Chapitre 32 (Evanna) (1/2)

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4e mois de l’an 29 – Région de Sadell

Trente-trois jours.

Cela faisait trente-trois jours que les transfusions avaient commencé. Trente-trois jours qu’Evanna sentait ses forces s’amenuiser, son corps s’affaiblir et son esprit s’étioler. Son monde se réduisait à cette cellule austère et à cette douleur sourde, cette sensation constante de vide et d’impuissance.

Ses yeux fatigués se posèrent sur un petit tas de fleurs disposé à côté d’elle. Des lupins, s’était empressé de lui raconter son père, même si elle les avait tout de suite reconnus. Le symbole de Šamana, tout comme l’amétrine était celui de Šabaeri. Elle en effleurait un pétale du bout des doigts, s’accrochant à sa douceur comme à un dernier fragment d’espoir, quand un raclement sur sa droite la tira de sa torpeur.

Son père venait de glisser son assiette sous les barreaux comme il le faisait chaque jour. À moitié entamée, laissée pour elle. Un acte de révolte silencieuse contre l’horreur qu’elle subissait, désireux de la voir retrouver des forces qu’Anderson lui pompait chaque nuit un peu plus.

Le premier soir, elle s’y était tout simplement refusée, mais il n’avait pas récupéré son bien pour autant. Leur geôlier avait alors récupéré la moitié d’un repas qu’il s’était interdit de manger, et qui n’avait du même fait profité à aucun d’eux. Une obstination qui lui avait rappelé la sienne et qui l’avait convaincue, les jours suivants, d’accepter son sacrifice.

Mais au fil du temps, Evanna avait perdu la force de se sustenter correctement – car rien n’allait plus. Aucune nouvelle de Caleb depuis leur dernière entrevue, et encore moins de Samuel. Elle se contentait de se faire pomper tout son sang avant de se faire jeter ici au petit matin, dans cette cellule où elle devait supporter l’éternelle présence morbide de Beth.

Son père aussi était régulièrement réquisitionné, mais de jour. Il obéissait, plus par nécessité que par véritable envie. C’était elle qui lui avait conseillé de jouer le jeu dans le but de garantir sa survie. Car si les objectifs d’Ekha et d’Anderson divergeaient maintenant, ce dernier n’en était pas moins dangereux et même plus imprévisible.

Deux ennemis, deux problèmes insolubles…

Et aucune solution pour sauver Thomas.

Un grincement métallique l’extirpa de ses pensées. Une démarche souple et aérienne lui fit dire que Manna approchait, sa silhouette frêle se dessinant déjà derrière les grilles.

Difficilement, Evanna se remit sur pied et alla la rejoindre. Comme chaque jour, l’ombre de sa mère lui tendit un lupin, ses membres presque désarticulés. Un rituel fragile au milieu du chaos, qui ne manquait jamais de lui faire esquisser un sourire malgré la tragédie de sa situation. Elle toucha sa main osseuse avec douceur, avant de récupérer la fleur pour la placer sur son cœur.

Là où Manna repartait habituellement sans un mot, ses doigts attrapèrent cette fois une mèche de ses cheveux. La surprise la gagna mais Evanna ne recula pas, indiquant même silencieusement à son père de ne pas bouger quand elle le vit bondir, prêt à intervenir.

— Fi… fille…

Son regard s’éclaircit un instant, dissipant les âmes qui y avaient élu domicile.

— Oui, maman… l’encouragea-t-elle doucement. C’est bien moi.

Sa tête tressaillit par à-coups. Pourtant, elle ne la relâcha pas. Maladroits, ses doigts lui nouèrent une tresse grossière avant de saisir une autre mèche pour recommencer avec frénésie, à tel point qu’elle sembla en oublier sa présence.

Evanna chercha à retrouver sa main pour l’ancrer dans une réalité plus tangible, mais elle recula d’un geste fluide. Un frémissement agita ses lèvres, mais aucun son n’en franchit la barrière. Puis, tout aussi soudainement, son corps se raidit. Elle secoua la tête et le voile d’ombre recouvrit à nouveau ses prunelles, engloutissant la faible lueur d’espoir qui avait osé percer.

— Maman… répéta-t-elle pour la faire réagir.

Seul un rire incontrôlable lui parvint en retour tandis qu’elle s’éloignait déjà d’elle. Impuissante, Evanna la regarda une fois encore disparaître sans pouvoir la retenir, sa silhouette s’effaçant dans l’ombre au profit de celle d’un soldat utopiste venu la chercher.

*

Quelques minutes suffirent à installer Evanna sur son trône de métal glacé, princesse déchue d’un royaume désavoué. Les gestes du roi étaient mécaniques, et bientôt, la transfusion commença sous le regard indifférent de la lune. Un flux familier parcourut ses veines, l’enserrant dans une étreinte à laquelle elle s’était presque habituée.

Depuis plusieurs semaines maintenant, Evanna ne s’évanouissait plus. Anderson non plus, d’ailleurs, même s’il semblait parfois l’être. Figé comme en stase, il ne percevait plus que l’éclat lointain de sa propre ascension, l’idée de ce qu’il atteindrait bientôt sans même se soucier du spécimen qui lui faisait office de fille.

Habituée à la monotonie du décor, elle laissait glisser un regard las sur la clairière quand une présence inattendue capta toute son attention. Non loin d’elle, Caleb était enfin là, son expression impénétrable. Son regard effleura le sien, avant qu’il ne reporte son attention sur l’écran d’un des moniteurs devant lui. Ses doigts glissèrent sur le clavier avec une précision méthodique, effectuant une action qu’elle ne pouvait pas discerner depuis sa position.

Evanna ouvrit la bouche pour l’interpeller, mais la referma presque aussitôt pour ne pas se faire repérer bêtement. Elle cherchait un moyen d’entrer en contact avec lui sans éveiller les soupçons quand, invisible mais oppressant, un frisson parcourut l’air et l’électrisa.

Anderson se redressa brusquement, sa respiration saccadée tandis que ses yeux balayaient l’espace autour de lui. Evanna tenta de comprendre ce qu’il voyait, mais il n’y avait rien d’autre que l’ombre mouvante des arbres et la lumière blafarde des machines. Une lueur étrange brillait dans ses iris sombres, mélange d’extase et de certitude.

D’un geste vif, il arracha les câbles qui le reliaient au dispositif central.

— Ça y est…

Il inspira profondément, l’excitation vibrant dans chacun de ses gestes.

— Orson, va chercher Orsby, ordonna-t-il d’une voix exaltée. Je veux qu’il voie ça.

Caleb n’argumenta pas. Il tourna les talons et s’éloigna d’un pas vif, disparaissant entre les silhouettes indistinctes des chercheurs et des machines. Anderson, lui, s’était déjà détourné, comme frappé par une révélation divine.

— C’est magnifique…

Sa voix tremblait, étranglée par une émotion qui échappait à toute compréhension rationnelle. Ses mains se levèrent d’elles-mêmes, paumes ouvertes vers le vide comme pour toucher quelque chose que lui seul percevait.

— Je les vois, murmura-t-il. Elles sont là… partout autour de nous. Elles m’enveloppent. Elles me… parlent.

Il éclata d’un rire sec.

— Elles m’acceptent.

Un silence pesant s’abattit sur la clairière. Même les machines, dans leur bourdonnement incessant, semblaient reculer face à cette folie grandissante. Il prit un pas boiteux vers Manna, ses gestes habités d’une lenteur inquiétante.

— Mon amour…

Ses doigts effleurèrent l’air autour d’elle, avant de se poser sur sa joue. Il la scrutait avec une fascination dérangeante, comme s’il découvrait là un chef-d’œuvre qui transcendait l’art lui-même.

— Tu n’as jamais été aussi belle, souffla-t-il, extatique. Toutes ces âmes qui t’habitent… je les vois, désormais.

Le cou de Manna se tordit à son contact, sa tête basculant d’un côté comme si elle n’était plus soutenue que par un fil trop lâche. Ses bras se crispèrent, ses doigts se recourbant en un geste mécanique et désarticulé. Ses yeux voilés ne semblaient pas le voir mais libéraient une émotion qu’Evanna ne connaissait que trop bien : la terreur.

Son père arriva enfin, mettant fin à la transe du scientifique.

— Philip, mon vieil ami ! s’exclama-t-il.

Anderson tendit les bras pour l’enlacer mais ne reçut en retour qu’une moue de dégoût.

— J’ai enfin réussi, après toutes ces années. Grâce à notre fille prodige.

— Dr Anderson, désolé, mais c’est impossible… intervint un chercheur à l’air fébrile, des rapports à la main. Selon nos calculs, la transfusion ne sera viable et complète que dans deux semaines. Il est inconcevable que…

— Taisez-vous donc, ordonna-t-il. Orson, vérifie tout ça.

Obéissant, Caleb s’approcha de l’ordinateur sur lequel il était intervenu plus tôt. Il fit glisser ses doigts sur le clavier et un silence pesant s’étira, uniquement ponctué par le cliquetis des touches. Puis, un ricanement bref et il se redressa lentement, son regard croisant celui du chercheur avant de se poser furtivement sur elle, puis sur Anderson.

— Les résultats sont unanimes, c’est une réussite, répondit-il avec un sourire. Venez voir par vous-même, vos analyses sont on ne peut plus claires.

Si Anderson le crut sur parole, Evanna, elle, n’accorda aucun crédit à cette affirmation. Elle connaissait ce sourire fier, sûr de lui… manipulateur.

Son regard chercha aussitôt celui de son père adoptif, et elle trouva sur son visage une expression qu’elle aurait préféré ne jamais voir. Ce n’était pas de la surprise ni de l’inquiétude, non… c’était de la maîtrise. La sérénité de quelqu’un qui évoluait sur un terrain qu’il connaissait parfaitement, et qui avait envisagé chaque scénario avant même que la partie ne commence.

« Votre père était un homme intelligent »

Le visage de l’héritier Weber lui apparut mais elle le chassa d’un brusque mouvement de tête, les yeux ancrés à celui qui l’avait élevé. Il souriait. Un sourire énigmatique et subtil qui en disait bien trop long : il avait tout planifié avec l’aide de Caleb… et ne lui avait rien dit.

Évidemment qu’il ne lui avait rien dit. Elle n’aurait jamais accepté qu’il prenne un tel risque, et il le savait. Car que se passerait-il si Anderson tentait de franchir l’arche et qu’il n’y parvenait pas ? Leur trahison serait alors dévoilée au grand jour, et tous deux seraient exécutés.

Cette pensée fit chuter son cœur dans sa poitrine. La mort de Caleb serait dramatique, bien sûr – elle avait encore besoin de lui pour sauver Thomas. Mais celle de son père… celle de son père finirait de l’anéantir.

Evanna n’eut pas le loisir d’y réfléchir davantage qu’une poigne d’acier s’abattit sur son bras. Anderson la força à se relever, ses doigts s’enfonçant dans sa peau comme des aiguilles.

— Toi, tu viens avec moi.

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