Chapitre 32 (Evanna) (2/2)
[2/2]
— Toi, tu viens avec moi.
— NON !
La voix de son père résonna dans la clairière, bientôt étouffée par un soldat utopiste qui le frappa violemment à l’estomac. Il s’écroula à terre, ses yeux emplis de terreur rivés sur elle.
— Papa, non, ne crie pas, je t’en prie ! le supplia-t-elle au souvenir du sort qui avait été réservé à sa mère adoptive. Surtout, ne bouge pas et ne fais rien ! Tout va bien se passer.
L’air était électrique alors qu’Anderson la traînait jusqu’à l’arche. Chaque pas résonnait comme une sentence irrévocable mais elle ne se débattit pas, désireuse de protéger la seule famille qui lui restait. Mais alors qu’ils approchaient, une ombre s’interposa entre eux. Un corps frêle secoué de tremblements incontrôlables se dressa sur leur passage, ses bras tendus devant elle comme pour les empêcher d’avancer.
— Fi… fille…
D’un revers, Anderson repoussa Manna comme on balaierait un obstacle insignifiant. Elle s’effondra, son dos heurtant violemment le sol dans un bruit sourd. Son corps se recroquevilla sur lui-même, secoué par une plainte étranglée mêlée à un éclat de rire.
— Laisse‑la tranquille, espèce de monstre ! cracha-t-elle avec fureur.
Evanna voulut se précipiter vers elle, mais il l’en empêcha. Un frisson glacé remonta le long de son échine et grandit en elle, se glissant dans chaque fibre de son être jusqu’à atteindre les tréfonds de son âme. Une présence qu’elle n’aurait jamais dû oublier s’éveilla en elle, mais dont l’absence avait creusé un vide si profond qu’elle avait dû apprendre à survivre sans elle.
Si le retour d'Erin réchauffait le cœur d’Evanna au point qu’elle eut envie d’en pleurer, elle ne fut étrangement pas la seule à l’avoir perçue. L’ombre de sa mère tressaillit, elle aussi, ses prunelles voilées de brume se relevant jusqu’à elle pour fixer quelque chose plus haut encore. Aussi bref qu’un éclair fendant l’obscurité, une flamme les traversa pour se matérialiser à ses côtés. Šamana apparut dans une myriade d’étincelles éthérées, un souffle d’énergie imperceptible pour tous sauf pour elles.
Sa respiration se coupa tandis que le visage de Manna se métamorphosait sous ses yeux. Ce n’était plus un masque figé dans une éternelle confusion ni une coquille vidée de son humanité… c’était sa mère. Sa mère qui se relevait lentement, vacillante mais portée par une force qui la dépassait. Son regard ne quitta pas Anderson tandis qu’elle tendait une main vers la table derrière elle, ses doigts se saisissant fermement d’un scalpel.
Evanna voulut parler, mais aucun son ne franchit la barrière de ses lèvres. Elle ne put que la regarder avec horreur plonger la lame dans son abdomen, sa tunique se teintant d’un sang d’encre sombre et irréel sous la lueur blafarde de la lune.
— NON !
Son cri de désespoir alerta Anderson qui pivota violemment, son visage se figeant dans une stupeur absolue à la vue de sa femme qui se poignardait. L’acier mordait sa chair avec une régularité implacable, et chaque entaille résonnait dans l’air comme si l’univers entier vibrait au rythme de ce rituel silencieux.
— Non ! Non, je t’en prie, arrête ! hurla‑t‑elle encore.
Mais elle n’écouta pas. Un quatrième coup, un cinquième, un sixième… et Evanna eut soudain l’effroyable sensation qu’elle ne comptait pas les coups, mais les âmes qui lui avaient pris sa mère. Anderson recula d’un pas, sa respiration devenue erratique. Chaque blessure était un exutoire, chaque coup de scalpel une libération.
Une force insaisissable grondait autour d’eux quand soudain, elles lui apparurent enfin.
D’abord indistinctes, puis bien réelles.
Des âmes – des dizaines, peut-être même des centaines.
Certaines se détachaient encore de Manna, tourbillonnant autour d’Anderson dans une danse silencieuse qui ne lui laissait aucune échappatoire. Et lui… lui riait, les bras grand ouverts. Un rire exalté et fou, ivre de la révélation qu’il pensait avoir atteinte.
— J’y suis enfin !
Un souffle silencieux, une onde brutale, et c’est tout ce qu’il fallut pour qu’Anderson disparaisse sous leurs yeux. Happé dans les méandres de l’Écume, dévoré par l’abîme qu’il avait tant désiré conquérir. Une chape invisible s’abattit sur la clairière, aspirant jusqu’au moindre souffle alentours tandis que le silence alourdissait l’air d’un poids presque tangible.
L’accalmie ne fut qu’illusoire. Un grondement sourd ne tarda pas à se faire entendre – lointain, d’abord, comme un murmure enfoui dans les entrailles de la terre. Puis il enfla, jusqu’à vibrer dans l’air et sous leurs pieds. L’arche tout entière fut secouée par une force incontrôlable, ses parois craquelant sous la pression grandissante qui l’ébranlait de l’intérieur. Des failles sombres se dessinèrent sur sa surface, déchirant sa matière dans une lente agonie. Une lumière noire s’en échappait par vagues, étendant son emprise jusqu’au ciel où elle avala la pâleur de la lune et le dernier éclat des étoiles.
Dans un soupir à peine audible, Manna s’effondra au sol.
— Maman !
Le cri d’Evanna s’échappa dans un mélange de panique et de déni. Elle se jeta à genoux, rattrapant le corps vacillant de sa mère avant qu’il ne s’écrase. Sa peau était glacée, et son souffle saccadé peinait à franchir la barrière de ses lèvres. Chaque inspiration semblait une lutte, chaque mot un effort arraché à l’inexorable. Pourtant, un sourire effleurait son visage, empreint d’une douceur infinie et d’une sérénité qui contrastait avec le chaos grandissant autour d’elles.
— Ne reste… pas là…
Evanna secoua la tête, refusant d’entendre ces mots et encore moins de les accepter. Elle n’avait reconnu Manna comme sa mère que depuis peu, mais quelque chose profondément ancré en elle l’empêchait de lui tourner le dos. Un instinct viscéral et primitif qui l’exhortait à la sauver, à s’accrocher à ce lien à peine retrouvé.
— L’Écume… réagir… Neil… pas accepté…
La voix de Manna n’était plus qu’un souffle haché, ses mots se perdant dans l’ombre d’une conscience vacillante. Pourtant, sa main eut encore la force de trouver la joue de sa fille.
— Sadell… en danger… laboratoire… souterrain… en sécurité…
Ses traits se crispèrent sous l’effort, ses doigts se refermant sur les siens comme si ce simple contact l’aidait à ancrer son esprit dans le présent. Lorsqu’elle reprit la parole, sa voix était plus claire, déchirante de lucidité.
— Šariagg est la clé. Récupère le cylindre et va voir sa descendante. Elle te dira ce que tu dois faire pour arrêter Ekha. Écoute-la. Fais‑lui confiance.
L’émotion passa dans ses yeux, mélange de regret et de résignation.
— Je suis désolée, Evanna… de ne pas avoir été là pour toi.
Sa voix s’étiola, brisée par l’épuisement et la douleur. Son souffle devint plus erratique, mais elle força son regard à se lever au-dessus d’elle. Suspendue dans l’air, Erin flottait, immatérielle et insaisissable, une boule d’énergie pure aux reflets mouvants. Son essence dorée n’avait ni forme définie ni contours précis – juste une lueur dansante comme une flamme silencieuse incapable de s’éteindre.
— Mais je suis heureuse qu’Erin ait pu l’être.
Elle toussa, une quinte sèche et douloureuse qui lui déchira les entrailles, mais son regard inébranlable l’ignorait, rivé sur l’âme d’Erin qui les surplombait.
— Sauve-la, je t’en prie… Vite…
— Non ! répliqua Evanna en s’accrochant à elle. Non, tu viens avec nous !
À peine avait‑elle proféré ces paroles qu’une force invisible s’enroula autour d’elle. D’abord subtile, puis implacable face à sa résilience. Les doigts d’Evanna tentèrent de s’agripper plus fermement à sa mère, mais son corps glissait peu à peu hors de son contrôle.
Et bientôt… elle le vit de l’extérieur.

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