Chapitre 38 (Evanna)
La nuit n’était pas encore tombée lorsque la pluie s'était abattue sur Sadell, un torrent dense et incontrôlable qui ne les avaient pas empêché de continuer leur route. Evanna était trempée de la tête aux pieds mais elle se réchauffait dans la chaleur de son silence, bercée au-travers des gouttes par les bruits de la forêt qui l’apaisaient autant qu’ils la frustraient.
Depuis leur confrontation, aucun d’eux n’avait parlé. Evanna s’était contentée de mener la marche, l’héritier Weber sur ses talons. L’envie de découvrir ce qui se tramait dans son esprit la dévorait, mais elle ne pouvait que l’imaginer : sûrement un mélange de mépris et de suffisance, peut-être même cette arrogance latente qu’il arborait comme une seconde peau.
Une heure de plus s’écoula tandis que l’ombre de la nuit s’étendait sur eux. Elle suivait toujours Erin sans protester, la laissant la guider comme elle l’avait probablement fait avec son ravisseur lorsqu’elle était encore inconsciente. Sans doute les menait‑elle jusqu’à Sadell, mais elle n’avait pas cherché à confirmer. Tout ce qu’elle savait était qu’elle n’en pouvait plus de marcher, ses pas anormalement lents et ses muscles engourdis par le froid.
Ce n’est que lorsqu’ils la menèrent dans une clairière chère à son cœur que les pieds d’Evanna cessèrent définitivement de fonctionner. Elle s’arrêta net au beau milieu du sentier, ses yeux rivés sur la cabane de son enfance. Son compagnon de voyage ne tarda pas à la rejoindre, s’arrêtant à son tour pour contempler les vestiges de son passé.
Aussitôt, un vent de panique souffla dans sa poitrine.
— Oh non, non, non, il en est hors de question, s’exclama-t-elle en levant la main pour lui barrer la route. Vous ne mettrez pas un seul pied là-dedans, c’est hors de question.
Pour la première fois depuis des heures, l’homme daigna enfin la regarder. Il sembla seulement remarquer son état déplorable, son regard la dévisageant de haut en bas avant de se reporter sur la cabane. Il prit ensuite un pas vers elle, obligeant Evanna à se jeter devant lui.
— Vous êtes frigorifiée, Mademoiselle Orsby, soupira-t-il. Une halte serait donc la bienvenue, vous ne croyez pas ? Et puis… hésita-t-il un instant, ses iris glacés retrouvant les contours de l’arbre. Je dois bien admettre que je suis curieux.
Jamais encore Finn Weber ne lui avait paru aussi énigmatique. Qu’il soit curieux était déjà rare en soi, mais cette façon de la repousser avec douceur pour reprendre sa route la crispait autant qu’elle l’intriguait.
Evanna le regarda grimper avec agilité à l’échelle de son enfance, ses chaussures évitant naturellement le dernier barreau cassé. Maudissant Erin de sa traîtrise, elle le suivit à regret en se sentant violée dans son intimité d’une manière qu’elle ne supportait vraiment pas. Son irritation monta en flèche lorsqu’elle le vit s’installer à sa place favorite – là où elle s’était tant de fois assoupie contre Thomas –, mais ce fut seulement lorsqu’il posa la main sur son précieux livre qu’elle perdit tout contrôle.
Furieuse, elle lui bondit dessus pour le lui arracher des mains, puis alla s’asseoir dans le coin opposé. Un éclat de rire retentit en réponse, résonnant dans le silence de la cabane.
— Je peux savoir quel est votre problème avec ce livre ?
— Ça ne vous regarde pas, grogna-t-elle.
— Peut-être avez-vous raison. Pourquoi est-il si important pour vous ?
— Parce que mon frère m’a promis de me lire la fin.
Surprise de sa confession, Evanna ouvrit seulement la bouche pour être à court de mots. Elle serra son livre contre elle, un flot d’émotions se fracassant contre la digue de son cœur.
— En fait, je… je crois qu’il a oublié… reprit-elle dans un murmure. Je me raccroche à l’espoir que non, mais c’est plutôt évident quand j’y pense. Comment aurait-il pu se souvenir d’une promesse qu’il m’a faite il y a plus de vingt ans ? C’est insensé.
— Vous ne l’avez pas oubliée, vous.
— Pour être honnête, si… admit-elle à mi-mots, le regard flou. Je ne m’en suis souvenue que lorsqu’il a quitté Sadell pour rejoindre l’armée. Je suppose qu’il s’agit là d’une conséquence du fait de se sentir abandonnée. Les vieux souvenirs remontent.
Evanna détacha le livre de sa poitrine pour mieux l’observer.
— Mais s’il y a une promesse que je n’oublierai jamais, c’est celle d’être toujours là pour lui, reprit-elle avec détermination. À chaque fois que j’ai peur ou que je doute, c’est elle qui me pousse à tout faire pour le sauver. Et j’y arriverai, vous pouvez en être sûr. Je ne l’abandonnerai pas, peu importe si lui m’a…
Le silence retomba sur la cabane, et ce n’est qu’en croisant le regard de son interlocuteur qu’Evanna prit pleinement conscience de ce qu’elle était en train de lui avouer. Elle bafouilla, ses joues s’empourprant tandis qu’elle détournait les yeux et balayait l’air devant elle.
— Si lui vous a abandonnée ?
— Oubliez ça, voulez-vous. Vous seriez incapable de comprendre, de toute façon.
L’héritier Weber ne répondit pas tout de suite, laissant planer un silence si dense qu’elle s’autorisa à jeter un coup d’œil discret dans sa direction. Loin de vouloir la provoquer, il avait plutôt baissé les yeux sur le livre qu’elle tenait toujours en main. Ce n’est qu’après plusieurs secondes qu’il releva la tête vers elle, le recoin de ses lèvres se courbant en un sourire froid.
— Comme vous voudrez.
*
La pluie battait contre le bois usé de la cabane, chaque goutte d’eau résonnant comme un métronome dans le silence pesant. Incapable de trouver le sommeil, Evanna continuait de frissonner. Elle avait replié ses jambes sur sa poitrine et les avait enroulées de ses bras, mais rien n’y faisait : elle demeurait frigorifiée.
— Vous n’allez vraiment jamais me le demander, n’est-ce-pas ?
Dans un soupir d’agacement, elle releva la tête vers son compagnon forcé qui, lui, n’avait pas manqué de confortablement s’installer. Assis au milieu de ses coussins douillets, il la dévisageait de son insupportable air narquois, visiblement enclin à s’amuser d’une situation qu’elle déplorait.
— Plutôt mourir de froid, rétorqua‑t‑elle.
Nouveau sourire en coin. Il s’enfonça un peu plus dans son nid, ses iris glacés lui brûlant la peau tandis qu’elle tentait de l’ignorer. Même marqué par la pluie et la saleté, il gardait cette aura de perfection insupportable. Des gouttes d’eau glissaient encore de ses cheveux pâles, traçant de fines rivières sur sa peau avant de disparaître dans le col de son manteau. Son tissu épais semblait d’ailleurs l’engloutir, et la simple vision de son confort lui donna une furieuse envie de l’étrangler.
— Très bien, soupira-t-il. Et si je vous le propose ?
Elle le scruta sous ses cils, méfiante.
— Pourquoi feriez-vous une telle chose ? Vous vous sentez l’âme d’un gentleman ?
— Ma foi, non, vraiment pas. Je doute seulement que votre entité me laisse dormir si je ne m’y résous pas étant donné qu’elle me harcèle depuis une bonne demi-heure pour que je vous invite à me rejoindre.
Si le cœur d’Evanna se souleva à cette remarque, il s’effondra tout aussi vite. Elle enfouit sa tête entre ses bras, le moral soudain à plat.
— Vous mentez, lâcha-t-elle d’une voix étouffée.
— Et pourquoi mentirais-je au juste, pour le plaisir de me torturer ?
— Elle me déteste.
Sa poitrine se serra comme un étau, brisant le peu d’air qui lui restait. C’était la première fois qu’elle le disait à haute voix. Elle l’avait souvent pensé ces derniers mois, toujours ressenti et encaissé, mais jamais elle ne l’avait réellement exprimé. Une nouvelle fois, Evanna crut que la digue de son cœur allait céder. Mais elle tint bon, enserrant son âme d’une douleur bien plus vive qu’elle ne pouvait réellement le supporter.
— Je doute vraiment qu’une telle chose puisse arriver, Mademoiselle Orsby.
— C’est parce que vous ne savez pas.
— Savoir quoi ?
— Tout ce que j’ai fait. Tout ce dont je suis… responsable.
Le silence qui s’ensuivit fut si dense qu’elle se força à relever la tête. Finn Weber la fixait sans esquisser le moindre mouvement, mais sans afficher son habituelle arrogance non plus. Même ses traits semblaient moins froids, presque compatissants.
Incertains, les doigts d’Evanna tapotèrent le bois de la cabane. Tout ce qu’elle désirait à cet instant était de ne plus penser. Ne plus parler, surtout. Elle voulait juste se reposer, pour une fois, et il était évident qu’elle n’y parviendrait jamais si elle s’obstinait à se laisser mourir de froid. Alors sans se donner le temps d’hésiter, elle se glissa à genoux pour aller s’asseoir à ses côtés.
À peine s’était‑elle posée contre son épaule que l’héritier Weber la prit dans ses bras pour mieux la recouvrir de son manteau. Il inclina naturellement la tête contre la sienne, de telle sorte qu’elle se retrouva bien vite calée dans le creux de son cou. Ses muscles se tendirent en réaction à leur proximité soudaine, arrachant à son ravisseur un rire discret qui flotta au‑dessus d’elle.
— Vous n’avez pas intérêt à parler de ça à qui que ce soit, le menaça-t-elle.
— Pourquoi diable m’en vanterais-je ? Il n’y a rien dont je pourrais avoir plus honte.
Comme toujours, ses paroles avaient été nettes et tranchantes – quoiqu’étonnamment teintées d’amusement. Il la blottit davantage contre lui, puis guida délicatement ses jambes par‑dessus les siennes. Elle l’enveloppait désormais de tout son corps et pourtant, ce fut elle qui se retrouva enfermée dans un cocon de sécurité dont elle n’aurait su – ou voulu ? – s’échapper.
— Détendez-vous, d’accord ?
Si sa voix était d’ordinaire glaciale, elle n’avait cette fois été plus qu’un doux murmure. Mais plus troublant encore, c’était l’étonnante tendresse de ses gestes qui cherchaient à la réchauffer. Celle-là même qu’elle avait déjà entrevue chez lui, par instants. Une sollicitude qu’elle n’avait jamais su appréhender, mais qui soulageait aujourd'hui son cœur d’un poids non négligeable.
— Vous n’avez rien à craindre de moi ce soir. Je vous le promets.
Le corps d’Evanna se laissa happer par la chaleur diffuse de ses paroles, sa main se posant instinctivement sur son torse pour y trouver un meilleur ancrage. Mais ce n’était pas seulement elle, c’était surtout sa douceur bienveillante qui effleurait toujours plus les fissures de son armure. Comme une vague trop douce pour qu’elle s’en méfie, mais assez constante pour menacer de la briser. Et si elle avait plus d’une fois souhaité voir ce mur céder par le passé, elle le retint cette fois de toutes ses forces.
— Arrêtez ça, s’il vous plaît.
Il n’en fit rien. Pas un geste pour relâcher son étreinte – mais rien non plus qui l’empêchât de s’en défaire. Et pourtant, elle ne bougeait pas. Sa chaleur inhabituelle l’érodait toujours plus, insidieuse, calculée même, mais elle l’acceptait quand même. Car il n’y avait rien d’hasardeux dans la façon dont ses bras l’enveloppaient juste assez pour qu’elle s’y sente bien, c’était évident. Rien d’innocent non plus dans les souffles mesurés qu’il laissait glisser dans ses cheveux comme autant de failles doucement creusées dans sa carapace.
— Je vous en prie, arrêtez...
Sa demande n’avait cette fois été rien de plus qu’une supplication tremblante et terrorisée. Il lui répondit d’un soupir, sa main venant délicatement recouvrir la sienne pour la rassurer. Seul un murmure lui parvint ensuite, aussi douloureux que salutaire :
— Une personne telle que moi est bien assez pour ce monde, Mademoiselle Orsby...
Son aveu résonna en elle, même bien après qu'il soit retombé dans le silence. Ses doigts effleurèrent la courbe fragile de sa paume, puis glissèrent avec douceur le long des siens. Pas de brusquerie, pas d’insistance – seulement cette lenteur désarmante et ce soin minutieux à tracer les lignes invisibles de sa peau qui l’intimaient de redevenir elle‑même. Pourquoi ? Pourquoi cherchait‑il à ce qu’elle lâche prise ? Était‑il sincère ou la manipulait‑il encore ?
Evanna tenta d’ignorer la tension sourde qui s’infiltrait sous sa peau, mais c’était comme lutter contre une marée montante. Elle tint bon… puis vacilla. Et comme pour la submerger, la première fissure apparut. En un simple filet d’abord, comme la larme qui coula d’elle‑même sur sa joue. Puis, à force de vouloir le contenir, il vola en éclats. Toutes les larmes de son corps se déversèrent d’un seul torrent, engloutissant son âme sous le poids insoutenable de tout ce qu’elle avait vu et de tout ce qu’elle avait fait. La mort de ses parents, de Beth, de Manna. La façon dont elle s’était vendue à Caleb, son incapacité à s’ouvrir à Eliott, à l’aimer aussi purement qu'il l’aimait… la terreur de ne pas réussir à sauver Thomas.
Son esprit sombra dans un tumulte sans repères, perdu entre souvenirs, regrets, douleur et solitude. Il n’y avait plus de sol sous ses pieds, plus d’air dans ses poumons. Juste cette sensation d’étouffement et de chute infinie dans un abîme qu’elle avait elle‑même creusé.
Mais au milieu de la tempête, un point d’ancrage apparut enfin, inespéré mais bien réel. Des bras fermes et inébranlables qui l’arrachèrent aux flots déchaînés pour la ramener à la surface, là où l’air existait encore. Et lentement, le torrent de ses larmes devint rivière, puis un lac plus tranquille, jusqu’à ce que, dans cet infini chaos, il ne reste plus qu’eux : le bleu acier de deux iris posés sur elle, deux phares guidant son âme à la dérive dans l’obscurité de la nuit.
Mais ils la quittèrent, eux aussi. Sans une once d’hésitation, sans la moindre explication. Ils la laissèrent retomber dans un vide glacé duquel ils l’avaient pourtant extirpé, dans ce gouffre béant de solitude qui s’ouvrait de nouveau sous ses pieds. Celle-là même qu’elle avait ressenti au départ de Thomas pour Mosley, celle-là même qu’elle avait ressenti lorsqu’Erin s’était pour la première fois détournée d’elle.
Sans réfléchir, Evanna s’accrocha désespérément à lui pour l’empêcher de l’abandonner. Les yeux de l’héritier Weber se raccrochèrent aussitôt aux siens – toujours aussi froids mais d’un éclat aussi rassurant que cette étrange bulle dans laquelle il l’avait enveloppée. Des yeux qui comprenaient sans peine son désarroi alors qu’ils auraient aisément pu profiter de sa détresse pour asseoir leur domination.
— Tout va bien, Mademoiselle Orsby. Je ne vous abandonne pas.
Ces mots résonnèrent dans son esprit avec une douceur presque cruelle. Elle avait tant désiré trouver cette once d’humanité chez lui, mais elle la torturait finalement bien plus qu’elle ne l’apaisait. Parce qu’elle savait. Elle savait que ce n’était qu’un mensonge – ou pire, une illusion passagère. Que tôt ou tard, il la décevrait et la trahirait comme il le faisait toujours dans le seul et unique but d’atteindre ses objectifs. Et il ne tarda pas à le lui prouver, ses actes contredisant déjà ses paroles. Il affirmait ne pas l’abandonner mais il détournait le regard, quittait ses bras pour se lever, s'éloignait.
Mais contre toute attente, il revint vers elle. Son livre à la main, il s’assit de nouveau à ses côtés, puis l’ouvrit à l’endroit où Thomas l’avait corné plus de vingt ans auparavant.
— Que… Que faites-vous ? renifla-t-elle.
Aucune réponse, mais il n’eut nul besoin de lui en fournir une. Rien dans ses iris glacés n’exprimait le moindre désir sinon celui, silencieux, de lui offrir un peu de répit. À travers le rideau de larmes qui recouvrait ses yeux, Evanna le voyait attendre, tout simplement, qu’elle l’autorise à lui offrir ce que son frère n’avait jamais pu lui offrir. Pas un mot, pas un geste brusque. Juste ce livre tendu entre eux comme une invitation qu’elle seule pouvait accepter.
L’aura qui émanait de lui, son odeur, celle de la cabane, la pluie martelant doucement le toit au-dessus d’eux… En une fraction de seconde, quelque chose en elle s’éveilla. Qui ? Quoi ? Pourquoi ? Son âme n’y trouva aucune réponse, mais son cœur n’hésita pas. Son corps la guida jusqu’à lui, et elle vint de nouveau se blottir contre son épaule.
Le soulagement fut immédiat. Une respiration plus calme, et la voix de son sauveur s’éleva dans les airs, claire, maîtrisée, chaque mot pesé avec justesse. Et tandis qu’elle se laissait porter par une histoire dont elle pensait ne jamais connaître la fin, ses doigts glissèrent timidement vers les siens. Il ne la repoussa pas. Bien au contraire, il déplaça légèrement le livre sur sa gauche pour pouvoir en tourner les pages de sa main libre.
Peu à peu, le cœur d’Evanna se calma. Il s’apaisa si bien que les larmes s’asséchèrent d’elles‑mêmes sur ses joues et que ses poumons se remplirent d’un oxygène qui, pour la première fois depuis longtemps, sembla véritablement lui appartenir.
Le sommeil la gagna sans qu’elle tente de le repousser. Il ne s’arrêta pas de lire pour autant, sa voix glissant dans un flot de murmures apaisants qui berça ses derniers instants d’éveil. Et alors qu’elle se laissait happer par ce cocon de réconfort inattendu, elle crut sentir la douce caresse des doigts de son frère l’accompagner jusqu’au pays des rêves.

Annotations
Versions