Chapitre 35 (Eliott) (1/2)
6e mois de l’an 29 – Région de Ruther
Le silence qui s’était abattu sur Ruther après le départ de l’Académie n’avait étrangement rien eu d’apaisant. Pas de cadavres jonchant les rues, pas de bâtiments éventrés par les tirs, juste une ville figée, suspendue dans l’écho de ce qui aurait pu être une guerre. Dès l’instant où Evanna avait été emmenée, les troupes s’étaient méthodiquement retirées comme si tout ce chaos n’avait été qu’une simple démonstration de force… et Eliott n’en était que plus amer.
Le regard porté vers l’océan, son cœur battait encore trop fort dans sa poitrine. Il se savait fou de ressentir ça, mais il aurait préféré un combat, des pertes, quelque chose à quoi s’accrocher pour justifier cette sensation de défaite qui le rongeait.
Mais non.
L’Académie avait gagné sans même avoir à se battre.
Et il était celui qui lui avait apporté cette victoire sur un plateau.
*
L’orphelinat se dressait au milieu des dunes, façonné par la résilience de ceux qui l’avaient bâti. Les murs en torchis blanchis à la chaux reflétaient les lueurs tamisées des lampes à énergie solaire, projetant des ombres mouvantes sur les dessins tracés à la craie par ses pensionnaires. Mais ce soir, il ne régnait plus ici la douce effervescence des jeux d’enfants. L’odeur familière de poussière, de sable et d’herbes sèches planait dans l’air, mais elle se mêlait à une fragrance plus électrique.
Celle du départ.
À l’intérieur du bâtiment, des silhouettes s’activaient sans bruit superflu, empaquetant tout ce qui pourrait leur être utile d’emporter. Assis à une table, Samuel observait le chaos organisé en silence, les traits marqués par un conflit intérieur qu’il avait déjà résolu. Il ne partirait pas avec eux. Il ne le pouvait pas, ne le voulait pas non plus… et Eliott le comprenait totalement. Sa place était auprès des filles qu’il avait miraculeusement retrouvées, dont l’une était blottie contre lui et l’autre jouait distraitement avec le tissu de sa manche.
Un peu plus loin, Hassan supervisait les enfants qui les aidaient aux préparatifs, son ton étonnamment doux et bienveillant pour quelqu’un qui, quelques jours auparavant, avait pensé mériter de mourir. Lui aussi avait décidé de rester à Ruther et, une nouvelle fois, il avait compris pourquoi. Hassan n’avait jamais été un soldat. Il n’avait jamais été un héros, mais il avait essayé de l’être… de la pire des manières. Et désormais, tout ce dont il avait besoin était de se racheter et d’expier ses fautes. Enseigner aux enfants comme il le faisait par le passé, être un repère pour eux et reconstruire quelque chose au lieu de tout détruire.
Peut-être voulait-il redevenir l’homme dont Mila était tombée amoureuse, finalement.
Celui qui n’avait pas encore tout gâché.
Dans l’entrée, Sarah s’affairait en silence, son visage impassible contrastant avec l’agitation qui régnait autour d’elle. Elle resserrait des sangles, ajustait des charges, sécurisait chacun de leurs sacs avec une précision méthodique. Il ne s’arrêta pas à sa hauteur – non par choix mais par respect pour elle. Elle semblait préférer le calme de sa solitude, et il ne serait pas celui qui la romprait.
Eliott atteignit enfin la cour. Là, Yann et Christie étaient assis par terre, plongés dans un décompte méthodique de leur stock d’armes. Ils relevèrent la tête d’un seul mouvement à son arrivée, son ami en récupérant une au sol pour la lui tendre.
— Quatre fusils fonctionnels mais les chargeurs sont presque vides, grommela-t-il.
Il passa ensuite une main sur sa nuque, visiblement frustré.
— Et on a quoi, six, sept grenades max ?
— Huit, corrigea Christie sans lever les yeux de sa liste.
Elle griffonna une note rapide sur son carnet, les sourcils froncés.
— Mais en nourriture, on tient à peine six jours en rationnant.
— Vous êtes conscients qu’on part pas à la découverte d’un nouveau monde, hein ? intervint Eliott. Qu’importe notre destination, on trouvera forcément des vivres quelque part, c’est pas la priorité. Le plus emmerdant, c’est les armes.
N’attendant pas de réponse, Eliott fit glisser la culasse du fusil que Yann lui avait tendu, retira le chargeur et vérifia le percuteur. Il repéra immédiatement l’absence de circuits imprimés. Pas de connecteurs non plus, d’ailleurs, ni d’indicateurs lumineux. Son doigt glissa le long de la chambre d’éjection, confirmant ce qu’il avait déjà pu deviner.
— 100% mécanique, lâcha-t-il en remontant le fusil. Les autres aussi ?
— Ouais. Assez rare, pour des armes récupérées sur des soldats de l’Académie.
Eliott hocha la tête en lui rendant la sienne : au moins, ces saloperies ne les lâcheraient pas au premier brouillage électronique. Il s’apprêtait à s’éloigner quand la voix de son ami claqua dans son dos, le forçant à se retourner. Son partenaire se releva, époussetant machinalement ses mains avant de s’avancer vers lui.
— T’as deux minutes ? Faut que je te parle seul à seul.
— Euh… ouais, s’tu veux.
Yann balaya les environs du regard, avant de l’emmener en-dehors de l’orphelinat.
— Bon, qu’est-ce qu’y a ? s’impatienta Eliott.
— Comment tu vas ?
Un ricanement bref lui échappa.
— À ton avis ? grogna-t-il. Evy s’est fait enlever, on a plus le cylindre et en plus, on va probablement devoir attaquer l’Académie de front à Mosley.
Yann ne cilla pas, se contentant de hocher la tête.
— Ouais, c’est la merde.
— Content qu’on soit d’accord.
Le silence s’étira, et Eliott fronça les sourcils de déconvenue. Pourquoi diable avait-il tenu à le prendre à part juste pour lui demander comment il allait ? Un vent chargé de sable souleva un tourbillon de poussière entre eux, rendant l’attente plus oppressante encore.
Un temps encore, et Yann reprit enfin :
— Bon, alors écoute mon pote, euh… Je sais pas si le président a effectivement emmené Evy à Mosley, mais ce qui est sûr…
Il laissa sa phrase en suspens, sa main glissant dans la poche de son cargo. Lorsqu’il la ressortit, quelque chose reposait dans le creux de sa paume, un éclat métallique captant la lueur rougeoyante du soleil couchant au-dessus des dunes.
— Putain mais dis-moi qu’c’est une blague ?! s’étrangla Eliott. Comment tu l’as eu ?!
Yann referma sa poigne sur le cylindre, scrutant les alentours avant de le ranger dans sa poche. Quand il reprit, sa voix était plus basse, presque désolée.
— Quand on était sur le bateau, Evanna m’a demandé de le récupérer des mains de Jade. Discrètement, sans qu’elle le sache. Elle avait peur que… enfin…
Il n’acheva pas sa phrase, mais Eliott n’en avait nullement besoin. Il n’était pas idiot. Elle avait eu peur que Jade travaille pour l’Académie… et elle avait eu raison. Pourtant, cela n’expliquait en rien pourquoi elle avait confié cette mission à Yann plutôt qu’à lui. Et pire encore, pourquoi elle n’avait pas jugé nécessaire de l’en informer.
Un poids désagréable s’installa dans sa poitrine, rapidement balayé par la colère.
— Et c’est maintenant que tu m’dis ça, t’es sérieux ?
— C’était pas à moi de t’en parler, Eliott.
Un rire froid lui échappa.
— Sérieusement ?
— Sérieusement, trancha Yann. Elle avait sûrement ses raisons de pas le faire, et il y en a justement une qui me vient à l’esprit. Pas toi ?
Le silence retomba, lourd et implacable. Il se mordit l’intérieur de la joue, mais la réponse lui brûlait déjà l’esprit : elle avait voulu le protéger. Elle ne lui avait rien dit parce qu’elle craignait que l’Académie ne s’en prenne à lui, qu’il devienne une cible s’il savait – ou plus probablement qu’il prenne des risques inconsidérés comme il l’avait justement fait.
Son poing se crispa, ses ongles s’enfonçant dans sa chair.
— Putain… souffla-t-il.
— Eh ouais, mon pote. T’as beau râler, t’aurais fait pareil pour elle et tu l’sais.
— Mais t’es de quel côté, toi, à la fin ?!
Yann éclata d’un rire franc. Il secoua la tête, un sourire persistant au coin des lèvres.
— Mais quel drama queen tu fais, toi, sérieux… Tu sais que c’est une bonne nouvelle. Comme ça, on aura l’esprit plus clair quand on ira récupérer Ev…
Il s’interrompit brusquement, son sourire s’effaçant au profit d’une tension soudaine. Son menton se releva en direction des ombres bordant l’enceinte de l’orphelinat, ses yeux plissés sous l’effort. Il tentait de discerner une silhouette qu’Eliott, lui, n’identifia qu’en quelques secondes à peine. Leurs regards se croisèrent furtivement avant que Jade s’élance à corps perdu vers la ville, ses contours se fondant déjà derrière les éternelles dunes de Ruther.
— Merde, lâcha Yann en agrippant son arme.
— Reste là ! lui ordonna-t-il en se lançant à sa poursuite. Faut surtout pas qu’elle mette la main sur le cylindre. J’compte sur toi !
Sans attendre de réponse, Eliott bondit en avant et fendit les dernières lueurs du jour à grandes foulées. La traîtresse zigzaguait entre les dunes avec une agilité déconcertante, ne ralentissant pas malgré le sable sous ses pieds. Eliott serra les dents et redoubla d’efforts. Chaque seconde qu’il perdait la rapprochait d’un éventuel point de chute ou d’un endroit où elle pourrait disparaître dans la masse, et ça, il en était hors de question. Car en la repérant avant qu’elle ne frappe, une bien meilleure idée lui était venue.
Après plusieurs minutes de course effrénée, Eliott atteignit enfin les premières ruelles de Ruther. Les bâtiments aux murs fissurés formaient un dédale de passages étroits et Jade s’engouffra dans l’un d’eux, contournant des étals abandonnés ou bondissant par-dessus avec une précision calculée. Mais il ne la lâcha pas. Il la vit jeter un regard paniqué derrière elle sans cesser de courir, et la tentation de la provoquer fut trop forte pour qu’il y résiste.
— Tu peux toujours essayer de t’enfuir, ouais ! T’as aucune chance !
Elle ne répondit pas. Au lieu de cela, elle bifurqua brusquement à gauche et s’engouffra dans une ruelle encore plus étroite que la précédente. Mauvais choix. Elle s’enfermait, Eliott le sut avant même qu’elle ne le remarque. Il lui laissa juste le temps de comprendre son erreur avant de fondre sur elle. Son épaule heurta son dos avec force, les envoyant rouler au sol dans un choc brutal. Ils atterrirent sur les pavés poussiéreux, Jade se débattant tandis qu’il la plaquait contre le sol et immobilisait ses poignets au-dessus de sa tête.
— Fini de jouer, salope.

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