Chapitre 36 (Finn)

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6e mois de l’an 29 – Région de Sadell

S’il fut un temps où Finn avait été fasciné par les forêts de Sadell, il n’en était désormais plus rien. À travers le hublot de l’hélicoptère, un enchevêtrement anarchique de cimes d’un vert sombre se dévoilait sous eux, secoué par le vent comme une marée végétale. Loin de suivre un tracé logique, les rivières disparates s’entremêlaient en méandres erratiques comme si la nature elle-même refusait toute forme d’harmonie.

Un chaos absolu.

Une insulte à l’ordre, une toile absurde peinte par une main hésitante et incontrôlable.

Naturellement, son regard délaissa le paysage pour se poser sur sa prisonnière. Elle était toujours endormie, sa tête retombant mollement sur ses épaules et ses poignets solidement menottés à la barre au-dessus d’elle. Une décision qu’il n’avait pas regretté avoir prise. Passer quatorze heures à l’écouter piailler aurait fatalement eu raison de lui, et il n’avait pas pu – ni n’avait voulu – lui laisser le plaisir de prendre une nouvelle fois l’avantage sur lui.

Spectrum 3, ici Condor Leader 2-1. Situation ?

Spectrum 3 à Condor Leader 2-1. Secteur sécurisé, vous pouvez y aller.

Condor Leader 2-1, bien reçu. Poursuivons sur trajectoire. Terminé.

Ignorant les échanges radios, Finn reporta son attention sur le dossier qu’il tenait en main. L’heure fatidique approchait. Pourtant, il ne s’était toujours pas décidé à l’ouvrir.

Dossier n° EK-178EA. Parmi toutes les expériences qu’avait menées son paternel, celle‑ci était bien la seule qui avait fonctionné. Celle qui l’avait contraint à revenir ici, celle qui avait rendu sa petite chose stupide si spéciale – mais en même temps si méprisable. Celle qui, si toutefois il osait franchir le cap, lui permettrait de ramener sa mère à la vie.

Une fois cette frontière brisée, il ne resterait plus rien à Finn pour prétendre être différent de son pathétique géniteur, à moins bien sûr qu’il réussisse là où il avait échoué. Cette simple pensée suffit à ce que ses doigts se referment d’eux-mêmes sur la fine cordelette qui le séparait encore de son destin. Il la délia sans réellement en prendre conscience, et l’enveloppe céda dans un froissement feutré.

Finn s’apprêtait à en extraire les documents quand un bruissement le fit relever la tête. Devant lui, sa prisonnière sortait lentement du pays des rêves. Ses vêtements étaient encore couverts du sable et de la poussière de Ruther, ses yeux papillonnant pour tenter de s’habituer à la luminosité de l’habitacle.

Spectrum 3 à Condor Leader 2-1. ETA H+2 sur zone d’atterrissage, à vous.

Condor Leader 2-1, bien reçu. Terminé.

Deux heures, se retint-il de soupirer alors qu’il refermait l’enveloppe et la rangeait dans la poche intérieure de son manteau. Encore deux heures avant d’arriver au laboratoire et elle se réveillait déjà, prête à faire de sa vie un enfer. Il se prépara à la confrontation à venir, joignant les doigts devant lui tandis qu’elle relevait la tête dans sa direction.

Sa petite chose ne dit étonnamment rien, mais son regard trouva rapidement ses mains maintenues captives au‑dessus d’elle. Ses iris dorés s’illuminèrent légèrement, l’ombre d’un sourire remplaçant la prudence dont elle avait initialement fait preuve.

— Ma foi… résonna sa voix à travers le vacarme du moteur. La dernière fois qu’on m’a menottée de la sorte dans un hélicoptère, il s’y est passé des choses diablement excitantes. Je doute pourtant que ça se termine de la même façon aujourd’hui.

Son regard s’ancra dans le sien, et elle pencha la tête sur le côté.

— Quoi que… ?

— Plutôt mourir.

Elle s’esclaffa d’un rire clair qui n’avait rien de sincère. Finn dût lui reconnaître au moins cela, elle ne manquait pas d’imagination lorsqu’il s’agissait de l’ébranler. En toute honnêteté, sa tentative de déstabilisation émotionnelle aurait même pu être efficace si lui ne s’était pas décidé à combler la moindre brèche qu’elle avait réussi à creuser chez lui. Mieux, s’il ne s’était pas décidé à les tourner à son avantage.

— Vous êtes si rustre, feignit-elle de s’offusquer. Est-ce ainsi que vous traitez une dame ?

— Une dame ? la jaugea-t-il. Il me semblait pourtant avoir affaire à une manipulatrice hors pair, pas à une demoiselle en détresse.

— Oh mais je peux être les deux, vous savez.

Son sourire s’étira, la mine provocante.

— Et je peux vous assurer que je suis bien plus douée que votre main droite.

— Je suis gaucher.

Le sourire de sa prisonnière se brisa aussitôt. Sa mine enjouée se décomposa au profit d’une confusion manifeste, ses paupières frémissant tandis qu’elle prenait pleinement conscience du sens de ses paroles. Fatalement, son regard doré trouva l’origine de son trouble – une contemplation si profonde de ses mains que Finn ne l’aurait, à cet instant, pas tenu pour incapable d’imaginer la scène qu’elle avait pourtant elle-même suggérée.

Le goût de la victoire était savoureux. Il appréciait plus que de raison de la voir ainsi prise à son propre jeu, les joues rougissantes d’une pudeur qu’elle lui avait déjà offerte une fois. C’était un spectacle rare, d’autant plus exquis qu’elle s’en exaspérerait dès lors qu’elle reprendrait le contrôle d’elle-même.

D’un geste presque trop brusque, sa petite chose détourna les yeux pour effacer cette fraction de seconde où il l’avait désarmée. Son malaise se transforma rapidement en un sursaut d’étonnement, ses traits passant de l’embarras à une surprise bien plus marquée. Elle se pencha comme elle le put vers le hublot, ses prunelles accrochées au paysage extérieur.

— Nous sommes à Sadell.

Son ton avait été neutre, presque absent, comme si elle n’avait fait là que constater l’inévitable : sans même juger utile de poser la phrase comme une question.

— Ravi que vous l’ayez remarqué. Vous aimez ma petite surprise ?

Elle reporta son attention sur lui, mais cette fois, ce ne fut plus le même regard qu’elle lui offrit. La lueur enjouée et mordante qui y avait résidé plus tôt avait disparu, remplacée par une froideur calculée et acérée comme une lame prête à trancher.

— Si votre petite surprise est notre mort à tous, alors non, je ne l’apprécie que très moyennement Monsieur Weber, cracha-t-elle. Dites-leur de faire demi‑tour. Tout de suite.

Même si elle tentait de le masquer, tout dans son comportement lui soufflait que quelque chose venait de véritablement la terrifier. L’écouter aveuglément aurait été stupide, bien sûr… mais l’ignorer complètement tout autant.

Finn se pencha vers elle, ses iris trouvant les siens à la recherche de ce qu’elle taisait.

— Y a-t-il quelque chose dont je devrais être informé, Mademoiselle Orsby ?

Elle sembla hésiter, avant de balayer cette faiblesse d’un battement de paupières.

— Rien qui ne vous concerne. Faites tout de suite demi-tour si vous tenez à la vie.

— Sans de plus amples informations, je crains de ne pouvoir faire une telle chose.

— Par Šamana, mais avez-vous entendu ce que je viens de dire ?! s’exclama-t-elle en tentant de se lever, mais ses entraves l’en empêchèrent. Voulez-vous à ce point mourir ?!

Finn réprima un soupir, agacé autant que frustré par la propension de sa petite chose stupide à se montrer aussi butée et incroyablement fermée. Il se détacha sans un mot et se dirigea vers le cockpit, écartant un siège vide d’un geste sec pour se pencher sur les écrans.

— Tout va bien ? demanda-t-il au pilote. Où en est l’éclaireur ?

Spectrum 3, ici Condor Leader 2-1. Situation ?

Seul le vrombissement incessant des hélices rompit le silence qui s’étira ensuite, couplé au tintement des chaînes de sa prisonnière qui tentait désespérément de se libérer derrière lui.

Spectrum 3, ici Condor Leader 2-1. Situation, je répète. Situation ?

Une nouvelle fois, aucune réponse ne leur parvint. Aucune sauf peut-être une secousse qui fit violemment basculer l’hélicoptère sur la droite, arrachant une exclamation au pilote qui s’agrippa à ses commandes. Finn dut se rattraper à la poignée au plafond pour garder son équilibre, les lumières de la cabine vacillant tandis qu’une alarme perçait l’air.

— C’est trop tard ! entendit-il la fille derrière lui. Détachez-moi et laissez-nous faire !

Il l’ignora, préférant se concentrer sur le copilote.

— Rapport ? aboya-t-il.

— Champ magnétique ! On perd les commandes principales !

Des champs magnétiques… ne put-il s’empêcher de s’agacer. Leurs appareils avaient pourtant été spécialement conçus pour résister au plus puissant d’entre eux, il en avait personnellement supervisé les tests… ce qui confirmait l’anomalie de ce phénomène.

L’instinct de Finn le poussa à se retourner vers sa petite chose. Elle se débattait toujours en se parlant à elle-même – ou plus probablement à son entité, qui semblait avoir refait surface. Habitée par la détermination, elle tirait sur ses liens et se contorsionnait sur son siège pour tenter de se libérer.

Il s’approcha d’elle, sa main trouvant son bras pour la forcer à se rasseoir.

— Vous ne pouvez rien y faire, alors cessez de gesticuler. Je dois réflé…

— Finn, détachez-moi.

Clignant des yeux, Finn demeura incapable de réagir. Son ton n’avait rien eu d’un ordre ni même d’un défi. Il s’agissait là d’une prière sans colère ni arrogance, seulement teintée d’une inquiétude brute qu’elle ne tentait même plus de cacher. Son regard se planta dans le sien avec une franchise troublante, si désarmante qu’il ne put que constater sa peur.

— Je vous en prie…

— Je…

Il n’eut pas le temps de poursuivre que les menottes de sa prisonnière cédèrent dans un grincement sec. Elle sursauta, observant ses entraves s’éparpiller à ses pieds avant de relever la tête vers lui. Soufflant un remerciement à son entité, elle se leva d’un bond et prit la direction du cockpit en titubant sous l’effet des secousses.

D’instinct, Finn la retint par le bras.

— Retournez vous asseoir.

Il n’aurait pas dû faiblir. Il le savait. Sa voix aurait dû sonner glaciale, impérieuse, tranchante… mais elle ne l’avait pas été. Il y avait eu dans son timbre une infime note d’appréhension, une fragilité qui lui fit réaliser que la raison pour laquelle il voulait qu’elle reste gentiment assise n’était peut-être pas celle qu’il avait au premier abord imaginée.

Comme pour le rassurer, la main glacée de sa petite chose se posa sur la sienne.

— Faites-moi confiance, d’accord ?

Il ne sut dire pourquoi, mais sa tête acquiesça et ses doigts la relâchèrent d’eux-mêmes. Il la suivit jusqu’au cockpit, le cœur serré par l’incertitude.

— Ne faites plus rien du tout, ordonna-t-elle aux pilotes.

— Pardon ?!

— Faites ce que je dis. Ne touchez plus à rien.

Les deux hommes échangèrent un regard hésitant, mais Finn leur ordonna de s’exécuter. L’air sembla soudain plus lourd, comme chargé d’une tension qu’il attribua bien volontiers à sa prisonnière. Celle-ci ne leur prêtait d’ailleurs plus aucune attention, ses yeux parcourant l’étendue sauvage avec une telle intensité qu’elle semblait voir des choses invisibles à l’œil nu.

— On est beaucoup trop proches, c’est trop dangereux. Dirige-nous vers l’ouest.

— M… Moi ? s’étonna le pilote.

— Mais non, pas vous, espèce d’idiot, lui reprocha-t-elle. Lâchez ça tout de suite !

L’homme s’exécuta juste à temps, levant les mains au ciel tandis que les instruments de navigation se stabilisaient d’eux-mêmes. L’hélicoptère changea brusquement de trajectoire. Les secousses redoublèrent d’intensité, à tel point que chaque mouvement devenait une lutte pour ne pas être projeté contre les parois de l’appareil. Finn dut même rattraper au vol la fille qui n’avait pas eu le temps de s’agripper à la poignée, son corps balloté de droite à gauche comme si elle n’était plus qu’une vulgaire poupée.

Pourtant, ce qui l’inquiétait le plus n’était pas là. C’était elle – ou plutôt les effets que son entité, occupée à leur sauver la vie, avait sur elle. Elle ne tarda pas à quitter son étreinte, mais ses gestes demeuraient fébriles et dangereusement faibles.

— Dès que vous pouvez récupérer le contrôle des commandes, atterrissez d’urgence, ordonna‑t‑elle d’un ton qui ne souffrait d’aucune contestation.

Elle se tourna ensuite vers lui, plus blême que jamais. La lumière vacilla au-dessus d’eux, mais ne l’empêcha pas de voir l’ombre d’une inquiétude traverser ses traits. Assez pour qu’elle se rue dans sa direction, le poussant en arrière pour le forcer à s’asseoir. Finn se releva d’un bond, la retenant par le bras lorsqu’elle menaça de voler dans l’autre sens.

— Attachez-vous, parvint-elle à articuler.

— Vous d’abord, ne lui laissa-t-il pas le choix. Venez.

— Je ne peux pas, je dois rester devant pour qu’elle puisse…

Sa voix s’éteignit dans le vacarme. Elle recula, le regard soudainement vide.

— Qu’y a-t-il ?

— Je vais m’évanouir.

Elle n’eut pas le temps d’ajouter quoi que ce soit que son corps s’effondra dans ses bras. Une nouvelle secousse secoua l’hélicoptère, si brutale cette fois que la porte coulissante de la cabine s’ouvrit pour laisser un vent froid et vorace s’engouffrer. Celui-ci chercha aussitôt à aspirer l’inconsciente vers l’extérieur mais Finn raffermit sa prise sur elle, son bras l’enroulant juste à temps avant qu’elle ne bascule dans le vide.

Tout s’embrouilla dans son esprit alors qu’il la hissait sur un siège, ses mains étonnamment tremblantes s’acharnant à vouloir la sécuriser. L’instabilité de l’appareil rendait chaque mouvement hasardeux, sans compter les mises en gardes incessantes de ses subordonnés qui l’intimaient de la ramener à l’avant pour stabiliser l’appareil.

— Monsieur le président !

— Monsieur le président, asseyez-vous, au moins ! Impact imminent !

Il les ignora encore, agrippant une énième fois la ceinture que les secousses lui avaient arrachée des mains. Finn parvint enfin à l’attacher, mais son corps endormi ballottait encore dangereusement au gré des soubresauts. Il réprima un juron, de plus en plus agacé par les avertissements des deux pilotes qui ne faisaient que le déconcentrer.

— Contentez-vous de poser cet appareil, voulez-vous ? déclara-t-il sans même savoir s’ils le pouvaient vraiment. Laissez-moi gérer ma propre sécurité.

Bien loin de s’en soucier, Finn utilisa plutôt les dernières secondes qui lui restaient pour protéger sa prisonnière. Il bloqua son corps à l’aide du sien et cala son pied contre la paroi, tandis que ses mains se cramponnaient aux poignées du plafond pour faire barrage.

L’impact les faucha presque aussitôt. L’hélicoptère heurta le sol dans un tourbillon de métal déchiré, et des fragments de verre fusèrent à travers la cabine. Finn s’attendit à sentir l’un d’eux s’enfoncer dans sa chair, mais tout se mit à tourner à la place. L’appareil se cabra dans une dernière convulsion avant de s’écraser, emplissant l’air d’une fumée âcre et du grincement cauchemardesque des structures cédant sous la pression.

Un bourdonnement sourd résonna dans sa tête et Finn rouvrit les yeux, le souffle coupé. Il les cligna à plusieurs reprises, ses doigts cherchant instinctivement une blessure sur sa peau sans jamais en trouver aucune ; pas la moindre entaille ni même la moindre égratignure.

Rapidement, son regard glissa sur sa petite chose pour l’affubler du même examen. Son corps inerte reposait contre lui, parfaitement intact lui aussi. Un soupir lui échappa, mélange de frustration, de colère, et d’un trouble plus profond encore. Il la détacha aussi vite qu’il le put, avant de la prendre dans ses bras pour quitter ce qui pouvait encore être leur tombeau.

Dehors, un carnage tout aussi frappant les attendait. Les hélicoptères accompagnateurs n’étaient plus que des carcasses éventrées consumées par les flammes. L’odeur du métal brûlé et du kérosène saturait l’air, à tel point qu’il lui parut évident qu’ils ne devaient leur survie qu’à l’entité de sa petite chose qui, incapable de stabiliser l’appareil, les avait protégés.

Tous ses muscles endoloris, Finn ne s’autorisa à s’effondrer au sol que plusieurs dizaines de mètres plus loin, là où ils ne risqueraient plus rien. Son regard revint sur sa prisonnière, toujours inconsciente dans ses bras. Elle semblait presque paisible, étrangement détachée du chaos qui les entourait et de la colère qui grondait en lui. Il écarta une mèche de cheveux de son visage et l’observa, son regard accroché à ses traits si détestables.

— Mademoiselle Orsby…

Lentement, sa rage s’étiola jusqu’à se muer en quelque chose de plus insondable. Quelque chose dont il n’était pas familier mais qui, sans qu’il ne le réalise, le poussa à la serrer un peu plus contre lui. Jusque-là affolé, son cœur retrouva alors un rythme plus calme, ses épaules s’affaissant d’une tension qu’il n’avait pas souvenir d’avoir accumulée.

Ses lèvres s’entrouvrirent, mais seul un souffle s’en échappa :

— Vous êtes insupportable.

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