Chapitre 35 (Eliott) (2/2)
La nuit était tombée sur Ruther, enveloppant l’orphelinat d’un silence paisible. Pas un bruit ne troublait l’obscurité si ce n’était le souffle du vent qui s’engouffrait entre les bâtiments pour soulever de petits tourbillons de sable. Toutes les lumières avaient été éteintes, sauf une. Derrière la bâtisse principale, une faible lueur oscillait à travers une fenêtre aux rideaux tirés.
À l’intérieur, l’air était saturé d’une odeur métallique et âcre. À intervalles réguliers, des hurlements étouffés retentissaient, résonnant contre les murs décrépits de la pièce. Brefs, mais suffisamment sincères pour trahir la douleur.
— Vous êtes vraiment des enfoirés… Oser faire ça, à l’une des vô… Ah !
Un nouveau cri retentit. Accroupi face à Jade, Eliott fit rouler entre ses doigts le couteau ensanglanté qu’il venait de retirer de la chair de son otage. Yann observait la scène à quelques pas derrière lui, les bras croisés et son regard fixé sur la silhouette ligotée à la chaise.
— Tu n’es plus l’une des nôtres, Jade, statua‑t‑il.
Seul un rire cynique lui parvint en retour.
— Ah, me fais pas rire. Quand on est Élite, on le reste toute sa vie. C’est plutôt vous qui m’avez tra… Argh, putain, bordel, mais arrête ! Je vous dirai rien et vous le savez très bien !
— Où l’a-t-il emmenée, Jade ?
Comme à son habitude, Eliott ne se contenta pas d’attendre une réponse pour la torturer à nouveau. Il prit cette fois son temps, sa lame effleurant la peau de sa victime dans un geste presque tendre avant de s’y enfoncer profondément. Elle hurla, son corps se tendant sous l’effet de la douleur. Ses paupières se serrèrent et sa respiration se bloqua, avant qu’elle ne rouvre les yeux pour libérer une larme qui roula sur sa joue.
— Putain E.J, comment tu peux me faire ça, à moi… sanglota-t-elle, sa poitrine secouée de soubresauts incontrôlables. Après tout ce qu’on a…
— Ta gueule, bordel.
Eliott continua sa torture sans céder, cherchant autant à briser ses défenses qu’à libérer la tension qui parcourait son corps. Jade suffoquait maintenant, secouée de sanglots incohérents. Il insistait pourtant, variant les méthodes, alternant entre douleur et silence, menace froide et pression implacable. Il espérait qu’elle craque. Qu’un mot lui échappe, qu’elle trahisse enfin quelque chose mais elle ne faisait que trembler, répéter qu’elle ne savait rien, ou supplier entre deux respirations brisées.
Alors qu’il ne perdait toujours pas espoir, la porte s’ouvrit derrière eux pour laisser entrer un vent frais qui balaya l’odeur âcre de la torture. La frêle silhouette d’Ariane se découpa dans son encadrement, baignée par la lueur vacillante de la lampe qu’elle tenait entre ses doigts. Son regard parcourut brièvement la scène, mais elle se contenta d’interpeller Eliott pour qu’il la rejoigne. Il s’exécuta sans prendre la peine de s’essuyer les mains, déposant le couteau sur la table pour que Yann prenne le relais.
Lorsqu’il referma la porte derrière lui, sa gouvernante l’observait en silence, son attention énigmatique. Il haïssait cette façon qu’elle avait de le sonder sans rien exprimer. Et aussitôt, la femme qui l’avait élevé et qu’il avait retrouvé plusieurs mois auparavant lui manqua au point qu’il aurait donné n’importe quoi pour la retrouver, elle, ses tartes et ses tricots.
Enfin, Ariane brisa le silence.
— Qu’espérez-vous faire, au juste ?
— La récupérer. Pourquoi, ça te pose un problème ? Elle aussi, tu veux la sacrifier ?
Un sourire indéchiffrable effleura les lèvres de sa gouvernante. L’un de ceux qui n’étaient ni moqueurs ni condescendants, mais qui portaient en eux l’ombre d’un savoir inaccessible, une vérité qu’elle seule semblait détenir et vouloir lui imposer.
— Et ensuite ? insista-t-elle. Que se passera-t-il ?
Lentement, le peu de patience qu’Eliott avait encore se fissura. Toujours cette manière de lui parler comme si tout était déjà écrit, comme s’il n’était qu’un acteur secondaire dans une histoire qui le dépassait. Son regard se durcit, sa main se crispant brièvement avant de se relâcher. Il inspira profondément, repoussant la vague d’irritation qui menaçait de monter. Tout cela était inutile. Il n’avait pas besoin d’un plan détaillé, pas besoin de tout anticiper. Il savait où il allait, du moins il connaissait son objectif. Le reste…
— Ensuite, on avisera.
Ariane pencha la tête, l’ombre d’un amusement traversant son regard.
— « On avisera » ? répéta-t-elle. C’est donc là toute l’étendue de votre plan ?
— Ça t’pose un problème ? grogna-t-il.
— Pas du tout, répondit-elle avec ce calme désarmant qui ne faisait que nourrir son agacement. Mais je me demande… N’est-ce pas là une manière de retarder l’inévitable ?
— L’inévitable ?
Elle acquiesça, sa mine plus sérieuse.
— Le destin, Eliott, clama-t-elle avec sagesse. Tu ne peux rien contre lui. Toi plus que quiconque devrais être capable de l’accepter. Comprends-tu ce que j…
Le coup partit avant même qu’Eliott s’en rende compte. Son poing ne lui laissa pas le temps de terminer, heurtant le mur derrière elle à quelques centimètres seulement de son visage.
— Bordel Ariane, mais t’es une descendante de Šariagg, putain !
Elle ne cilla pas, figure de calme au milieu de la tempête.
— La Gardienne du Libre-Arbitre ! Et tu me bassines avec le destin ?! C’est plutôt toi, plus que quiconque, qui devrais savoir que c’est que des conneries, tout ça !
Il se recula légèrement, la respiration saccadée et le regard brûlant. La colère qui bouillonnait en lui se mua lentement en quelque chose de plus froid et de plus tranchant. Il inspira lentement, raffermissant son emprise sur ses émotions.
— Je vais aller la sauver, d’accord ? reprit-il d’un ton plus calme. Je vais aller la sauver, et je trouverai aussi un moyen de sauver Sarah. Et si j’dois y laisser la vie pour ça, alors soit, j’le ferai sans hésiter. Mais tu m’en empêcheras pas.
L’air se figea entre eux, presque suspendu dans un moment hors du temps. Ariane ne broncha pas. Son sourire resta en place mais une lueur plus amène traversa son regard. Ses mains trouvèrent ses joues et elle y exerça une légère pression, aussi douce que réconfortante.
— Je t’aime, mon grand, tu sais. Et je suis fière de toi.
Tout aussi rapidement, ses doigts quittèrent son visage et elle tourna les talons, sa longue tunique glissant dans son sillage – un halo de lumière dans la nuit qui ne lui laissait que des questions sans réponses et une frustration grandissante. Mais au moment où il s’apprêtait à l’interpeller, la porte derrière lui s’ouvrit dans un grincement. Yann en sortit un chiffon en main, occupé à se les essuyer d’un geste presque mécanique.
— C’est bon, souffla-t-il dans un soupir éreinté. Elle a parlé.
— Alors ? s’impatienta Eliott.
— Alors on devrait se mettre en route… Sadell, c’est pas la porte à côté.

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