Chapitre 34 (Grant)

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À bien des égards, Sadell possédait de nombreuses facettes. Pour certains, il ne s’agissait que d’une région isolée, une jungle impénétrable qui recelait encore en son sein les erreurs du passé. Pour d’autres, c’était la définition même de la liberté, insoumise et sauvage. La nature en demeurait souveraine, indifférente aux luttes humaines qui n’avaient jamais su la dompter.

Mais pour Grant, elle ne représentait que la désillusion.

C’est du moins ce qu’il ressentit lorsque ses paupières encore engourdies se relevèrent doucement, un plafond de bois sombre se dessinant au-dessus de lui. Une odeur de terre humide lui emplissait les narines, lui laissant un goût amer sur la langue et âpre dans le cœur. Il tenta de se redresser, mais sans succès. L’impression d’un corps encore trop lourd pour répondre, couplée à ses poignets fermement ligotés devant lui.

Le souvenir du choc explosa dans son crâne, ravivant une douleur fulgurante à sa tempe. Mais ce n’était pas tant le coup porté qui le torturait… plutôt celui qui le lui avait asséné.

Il s’était laissé avoir.

Tous ces moments partagés avec Thomas, ces révélations murmurées entre deux sourires, cette aisance plus naturelle qui s’était installée entre eux depuis leur départ d’Ashford… Du vent. Une illusion savamment orchestrée dont il avait été le pantin docile sans même se douter qu’Ekha se jouait de lui. Car il en était sûr, désormais. Il ne savait pas exactement dire pourquoi, mais il en était sûr. L’Immuable avait pris le contrôle de son ami depuis bien longtemps déjà… et lui n’avait rien vu. Mais dans ce cas, pourquoi était-il toujours en vie ? Pourquoi ne l’avait‑il pas tué dès qu’il en avait eu l’occasion ? Une pensée qu’il n’eut pas le temps d’approfondir.

À peine perceptible mais suffisant pour le tirer de ses pensées, un bruit sur sa gauche le fit se redresser. Tremblante, une silhouette était recroquevillée sur elle‑même, le visage maculé de boue au point d’en être méconnaissable. Pourtant, l’éclat dans son regard lui permit en un instant de l’identifier. Un regard dissimulé derrière de grosses lunettes aux verres fissurés qui ne manqua pas de faire bouillir son sang de l’intérieur.

Dans un grondement, Grant roula sur le côté et l’attrapa par le col pour le plaquer au sol. Ses poignets ligotés n’empêchèrent pas son poing de fuser, percutant sans retenue le visage de son compagnon de cellule. Une fois. Deux fois. Trois fois… et son sang se mêla enfin à la poussière, maculant sa peau tuméfiée d’un carmin plus profond.

La pression redescendue, Grant relâcha sa victime et épousseta calmement le revers de sa veste – geste vain au vu de la boue qui l’imbibait. Il soupira avant de se laisser retomber contre les barreaux de la cage qui leur faisait office de cellule, son esprit dérivant vers cette rage soudaine qui l’avait habité. Peut-être était-elle née d’un désir de justice que le destin n’avait jamais jugé bon d’assouvir… ou bien peut-être l’avait-il simplement fait pour Eliott.

— Je serais curieux de savoir comment tu as atterri là, Orson. Tu m’expliques ?

Le nez en sang, Caleb se redressa dans un geignement faiblard avant de s’adosser à son tour contre les barreaux. Il entama alors son récit au moment où Anderson avait débuté ses expériences sur Evanna. L’histoire fut des plus captivantes, mais Grant n’en retint que deux choses essentielles : son ancienne protégée n’était très probablement plus dans les parages, et elle avait commencé à travailler avec l’aide de son bourreau sur un moyen durable de préserver Thomas de l’influence d’Ekha.

C’était donc cette piste qu’il se décida à suivre… avec son nouvel allié.

*

Les jours suivants, Grant passa son temps à observer et à analyser chaque détail du village primitif dans lequel il avait été fait prisonnier. Leur façon de vivre, leur langage corporel, les allées et venues des gardes, leurs faiblesses aussi. Puis les relèves, les angles morts et les failles dans la vigilance de leurs geôliers, jusqu’à élaborer un plan. Mais lorsqu’enfin, sûr de lui, il le partagea avec Caleb…

— C’est impossible, rétorqua ce dernier. Il y a des pièges partout.

— Oui, et je les ai déjà identifiés.

— Ceux autour de nous, peut-être, mais il y’en a tout autour du village aussi. J’ai déjà vu plusieurs personnes tenter leur chance et échouer. Ils t’attrapent et ils te ramènent ici. Jusqu’au rituel.

Étrangement, Grant n’eut aucun mal à imaginer le type de rituel dont il parlait.

— Depuis combien de temps es-tu là ? demanda-t-il.

— J’ai arrêté de compter. Plusieurs semaines, peut-être, voire des mois.

— Et comment se fait-il que tu sois encore vivant ?

Caleb laissa passer un silence.

— J’ai réussi à les convaincre que je pouvais faire revenir Ekha, avoua‑t‑il enfin.

Grant ne répondit rien sinon un rire cynique. Il aurait dû s’en douter. Ce rat était un survivant, mais un survivant qui ne reculait devant rien pour sauver sa peau. C’était même presque admirable, en un sens. Un instinct de survie si affûté qu’il pouvait se frayer un chemin au milieu d’une secte fanatique et s’en tirer en leur vendant des promesses en l’air.

Il soupira, son plan tombé à l’eau. Du moins, pour l’instant. Il lui fallait d’abord examiner les alentours, comprendre la topographie exacte du camp et identifier les éventuelles échappatoires. Mais pour ça, il devait sortir d’ici. Trouver une excuse pour circuler librement, sans quoi il ne tarderait pas à se retrouver allongé sur l’autel d’un sacrifice païen, son sang coulant en offrande à un dieu qui n’en était même pas un.

Mais au moment où il allait interpeller son gardien pour négocier une sortie, l’utopiste s’effondra sous ses yeux. Grant le fixa un moment sans comprendre avant de regarder tout autour, ses muscles tendus prêts à réagir. À travers les branchages, une silhouette se dessinait, d’abord indistincte, floue sous la lumière vacillante du feu de camp. Puis elle devint de plus en plus familière, s’approchant de leur position avec un calme déconcertant.

S’accroupissant auprès de sa victime, Thomas tourna la tête vers lui, le regard brillant de son éternelle lueur malicieuse. Un sourire étirait ses lèvres tandis qu’il la retournait, ce foutu sourire léger et insouciant qui était si facilement parvenu à le tromper. Grant réprima un grognement. Quel intérêt Ekha avait-il de continuer à feindre la bonne humeur de son ami alors qu’il avait déjà atteint son objectif ?

— Bah alors Kaz, pourquoi tu tires cette tronche ? T’es pas content de me voir ?

L’impact fut instantané.

La voix.

Cette voix.

D’eux-mêmes, ses muscles se relâchèrent et son cœur reprit un battement plus naturel. Ça n’avait pas été la voix d’un monstre, froide et implacable. Elle avait été douce et enjouée… comme la sienne. C’était bien lui. Pas une illusion, ni une supercherie. Juste lui dans toute son insolence agaçante, avec son sourire de sale gosse et son ton moqueur.

Encore sonné par le basculement brutal opéré par son esprit, Grant le regarda ligoter son geôlier et s’emparer de sa machette. Il s’approcha ensuite de sa cellule, lui ordonnant de reculer tandis que l’acier fendait l’air et s’abattait d’un coup sec sur la corde le maintenant prisonnier.

Le nœud céda et Thomas l’aida à se remettre debout. Une position qu’il n’avait pas expérimenté depuis trop longtemps, se surprit-il à penser tandis qu’il faisait craquer son cou.

— Étais-tu vraiment obligé de me laisser pourrir ici plusieurs jours ? lui reprocha-t-il.

— Nan, mais j’avoue que te voir croupir sans raison m’a bien plu, ricana-t-il en tranchant ses entraves. Et ce coup de poing… Oh là là, mais le pied… total !

Grant lui octroya un regard blasé, mais ne rétorqua pas outre-mesure : il pouvait bien accuser cette petite vengeance compte tenu de tout ce qu’il lui avait déjà infligé par le passé.

— Que s’est-il passé ?

— Bah quand j’ai vu qu’ils me prenaient pour Ekha, je me suis dit qu’ils me feraient aucun mal, mais à toi… Sans vouloir t’offenser, t’es personne pour eux, ajouta-t-il en riant, sa main replaçant machinalement la visière de sa casquette. J’ai pas réfléchi, j’ai improvisé.

— Je dois reconnaître que c’était du grand art.

Thomas lui adressa un sourire malicieux, un brin fier.

— J’ai profité d’être infiltré pour étudier le terrain, poursuivit-il en accrochant la machette à sa ceinture. Y’a des pièges partout, mais j’ai déjà testé l’itinéraire à suivre. Le plus sûr serait de filer vers l’est, puis de redescendre vers le laboratoire. Oh, et on devrait éviter Sadell quelque temps, même si je les ai convaincus de ne plus y retourner…

Il marqua une pause, son regard se perdant un instant dans le vide.

— J’ai quelques doutes sur leurs capacités intellectuelles.

— Que font-ils réellement, ici ? Que veulent-ils ?

— La vérité, Kaz ? Rien, répondit-il dans un soupir. Ils sont piégés ici depuis bien trop longtemps, torturés par des âmes damnées, et ça les a rendus complètement fous. Ils dédient juste leur vie à Ekha et s’adonnent à des rituels en pensant qu’ils leur permettront d’accéder à la vie éternelle dans l’Écume… Le pire, c’est qu’ils pensent même sauver ceux qu’ils capturent et sacrifient, ajouta-t-il après un temps.

— C’est terrifiant.

— C’est surtout très triste.

Un silence pesant s’installa.

— Bah quoi, c’est vrai, chercha-t-il à se justifier. Personne ne devrait avoir à subir ça, ils sont plus que l’ombre d’eux-mêmes… Pour être honnête, je pense même qu’ils seraient plus heureux dans l’Écume.

Grant fronça les sourcils.

— Tu veux les tuer ? s’étonna-t-il. Toi ?

— Bah ça serait faire preuve de clémence, nan ? J’en sais rien…

Thomas soupira avant de remarquer la présence de Caleb.

— Et lui, c’est qui ? demanda-t-il en le pointant du doigt.

Encore recroquevillé au fond de sa cellule, le scientifique ne releva même pas la tête. Grant dut aller le chercher pour le forcer à sortir, tout en réfléchissant déjà à ce qu’il allait répondre. Ce dont il était sûr, en revanche, c’était que certaines vérités n’avaient pas besoin d’être révélées. Mieux valait éviter de mentionner ce qu’il avait fait subir à sa sœur.

— Notre seul espoir, répondit-il en le poussant vers son ami.

Caleb manqua trébucher, avant de relever les yeux vers l’homme qui lui faisait face.

— Tu es Thomas, c’est ça ?

Thomas acquiesça sans un mot. Caleb poursuivit, un sourire mal assuré aux lèvres :

— Ta sœur est vraiment très attachée à toi, tu sais. Tu as de la ch…

— Orson, moins tu parleras, mieux ça vaudra.

Le ton de Grant claqua dans l’air, froid et sans appel. Le scientifique s’immobilisa, avant d’acquiescer sans discuter. Thomas, lui, ne broncha pas. Il n’insista pas non plus, mais son silence inhabituel laissait planer une ombre indéchiffrable au-dessus de sa tête.

— L’implant sur lequel tu travaillais avec Evanna, reprit Grant. Où est-il ?

— Au laboratoire, mais la plupart de mes notes sont restées à Sadell.

Le regard de Thomas glissa subitement jusqu’à lui, plus pesant cette fois. Il ne disait toujours rien, mais il n’était pas dupe pour autant. Il se demandait ce qu’il savait sur sa sœur que lui ignorait, pourquoi Caleb était ici et surtout, pourquoi Evanna ne l’était pas.

— Je te raconterai tout en chemin, Thomas, le rassura-t-il.

Tout ? Peut-être pas. Seulement ce dont il avait besoin de savoir. Leurs regards se croisèrent, et Grant esquissa un léger signe de tête pour s’assurer de sa compréhension. Thomas finit par le lui retourner, ses épaules s’affaissant pour retrouver son éternelle légèreté.

— OK, Kaz. Ça ressemble donc à un plan !

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