide et presque trop gracieux pour elle. Un écho d’un temps où elle avait dû être belle, rayonnante et pleine de vie.
Evanna relâcha la pression qu’elle n’avait même pas remarqué retenir. Ses pensées s’entrechoquaient dans un chaos informe, heurtant son esprit avec la violence d’une tempête. À quoi s’était-elle attendue, au juste ? À ce qu’elle la reconnaisse ? À ce qu’elle devienne subitement la femme qu’elle n’avait jamais pu être ?
Un mélange d’amertume et de compassion se noua dans ses entrailles. Incapable de supporter cette torture plus longtemps, elle détourna les yeux mais son regard accrocha la silhouette d’Anderson un peu plus loin.
Cette fois, la rage la frappa en plein cœur. Une colère brute et incontrôlable qui l’aurait poussée à se jeter sur lui si elle n’avait pas été si solidement attachée. Le souvenir du corps inerte de sa mère lui revint instantanément en mémoire. Ses muscles se tendirent mais elle ne pouvait rien faire d’autre que de fixer le scientifique qui approchait d’une démarche claudicante, une seringue à la main.
— Je dois dire que j’attendais ce moment depuis longtemps, lança-t-il en arrivant à son niveau, l’aiguille reflétant la lumière froide d’une lampe industrielle. Nous voilà enfin réunis, toi et moi.
D’un geste précis, il s’injecta la substance avant de se tourner vers l’un des moniteurs. L’ironie ne manquait pas de mordant. Oui, ils étaient là, réunis, père et fille aux yeux du sang, mais ils n’avaient rien d’une famille. Rien, si ce n’était un lien imposé par un passé qu’Evanna n’avait jamais choisi. Pire encore, son ton avait été si froid et détaché qu’elle se demanda un instant s’il s’était adressé à elle ou bien plutôt à Šamana elle-même. Šamana qui, au demeurant, avait disparu dès l’instant où elle s’était fait emprisonner, ne put-elle s’empêcher de remarquer.
— Et voilà, on y est, ajouta-t-il avec une satisfaction contenue. La première étape.
— La première étape de quoi, espèce de cinglé ? cracha-t-elle.
Anderson posa son regard sur elle, un air sévère et ennuyé sur le visage.
— De l’Histoire, voyons. De l’Évolution.
Il se rapprocha encore, laissant son ombre s’étendre sur elle.
— L’Humanité a toujours cherché à s’élever, n’est-ce pas ? À atteindre des sommets qu’elle ne pouvait qu’imaginer. Eh bien moi, je vais accomplir ce que personne n’a jamais été capable d’envisager. Tu devrais être fière. Nous allons découvrir un nouveau monde.
Anderson tourna la tête vers l’arche, ses pupilles brillantes d’une fascination maladive.
— Je vais être le premier Homme à entrer dans l’Écume… et je le conquerrai.
Un sourire féroce s’étira sur ses lèvres alors qu’il reportait son attention sur elle.
— Mais je ne peux pas encore y accéder, précisa-t-il, un éclat carnassier dans le regard. Du moins pas seul, malheureusement… C’est donc là que tu interviens.
— Personne ne peut contrôler l’Écume, et vous n’êtes qu’un fou si vous pensez y arriver ou ne serait-ce qu’y survivre. C’est le monde des morts, vous devriez les laisser reposer en paix. Personne ne vous a jamais appris ça ?
— Ton manque d’ambition est déplorable. Tu es sûre d’être ma fille ?
— Croyez-moi, ça m’aurait arrangé que non.
Anderson ricana à son sarcasme avant de s’installer dans un fauteuil voisin au sien. Il ajusta les sangles de son bras avec une méticulosité chirurgicale, l’éclat métallique des aiguilles qui le surplombait projetant sur son visage cireux des reflets froids et inquiétants.
— Tu n’es pas sans savoir que seuls les descendants des Gardiennes sont autorisés à pénétrer dans l’Écume, j’imagine. Ton sang te rend spéciale. Donc que penses-tu qu’il se passerait si je le mélangeais au mien ?
L’estomac d’Evanna se noua mais elle n’en montra rien. Les bras articulés s’animèrent dans un cliquetis mécanique, leurs aiguilles luisantes s’alignant avec une précision glaçante au niveau de ses avant-bras. L’acier effleura sa peau, juste avant que l’une d’elles ne s’y enfonce d’un geste fluide pour perforer sa veine avec une douceur perverse. Elle retint un sursaut, les mâchoires contractées sous l’inconfort de l’intrusion.
Un léger sifflement résonna dans l’air lorsque la machine aspira le premier flux de son sang, l’acheminant par un fin tube transparent vers un réservoir central. À ses côtés, Anderson observait le processus avec une fascination grandissante. Une aiguille s’enfonça également dans son bras, et bientôt, son propre sang fut prélevé à son tour.
— Regarde… souffla-t-il d’un air exalté.
Sur l’écran, deux flux sanguins se croisaient dans un cylindre de verre, deux teintes indistinctes se mêlant en un ballet sinistre. Une série d’impulsions électriques se déclencha à l’intérieur de la machine, activant un processus complexe qu’elle ne comprenait pas mais dont elle pouvait déjà ressentir les effets.
Un frisson glacé se répandit dans ses veines, remontant de son bras jusqu’à son épaule. Son rythme cardiaque s’accéléra et une lourdeur étrange s’abattit sur ses membres. Anderson ferma les yeux dans un soupir, savourant l’instant avec un plaisir dérangeant.
— Nous ne faisons plus qu’un maintenant…
Le murmure résonna à travers le bourdonnement des machines. Une troisième aiguille s’enfonça dans sa peau, libérant un liquide translucide qui se déversa directement dans sa circulation sanguine. Une brûlure fulgurante jaillit dans ses veines et sa vision se troubla aussitôt, ses paupières alourdies.
Quelque part, un éclat de rire résonna.
Un écho déformé par la distance et l’incohérence de son esprit.
Puis, tout devint noir.
*
Une ombre penchée au-dessus d’elle…
Une présence à la fois familière et étrangère…
Deux yeux voilés qui la fixaient sans ciller.
— Ma… man…
L’ombre recula aussitôt, disparaissant hors de son champ de vision comme un mirage trop fragile pour supporter son réveil. Evanna voulut se redresser, mais ses membres restaient prisonniers des sangles métalliques qui la maintenaient sur place. Sa tête roula sur le côté, son regard vitreux s’accrochant à l’écran de la machine à la recherche d’un ancrage.
Jour 1 – Heures de transfusion écoulées : 12
La nuit était tombée, plongeant la clairière dans un état propice à la contemplation. Le silence se fondait dans l’obscurité avec une harmonie presque solennelle, seulement troublé par les bourdonnements mécaniques des machines alentour. Mais au cœur de cette noirceur infinie, une lumière persistait, vibrante de réconfort. Des éclats éthérés qui illuminaient l’ombre qu’elle avait aperçue plus tôt, et qui se tenait à ses côtés avec une étrange déférence.
Šamana grogna doucement, d’un son plus tendre que réellement menaçant. En réponse, l’ombre laissa échapper un rire cristallin, sa forme diffuse se mélangeant à la crinière soyeuse de la louve. Était-ce un rêve ? Une hallucination née du poison qui se diffusait dans ses veines ?
Un souffle chaud effleurant sa joue vint la faire mentir, suivi par la douce sensation du pelage de la Gardienne contre sa peau. Son cœur agité trouva un rythme plus calme, bercé par sa présence mystique et rassurante.
Evanna ne sut dire combien de temps elle resta à se nourrir de sa force, mais bientôt, l’ombre réapparut au-dessus d’elle, ses longs cheveux noirs se mêlant aux plis de sa tunique. Le visage étrangement doux, elle déposa une fleur sur sa poitrine avant de se reculer encore.
L’odeur qui lui emplit les narines sembla familière sans qu’elle ne sache la reconnaître. Un frisson remonta le long de son échine, un souvenir indistinct se pressant contre sa conscience sans pour autant émerger complètement.
— Merci ma… man…
L’ombre la fixait mais ne semblait pas la voir, les membres agités. Son corps oscillait, ses bras tremblaient, sa tête gesticulait comme si elle tentait de se débarrasser de quelque chose sans jamais y parvenir.
— E…v…
Un bruit sec fendit l’air et mit fin à sa tentative de communication. L’ombre sursauta, son visage se figeant dans une terreur sourde tandis qu’Anderson revenait à lui. Un rire dément et brisé s’étira alors dans l’obscurité tandis qu’elle s’éloignait à grands pas vers l’arche, s’y postant avec ferveur pour murmurer à l’oreille de ceux que plus personne ne pouvait entendre.

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