Chapitre 33 (Grant) (2/2)
La nuit tombait sur Sadell lorsque Grant revint de sa ronde du soir. L’obscurité s’installait peu à peu, et l’air chargé d’humidité portait encore l’odeur nauséabonde du chaos récent. Il trouva Thomas au centre de la place centrale, occupé à inventorier tout un tas d’armes qu’il avait regroupées. Il avait retrouvé cette légèreté qui le définissait si bien, celle qui ne cessait jamais de le surprendre.
— Mauvaise nouvelle, annonça-t-il lorsqu’il remarqua sa présence. Tous les verrouillages biométriques et systèmes de reconnaissance ont sauté…
Sourire aux lèvres, Grant s’agenouilla à ses côtés et récupéra un fusil.
— Ça, c’est plutôt une bonne nouvelle, Thomas, le taquina-t-il en l’examinant.
— … mais les systèmes de mise à feu aussi.
— Ah.
— Les joies de l’avancée technologique, soupira son ami en balançant l’arme qu’il tenait dans la pile. Comme quoi, rien ne vaut un bon vieux Colt mécanique, je l’ai toujours dit.
— Qu’est-ce qui aurait pu causer une telle perturbation ?
— Une impulsion électromagnétique, répondit Thomas en récupérant un pistolet pour le démonter. Regarde, tous les circuits ont grillé. C’est pareil pour les autres.
Il marqua une pause, son expression se durcissant légèrement sous sa casquette.
— C’est probablement ça qui a fait péter toutes les vitres et tué tout le monde, d’ailleurs.
— Les expériences d’Anderson auraient mal tourné ?
— C’est ce que je pense. On devrait aller jeter un coup d’œil au labo, demain.
Grant acquiesça sans un mot. L’idée de ce qu’ils allaient peut-être découvrir là-bas lui pesait sur l’esprit, mais il ne devait pas penser négativement. Il se redressa légèrement, mais lorsque son regard se porta sur Thomas, celui-ci l’observait déjà avec attention. Pas avec cette gravité qu’imposait leur situation, non. Son expression était différente. Curieuse. Cette même bienveillance naturelle qui, chez lui, ne disparaissait jamais complètement.
— Qu’y a-t-il ?
— Comment c’est, Akizora ? J’y suis jamais allé.
Grant réprima une moue d’incompréhension face à cette question des plus triviales. Parler de sa région natale n’était pas quelque chose qu’il faisait, et encore moins qu’il appréciait faire. Non pas qu’il en gardait des souvenirs cuisants, plutôt qu’il n’en avait pas du tout. À bien y réfléchir, oui, peut-être le problème venait-il du regret de n’avoir rien à en dire.
— Pourquoi as-tu soudainement envie de parler de ça ?
— Pourquoi pas ? L’exercice s’y prête plutôt bien, non ?
Thomas haussa les épaules avant d’ajouter, taquin :
— J’ai bien passé deux semaines à te bassiner avec mon enfance et mes souvenirs, moi.
— Ça ne m’a pas dérangé.
Son ami ne répondit rien, mais son regard appuyé parlait pour lui. Il semblait lui dire que, puisque lui avait pu l’écouter sans rechigner deux semaines durant, il était plus qu’évident qu’il pouvait en faire de même… d’autant plus qu’il était celui qui avait posé la question.
— C’est tout aussi vaste que Sadell, s’autorisa-t-il à répondre. Mais bien moins feuillue.
— Sans déc’, s’étrangla Thomas. T’as pas une description plus précise ?
Grant esquissa un sourire en coin devant son impatience.
— Là-bas, la nature est plus douce, reprit-il en regardant tout autour de lui. Pas sauvage comme ici, juste… paisible. Les collines s’étendent à perte de vue, parsemées de cerisiers en fleurs qui couvrent le sol de pétales. Les rivières sont limpides, si calmes qu’elles reflètent le ciel comme un miroir.
Son regard s’égara un instant, happé par le souvenir lointain de ces paysages trop souvent laissés dans l’ombre de sa mémoire.
— La lumière y est différente aussi. Elle baigne tout d’une teinte dorée, des toits sombres des maisons aux champs de fleurs sauvages. Et surtout, le silence n’a rien d’inquiétant. Ce n’est pas celui du vide ou du mystère, c’est celui de la quiétude. C’est étrange mais ce dont je me souviens surtout, c’est que tout semble en équilibre, à Akizora. En harmonie.
Il se tut, réalisant qu’il devait très probablement avoir l’air stupide à se confier de la sorte.
— Ça a l’air magique… J’aimerais bien y aller.
— On ira ensemble, si tu veux. Quand tout cela sera terminé.
Thomas releva la tête vers lui, choqué autant que surpris.
— Serait-ce une once d’optimisme que je perçois chez toi, Kaz ?
Grant lui lança un regard blasé, avant de lever la main pour feindre de lui asséner un coup derrière la tête. Il esquiva de justesse en riant, mais pas assez vite pour l’empêcher de lui arracher sa si précieuse casquette. Il l’observa un instant, la tournant du bout des doigts comme s’il pouvait, à travers elle, orienter le cours de ses pensées. Puis, sans un mot, il la replaça sur le crâne de son ami.
— C’est que j’ai remarqué que tu traînais un peu à le compléter, ton tour du monde. J’ai pensé qu’un peu d’aide ne serait pas de trop. Enfin, si ça te dit.
Une lueur étrange passa dans le regard de Thomas, fugace et indéchiffrable. Il ne répondit pas tout de suite, ses traits s’étirant dans une expression indéfinissable entre la surprise et quelque chose de plus retenu. Il détourna aussitôt la tête, un léger malaise flottant dans l’air tandis qu’il réajustait distraitement la visière de sa casquette.
— J’ai dit quelque chose de mal ?
— Non, rien.
Grant tentait désespérément de décrypter cette réaction quand un bruit soudain brisa le silence de la nuit. Un craquement sec, à peine perceptible, mais suffisant pour éveiller son instinct. Il se releva d’un seul mouvement, imité par Thomas qui, déjà, lui indiquait le chemin pour se mettre à l’abri.
Mais l’embuscade surgit sans attendre.
Des formes se détachèrent dans l’obscurité pour les encercler de toutes parts, avançant à pas lents mais menaçants. Aucune arme à feu. Juste des lances, des bâtons grossièrement taillés et des haches de fortune. Un équipement archaïque, presque primitif… mais leur nombre seul suffisait à écraser toute tentative de résistance.
Grant ne mit pas plus de quelques secondes à les reconnaître. Ils étaient ces fanatiques qui l’avaient traqué deux ans plus tôt, lorsqu’il s’était enfui du laboratoire de l’Académie après avoir assassiné Thomas. Un bref échange de regard avec ce dernier suffit d’ailleurs à mettre en place le plan d’action. Mais au moment où ils levaient les mains en signe de reddition, l’un des utopistes lâcha un râle terrifiant qui déchira l’air, avant de laisser tomber son arme au sol.
Bientôt, un autre l’imita.
Et un autre.
Puis, encore un autre.
Le bruit sourd des armes chutant sur la pierre brisée résonnait dans le silence nocturne, mais ce n’était rien comparé à leurs regards vides figés sur Thomas alors qu’ils tombaient à terre les uns après les autres.
Ce n’était pas normal. Rien dans cette scène ne l’était. Ces fanatiques n’étaient pas du genre à abandonner, encore moins à plier le genou sans raison. Leur rage, leur ferveur, leur hystérie… Ces hommes-là n’avaient peur de rien, aveuglés par leur foi. Ils auraient dû se jeter sur eux, les massacrer sans une once d’hésitation.
Alors pourquoi ?
Pourquoi leurs visages durs s’étaient-ils vidés de toute haine ? Pourquoi ces mêmes hommes qui les encerclaient un instant plus tôt gisaient-ils maintenant à genoux dans la poussière, les yeux rivés sur Thomas comme s’ils voyaient un spectre revenu d’entre les morts ?
Peut-être parce qu’au fond, ils en voyaient un.
Un murmure s’éleva lentement parmi eux, un souffle porté par une seule voix.
— Ekha…
Puis, un autre le reprit.
— Ekha… Ekha…
Puis un troisième…
Et bientôt, ils n’étaient plus qu’un seul chœur, scandant ce nom comme une prière.
L’adrénaline fusa dans les veines de Grant, et son instinct prit le dessus. Il se tourna vers son ami pour le mettre en garde, mais Thomas n’était déjà plus à ses côtés. Il le chercha du regard et le trouva s’avançant vers les utopistes, son pas presque cérémonial. Son corps tout entier irradiait d’une autorité froide et détachée, une présence qui n’avait rien à voir avec l’ami qu’il connaissait…
Ekha.
Les chants cessèrent net. Un silence absolu régnait désormais, comme si le monde entier retenait son souffle face au retour de celui qu’il scandait. Mais lui ne pouvait tout simplement pas y croire. Thomas s’était montré d’une résilience à toute épreuve ces dernières semaines, il avait repoussé chacun des assauts de l’Immuable avec une volonté implacable, sans faiblir une seule fois.
Grant fit un pas vers lui et posa sa main sur son épaule, la gorge sèche.
— Thomas…
Le corps de son ami s’arrêta net, levant légèrement le menton comme s’il reconnaissait enfin sa présence. Il pivota vers lui mais lorsqu’il parla, ce ne fut pas avec sa voix. C’était une voix plus grave, plus assurée, portant en elle une certitude absolue, un calme qui ne tolérait aucune contestation.
— Merci, Kaz.
Un choc violent explosa contre sa tempe, libérant une onde de douleur fulgurante qui envahit son crâne et brouilla sa vision. Il tituba, tentant de s’ancrer dans la réalité pour ne pas sombrer mais le sol s’effondrait déjà sous lui.
— De m’avoir ramené chez moi… C’était vraiment sympa.

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