Chapitre 33 (Grant) (1/2)
6e mois de l’an 29 – Région de Sadell
Autour de Sadell, les forêts s’étendaient à perte de vue, un labyrinthe végétal où les ombres s’entrelaçaient sous l’épaisse canopée. À cette heure du jour, la lumière perçait à peine à travers le feuillage dense, projetant des taches mouvantes sur le sol couvert de mousse et de racines noueuses. L’air y était chargé d’humidité et de l’odeur âcre de la terre humide, mêlée aux effluves boisées des conifères qui bordaient les sentiers oubliés.
Occupé à faire sa ronde, Grant ne se laissa pas distraire plus longtemps par ce spectacle. Cela faisait plusieurs jours que lui et Thomas avaient atteint la ville, et ils avaient décidé d’y faire halte avant de se diriger vers le laboratoire. Leur voyage avait commencé en jeep deux semaines plus tôt, un vieux véhicule usé jusqu’à l’os dont ils avaient trouvé la carcasse sur la rive ouest d’Ashford. Ils avaient dû l’abandonner à l’orée des sous-bois, ensuite guidés par la connaissance instinctive des lieux de Thomas.
Leur périple avait alors pris une teinte inattendue, loin de l’urgence et du danger qui avaient jusqu’alors marqué leur quotidien. Le calme, le chant diffus des oiseaux dissimulés dans les feuillages, le craquement régulier des branches sous ses pas… Tout lui avait donné l’impression d’une simple excursion entre amis. Il avait observé Thomas marcher devant lui, plus détendu qu’il ne l’avait jamais vu – comme si sa forêt natale, en l’enveloppant de sa quiétude, lui offrait ce qu’il n’avait jamais osé espérer retrouver.
Durant leur traversée, aucun d’eux n’avait rencontré de membres de l’ASU, ni même personne d’autre. Cet état de fait l’avait surpris, mais pas au point de l’alarmer. Après tout, Anderson avait obtenu ce qu’il voulait de l’Académie. Rien d’étonnant, donc, à ce que les utopistes aient préféré se retrancher dans leurs propres installations à l’abri du monde extérieur. Sauf qu’en arrivant à Sadell, ils n’avaient, là aussi, trouvé qu’un désert silencieux. Pas un champ de ruines à proprement parler mais une ville fantôme, figée dans un abandon trop récent pour ne pas être inquiétant.
Sa ronde terminée, Grant contourna les habitations aux fenêtres soufflées pour rejoindre Thomas. Il n’osait imaginer ce que son ami devait ressentir ici, à errer dans les rues désertes de son enfance et à en reconnaître chaque recoin sans pour autant y retrouver ses proches.
Quoique, comme toujours, c’est auprès d’eux qu’il le trouva. Au cimetière, immobile devant une rangée de tombes fraîchement scellées. Des sépultures qui lui murmuraient une vérité implacable : sa sœur était encore en vie, là, quelque part… peut-être plus proche qu’il ne l’imaginait. Grant aurait dû s’en inquiéter, peut-être. Pourtant, il ne ressentait aucune peur, sa vérité immuable. Car quoi qu’il arrive, il veillerait sur eux deux au prix de sa propre vie.
— Rien à signaler ?
La voix de Thomas le tira de sa torpeur, lui faisant par la même occasion remarquer que, si lui n’avait pas cessé de dévisager son ami, ce dernier le scrutait désormais en retour. Il affichait comme toujours un sourire léger et insouciant, comme s’il allait bien.
— Rien à signaler, confirma-t-il. Nous sommes toujours seuls au monde.
Son ami lui répondit par ce petit rire qui avait le don de lui mettre du baume au cœur alors qu’il reportait son attention sur les tombes devant lui. Son sourire s’effaça légèrement et, dans son attitude, l’ombre d’une tristesse apparut. Pas celle qui le caractérisait d’habitude, dissimulée par une tonne d’optimisme, mais une douleur plus sourde.
Une fatigue qui ne s’exprimait pas par des mots mais qui pesait sur son corps.
— À quoi penses-tu, Thomas ? l’encouragea-t-il à se confier.
— À rien, c’est juste que…
Il hésita, ses épaules s’affaissant sous le poids d’un fardeau encore invisible.
— Tu sais, Kaz, depuis tout gosse, Evy a toujours pris soin de moi. Un peu trop, même.
Il esquissa un sourire, un de ceux qui vacillent entre amusement et nostalgie.
— Elle voulait toujours qu’on soit ensemble, qu’on partage tout… et je compte même plus les fois où elle m’a traîné de force dans notre cabane, ajouta-t-il dans un rire espiègle. Et puis du jour au lendemain, j’ai disparu. Pour rejoindre l’Académie, je veux dire. Merde, elle me l’a jamais dit mais je sais qu’elle a été dévastée. Pourtant, tu sais ce qu’elle m’a dit la première fois que je l’ai appelée de Mosley ?
— Qu’elle était fière de toi ?
— Qu’elle était fière de moi, répéta-t-il avec un rire sans joie. Elle m’a souhaité bonne chance, m’a dit qu’elle espérait que je trouverais ce que j’étais venu chercher, et qu’elle attendrait avec impatience le jour où je rentrerais pour que je finisse de lui lire notre histoire.
— Votre histoire ? s’étonna-t-il. Quelle histoire ?
Seul un silence pesant s’installa en réponse, chargé d’une tension presque palpable. Le regard de Thomas se perdit dans le vide, comme si la question était venue troubler un équilibre déjà fragile. Il expira lentement, ses poings se serrant tandis qu’il tournait la tête vers lui, l’ombre de la culpabilité voilant son regard.
— Il est bien là, le problème, Kaz… J’en ai aucune idée.
Son ton avait été bas, presque étranglé. Ses épaules s’affaissèrent sous le poids de l’affliction, et il reporta son attention sur les tombes devant lui.
— J’en ai putain d’aucune idée… répéta-t-il dans un souffle. Elle a passé cinq ans à me parler d’un moment qui avait compté pour elle, d’une complicité qu’elle espérait retrouver, et moi… non seulement j’ai tout oublié, mais en plus, j’ai jamais été foutu de le lui avouer. Putain, quel connard je fais…
— Thomas…
— J’aurais dû, je sais, l’interrompit-il. Mais tu vois, Kaz, il y a ce truc avec Evy qui fait qu’on n’a pas envie de la décevoir. Quand elle était petite, elle voulait pas seulement passer du temps avec moi, tu sais. Elle en avait besoin. Au départ, c’était un peu effrayant, mais j’ai fini par aimer ça avec le temps. Sa façon de me regarder, de m’admirer… je me sentais important. Et s’il y a bien une chose que j’ai mis un point d’honneur à respecter toutes ces années, c’est d’être à la hauteur de ses attentes, tu vois ? C’est même pour ça que…
Il hésita, le regard perdu devant lui.
— C’est même pour cela que tu as décidé de t’engager, comprit Grant.
— Ouais, lâcha-t-il avec amertume. Je voulais devenir une sorte de héros, pour qu’elle soit fière de moi. Sauf que maintenant, je réalise que j’avais pas besoin de partir pour le devenir. Je l’étais déjà. À ses yeux.
Le silence s’étira, alourdi par tout ce qui ne pouvait être réparé. Thomas contempla les tombes comme si elles détenaient la clé d’un passé qui aurait pu être différent.
— Un héros… répéta-t-il dans un souffle. Comme si j’en avais déjà eu l’étoffe.

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