Chapitre 37 (Evanna)
L’abandon.
Une notion abstraite pour celles et ceux qui ne l’ont jamais expérimenté. Ils l’imaginent peut-être comme un simple éloignement, une absence temporaire que l’on comble aisément par d’autres présences et d’autres attentions. Pour eux, l’idée même de se retrouver seul n’est qu’une pensée fugace balayée par la certitude qu’on reviendra toujours les chercher. Ils l’associent à une rupture passagère, persuadés que la vie offre toujours un filet de sécurité.
Mais pour les autres, c’est bien plus qu’une simple idée. C’est une blessure invisible et profonde qui se manifeste dans chaque regard en arrière et dans chaque battement de cœur. Être abandonné, ce n’est pas simplement être laissé derrière. C’est sentir au plus profond de son âme que l’on n’a jamais été assez pour qu’on choisisse de rester. C’est cette attente infinie, ce moment figé où l’on espère encore, où l’on croit que, peut-être, ils reviendront. Puis, l’instant où l’on comprend que non. Que les pas ne résonneront plus dans le couloir, que le téléphone restera muet et que les bras censés nous rattraper ont lâché prise sans prévenir.
Avant le départ de Thomas pour Mosley, Evanna ne s’était jamais sentie abandonnée. Elle avait toujours pu compter sur lui et sa présence inébranlable, sur cette certitude que, quoi qu’il arrive, il serait toujours là pour elle. Mais quand il était parti, tout avait changé. C’était comme si un fil invisible s’était rompu pour la laisser seule face à un vide qu’elle n’avait jamais connu. Et elle avait alors compris – trop tard – que l’abandon ne se vivait pas toujours dans la brutalité d’un adieu. Il se vivait dans la lenteur d’une absence qui s’étire, dans l’écho silencieux d’une présence qui ne reviendra pas. Et depuis, cette sensation n’avait jamais vraiment disparu.
Une douleur sourde pulsa dans ses tempes, sa respiration plus lourde que d’ordinaire. Ses paupières s’entrouvrirent d’elles-mêmes, et la lumière grise du ciel filtrée par la brume lui arracha un battement de cils douloureux. L’air était saturé d’une odeur métallique et acre, un mélange de fumée, de terre et de quelque chose de plus âpre.
Puis, elle réalisa que son corps bougeait. Non, ce n’était pas lui qui bougeait… on la portait. La chaleur d’un contact ferme, la pression d’un bras soutenant ses jambes, l’étoffe d’un manteau rugueux sous sa joue…
L’adrénaline balaya aussitôt sa torpeur. Evanna tenta de se remettre sur pied, mais échoua lamentablement à glisser hors de l’emprise du président.
— Reposez-moi.
Sa voix avait été rauque et plus faible qu’elle ne l’avait voulu, mais aussi acérée que d’habitude. Elle ne voulait pas être portée. Pas par lui. Pas par qui que ce soit, d’ailleurs, mais par lui ? Absolument hors de question.
Impassible, l’héritier Weber s’arrêta et desserra sa prise. Elle atterrit au sol avec un léger vacillement, ses jambes encore engourdies par l’effort qu’elle avait dû fournir avant de perdre connaissance. Elle balaya la poussière de ses vêtements et releva la tête, la mine accusatrice.
— Je peux savoir ce qui vous a pris de vouloir venir ici ?
Une nouvelle fois, son ton avait été froid et méprisant. Rien de bien surprenant, en réalité. Ce qui l’était en revanche, c’était l’indifférence que lui offrait son ravisseur. Son calme et sa maîtrise de soi n’étaient plus à prouver, bien sûr, mais cette fois, autre chose perçait à travers son silence. De la lassitude, peut-être… ou bien quelque chose de plus insidieux. Il reprit sa route sans un regard pour elle, sans même se soucier si elle le suivrait ou non.
— Eh, je vous parle, insista-t-elle en se lançant à sa suite.
— Oui, je vous entends, malheureusement.
Même sa voix sonnait faux.
— Pourquoi être venu à Sadell ? s’obstina-t-elle en venant se placer devant lui. Tout n’est plus que ruines ici, vous ne trouverez rien. Et puis vous n’avez même pas le cylindre.
Forcé de s’arrêter, le regard de son interlocuteur ne s’autorisa pourtant pas à croiser le sien. Il ne réagit pas à ce qu’elle venait d’avouer et se contenta, après un bref moment d’absence, de la contourner pour reprendre sa marche.
— Pour quelle raison quelqu’un comme moi fait-il ce qu’il fait ?
— Pour atteindre ses objectifs, répondit-elle en le suivant.
— Précisément. Vous voyez, ce n’était pas si compliqué.
À nouveau, Evanna s’arrêta. Le comportement étrange qu’il lui offrait, son refus de parler alors qu’il adorait pourtant démontrer sa supériorité intellectuelle… Quelque chose clochait – la mettait mal à l’aise, même. Alors inconsciemment, elle fit ce qu’elle savait faire de mieux.
— Vous avez raison, le provoqua-t-elle. La véritable question à se poser serait plutôt : pourquoi un homme tel que vous cherche-t-il à ramener sa mère à la vie ?
Le pas de l’héritier Weber se figea net et un nouveau silence s’abattit. Pas celui qu’il lui imposait depuis le début, pas cette indifférence contrôlée et presque lasse, non. Un silence plus tranchant, comme une tension retenue à l’extrême.
L’air se chargea soudain d’électricité. Il revint vers elle avec éminence, son regard froid se décidant enfin à s’ancrer dans le sien tandis que sa voix se faisait doucereuse.
— Cette scène ne vous rappelle-t-elle pas quelque chose, Mademoiselle Orsby ? Vous qui parlez pour ne rien dire et moi qui tente de vous sortir d’affaire ?
— Sauf que cette fois, je ne me tairai pas, se défendit-elle. Vous devez me parler.
Un rire cynique s’échappa de ses lèvres, aussi bref qu’inattendu. Si ses yeux avaient pu tuer, elle serait même morte sur le champ tant il la fusilla du regard, abandonnant un masque qu’il avait pourtant porté toute sa vie durant.
— Vous êtes tellement stupide, ma parole, cracha-t-il, ses iris glacés brûlant de fureur contenue. Vous osez me dire que je dois vous parler ? Moi ? Mais c’est vous qui refusez le dialogue, Mademoiselle Orsby. Vous auriez pu me dire ce qui se tramait ici, lorsque nous étions encore dans l’hélicoptère. M’expliquer pourquoi nous aurions mieux fait de faire demi-tour au lieu de me faire douter de vous et de vos intentions. Mais non. Vous avez préféré vous fermer, et résultat ? Tous mes hommes sont morts, et vous aussi avez failli y passer.
Il s’approcha d’elle, son doigt tendu l’obligeant à lui céder un peu plus de terrain.
— Voyez-vous, j’irais même plus loin puisque vous tenez tant à ce que je vous parle, reprit-il encore plus sèchement. Si vous ne vous étiez pas lâchement enfuie de mon bureau, la dernière fois, les choses auraient pu être très différentes, vous savez. Mais il a fallu que vous vous amusiez à me provoquer. Que vous me forciez à vous courir après, à élaborer stratégie sur stratégie pour récupérer ce foutu cylindre. Et désormais, nous sommes ici, ajouta-t-il en levant les bras pour l’inviter à regarder autour d’elle. Perdus au milieu de nulle part et forcés de collaborer malgré notre aversion mutuelle. Mais ne vous est-il jamais venu à l’esprit que tout ce qui nous arrive n’est en réalité rien d’autre que le fruit de votre obstination ? Hum ? Que si vous m’aviez clairement expliqué la situation, nous aurions pu nous aider mutuellement comme nous l’avions déjà fait par le passé ? Non, évidemm…
— Vous avez raison.
Un silence de plomb s’abattit à son intervention, mettant fin à la tirade de son ravisseur. Sa colère s’évapora au profit de la surprise, ses traits marqués par une méfiance prudente. L’espace d’un instant, Evanna songea à se rétracter et à reprendre le contrôle avant qu’il ne lui échappe totalement, mais elle n’en eut pas la force.
— Oui, vous avez raison, répéta-t-elle plus franchement. Je n’aurais jamais dû vous provoquer comme je l’ai fait, c’est vrai, c’était stupide. Mais la vérité, c’est que je n’ai jamais voulu jouer avec vous, moi, à la base. Vous m’y avez contrainte.
Elle marqua une pause, plus par besoin que véritable envie.
— J’ai essayé de créer un lien avec vous, au début. Vous ne pouvez pas le nier, je me suis intéressée à vous, à ce que vous aimiez, à votre mère… Mais vous vous êtes toujours montré si froid avec moi. Si hermétique et effroyablement vexant que je n’ai pas eu le choix que de me plier à vos règles si je voulais pouvoir vous opposer une résistance digne de ce nom. Alors oui, je sais, c’est stupide, enchaîna‑t‑elle. Pourquoi aurais-je eu envie de créer un lien avec vous alors que vous avez toujours passé votre temps à me mépriser, sans compter tout le mal que vous m’avez volontairement ou non fait subir ?
Les épaules d’Evanna se soulevèrent, comme pour l’inciter à accepter de ne pas savoir.
— Je pourrais vous le dire, mais vous n’êtes pas prêt à l’entendre. Disons simplement alors que je n’ai pas eu d’autre choix que de m’endurcir si je voulais être capable d’atteindre mes objectifs. Car c’est véritablement de cela dont il s’agit. J’ai beaucoup appris à vos côtés, vous savez. Trop appris. Raison pour laquelle je suis devenue tout ce que je détestais chez vous. Pourtant, ça avait l’air simple en vous voyant… de ne rien ressentir, je veux dire.
Evanna ignorait pourquoi, mais les confessions s’échappaient de sa bouche sans qu’elle puisse les contrôler. Elle aurait d’ailleurs préféré refermer d’un coup sec cette parenthèse, mais ses lèvres se courbèrent à nouveau :
— Pourquoi vous m’avez laissé croire que c’était possible ? l’accusa‑t‑elle sans honte. Pourquoi m’avoir laissé croire que je pourrais éradiquer ma douleur en l’enfouissant au plus profond de mon être alors qu’elle ne fait que me dévorer ? À cause de vous, je suis devenue incapable d’aimer convenablement les personnes qui comptent le plus à mes yeux, je ne fais que les décevoir alors que je m’efforce pourtant de tout faire pour eux. Alors dites‑moi pourquoi ! Dites‑moi pourquoi j’ai tant l’impression qu’ils haïssent la personne que je suis devenue alors qu’avec vous, je…
Revenant à elle, Evanna maîtrisa juste à temps le flot de paroles qui l’avait prise de vitesse. Un rire nerveux lui échappa, aussi amer qu’involontaire. Elle secoua la tête pour l’inciter à oublier ses dernières paroles, puis reprit d’un ton plus calme :
— Alors oui, vous avez probablement raison, tout est de ma faute… Mais réfléchissez un instant à cela, Monsieur Weber : comment aurais-je pu penser que vous m’aideriez alors que vous m’avez toujours soit manipulée, soit trahie ?
Elle se tut enfin, le corps tremblant. Ses articulations s’étaient crispées d’elles‑mêmes, mais c’était surtout son souffle qui trahissait son trop-plein d’émotions. Court et haché, il soulevait ses épaules anormalement rapidement tandis qu’elle demeurait ainsi dans l’attente, immobile sous le regard figé et ô combien glacé de son interlocuteur.
Mais rien ne vint. Aucune réponse ni aucune réaction, et peut-être en était-il mieux ainsi. Car quel retour aurait-il bien pu lui faire, de toute façon ? Il se serait contenté de rejeter ses aveux, de nier leur portée, et de la ramener à ce qu’elle devait être : un vulgaire pion dans son jeu.
Ébranlée par le mur de glace en elle qui menaçait de voler en éclat, Evanna le dépassa et reprit sa route sans un mot de plus. Car plus encore que son silence et la froideur de son visage, elle n’avait plus la force d’affronter une nouvelle déception.

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