Chapitre 39 (Finn)
Une voix.
D’abord indistincte, brumeuse, à peine un murmure qui flotte dans l’obscurité. Puis elle se précise, douce et lointaine, tissée d’échos rémanents. L’image surgit devant lui. Une lumière dorée, des yeux bleu céruléen, de longues mèches blondes qui volent au gré d’un mouvement.
Finn est petit.
Trop petit pour comprendre, mais assez grand pour ressentir.
Il est là, figé, les pieds nus sur un parquet froid. Il tend la main.
— Attendez !
Elle ne se retourne pas.
Il s’avance le cœur battant, mais le sol s’étire sous lui et l’éloigne un peu plus d’elle.
— Mère, attendez-moi !
Elle s’en va et glisse hors de sa portée, un mirage qui s’efface dans la lumière vive. Il veut courir, mais ses jambes sont plombées par une force invisible. Il tend à nouveau les bras mais elle disparaît, avalée par un éclat aveuglant.
Finn est seul.
L’air est froid, et son souffle tremble. Son cœur cogne contre ses côtes.
Puis, quelque chose le frôle.
Une ombre diffuse qui n’est pas elle, mais qui l’abandonne, elle aussi.
Et la main de son père se pose sur son épaule.
*
La pluie avait cessé de tomber vers le milieu de la nuit. La cacophonie extérieure s’était alors peu à peu éteinte, ne laissant derrière elle qu’un écho plus discret : celui des gouttes d’eau qui, une à une, glissaient des feuilles. C’était à cet instant que Finn avait réalisé que la nature n’avait peut‑être rien de chaotique. Elle avait seulement son propre rythme, un tempo qui pouvait sembler dissonant mais qui, pour qui prenait le temps de l’écouter, révélait une certaine constance.
Et c’était justement elle qui continuait de le bercer – elle, et la respiration régulière de celle qui s’était endormie sur son épaule. Un souffle paisible et apaisant en décalage complet avec la tension qu’elle avait pu dégager la veille. Pourtant, si lui aussi s’était un instant assoupi, il se refusait à se rendormir. La situation exigeait de lui la plus grande prudence, et il lui fallait également réfléchir à la suite.
Avec une lenteur mesurée, Finn tenta de se dégager de sa petite chose fragile. Ce ne fut pas une mince affaire, ses doigts s’agrippant à lui comme si, même dans son sommeil, elle refusait de lâcher prise. Il y parvint enfin, accompagnant sa tête jusqu’à l’un des coussins tandis que son autre main la recouvrait sans un bruit de son manteau.
Après être sorti de la cabane, Finn s’assit à son bord. Il tenta de remettre de l’ordre dans son esprit, mais une présence familière ne tarda pas à l’en empêcher. Celle qui l’avait si souvent agacé lorsqu’il avait accueilli la belle endormie chez lui, mais dont il s’était surpris la veille à apprécier la compagnie.
Plus que le guider à travers les forêts de Sadell, l’entité de sa petite chose était restée avec lui. Elle n’avait jamais parlé, bien sûr, mais elle avait été là. Une présence qui savait exactement où aller et surtout où s’arrêter, lui apportant juste assez de chaleur pour ne pas l’envahir, juste assez de malice pour ne pas l’ennuyer. Et s’il avait alors été trop énervé pour réagir, il ne put cette fois pas retenir un sourire amusé en la voyant lui offrir un spectacle de marionnettes improvisé à l’aide de deux bâtons et de quelques feuilles.
— Tu es infernale, toi aussi, souffla-t-il d’un air espiègle.
Une brise légère effleura plusieurs fois sa joue comme si elle saluait son public. Il rit tout bas, acceptant de tendre le bras lorsqu’elle se faufila dans la manche de sa chemise. Un minuscule tourbillon ne tarda pas à apparaître dans le creux de sa paume, fragile d’abord, avant qu’il ne se transforme en une petite tornade fluide et délicate. La lumière du matin se reflétait dans les gouttes de rosée suspendues au-dessus de ses doigts, illuminant le vortex de milliers de fines particules qu’il n’aurait normalement jamais pu apercevoir à l’œil nu.
Émerveillé, Finn se pencha en avant pour mieux le contempler. Tout s’y entremêlait comme une constellation qu’elle aurait fait naître au creux de sa main, et il ne put s’empêcher de retenir son souffle de peur de troubler son fragile équilibre. Peut-être était-ce cela dont il avait réellement besoin, en finalité. Ce compromis entre présence et solitude, une forme de lien qui ne réclamait rien d’autre que ce moment de silence partagé.
Le vortex disparut soudain, ne laissant plus rien d’autre dans sa paume que le vide. Finn referma doucement les doigts pour tenter de capturer l’écho de ce qui venait de s’y passer. Rien, aucune trace, et pourtant, il sentait encore cette chaleur diffuse caresser le creux de sa main – la même que la veille, lorsque sa petite chose l’avait capturée. Une chaleur fébrile, presque timide, mais assez réconfortante pour qu’il veuille désespérément la retenir.
Et aussitôt, les questions se déversèrent dans son esprit. Comment pouvait‑elle croire que son entité la détestait, par exemple. À la voir ainsi à lui tourner autour, débordante d’amour et de pardon envers lui, qui n’avait fait que les décevoir… il lui paraissait inconcevable qu’une telle chose soit possible. Et puis surtout, de plus importantes. Cet Ekha dont Dellis lui avait rapporté l’existence, celui qui rongeait lentement l’un des êtres que sa petite chose chérissait le plus… Était‑il à ce point une menace pour Barden ? Toute cette histoire de Gardiennes et de prophétie était-elle bien réelle ? Difficile à croire pour un homme tel que lui, mais n’était-il pas en ce moment-même en train de rêvasser en compagnie d’une âme errante ?
Bien loin de trouver des réponses à ses questions, Finn se décida à contempler le lever du soleil. À Mosley, il y avait souvent assisté de la sorte pour se mettre au travail, mais celui‑ci avait une saveur si différente qu’il ne l’aida en rien à se concentrer. Au contraire, il finit par l’observer en silence tout en laissant ses pensées se succéder sans schéma logique.
— Aïe !
Un cri de douleur l’arracha à sa contemplation, lui faisant par la même occasion remarquer que le soleil avait fini de se lever depuis au moins deux bonnes heures. À en juger par sa mine encore endormie – et comme en témoignait le recoin de la porte qu’elle venait de se prendre en pleine figure –, sa petite chose stupide venait tout juste d’émerger.
— C’est en faisant des grasses matinées que vous espérez sauver le monde ?
— Désolée.
Finn s’autorisa à hausser un sourcil perplexe. Elle-même sembla réaliser l’absurdité de sa réponse, puisqu’elle écarquilla les yeux comme si elle se demandait pourquoi elle n’avait pas plutôt répliqué avec une pique bien sentie.
— Enfin, je veux dire… Ouais… Bref.
Un sourire releva malgré lui le coin de ses lèvres : en voilà une qui se montrait beaucoup plus docile, tout à coup – et ce n’était pas pour lui déplaire.
Réalisant seulement qu’elle était emmitouflée dans son manteau, sa charmante petite chose s’apprêtait à l’enlever pour le lui rendre lorsqu’un bruissement attira son attention. Son nez se retroussa alors qu’elle glissait une main dans la poche intérieure de son trench, en ressortant une enveloppe dont il avait presque oublié l’existence.
— Qu’est-ce que c’est ? s’étonna-t-elle.
— Votre dossier, répondit-il sans détour. Celui qui fait de vous ce que vous êtes.
Après tout, pourquoi le lui cacher ? Elle n’aurait eu qu’à l’ouvrir pour le savoir. Jusqu’à présent fixés sur l’enveloppe, ses iris dorés remontèrent vers lui. Il n’y décela ni colère ni déception, juste cette étrange attention teintée d’incertitude.
— Et vous l’avez… lu ?
— En toute franchise… non. Mais n’allez pas vous faire d’idées, s’empressa-t-il d’ajouter. J’en ai bien l’intention.
Son regard l’évalua un instant, désabusé.
— Effectivement, ça serait bête que je pense que vous êtes un homme bien, n’est‑ce‑pas.
Elle n’avait même pas réellement posé la question. Son ton avait été chargé d’un sarcasme mordant qu’il se décida à ignorer tout comme il s’évertuait à ignorer tout le reste.
— Je suppose donc que vous n’allez pas me laisser le récupérer ?
Sa petite chose ne répondit pas tout de suite. Ses doigts serrèrent l’enveloppe, son pouce en effleurant distraitement le bord. Son regard glissa ensuite jusqu’à lui, indéchiffrable mais pas aussi hostile qu’il l’aurait cru. Puis, contre toute attente, elle la rangea dans la poche de son manteau qu’elle finit par lui tendre.
Finn l’attrapa sans la quitter des yeux, intrigué par cette décision.
— Quoi que je fasse, vous arriverez toujours à vos fins, se justifia‑t‑elle en haussant les épaules. Alors autant cesser de lutter. Mais je ne vous demanderais qu’une seule chose.
— Laquelle ?
— Lorsque vous l’aurez lu, dites-le-moi. S’il vous plaît…
Finn chercha à déceler ce qui se cachait derrière cette demande étrange, mais elle ne lui laissa pas le temps d’analyser ses intentions. Elle descendit l’échelle de la cabane et il se releva pour l’imiter, atterrissant souplement sur le sol détrempé.
— Trois heures en tête-à-tête avec votre entité, releva‑t‑il d’un ton faussement accablé. Vous me devez des excuses.
— C’était pire que d’être avec moi ?
— N’abusons rien, Mademoiselle Orsby. Il n’y a rien de pire que cela.
Un léger gloussement lui parvint en retour, fugace mais spontané.
— Taisez-vous donc, Monsieur Weber, et remettons-nous en route.
Finn aurait pu l’ignorer. Il aurait dû l’ignorer. Pourtant, il lui fallut un effort considérable pour ne pas se laisser happer par cette joie de vivre qui avait fait vibrer sa voix. Non pas qu’il la trouvât agréable, non. Mais elle éveilla en lui un écho du passé, cette malice insupportable qui avait autrefois saccagé son monde parfaitement huilé au profit d’un chaos et d’une bonne humeur sans faille.
**
— Non ! Non, arrête !
Un cri soudain déchira le silence qui guidait ses pas depuis bientôt une demi‑heure. Finn se retourna aussitôt vers l’instigatrice, qu’il n’avait pas souvenir d’avoir vu s’arrêter. Elle s’était figée à la lisière de la forêt, les doigts crispés autour d’un arbre comme si elle s’accrochait à une bouée en pleine tempête. Son regard était braqué devant elle, fixé sur l’étendue désolée de la ville qui se dessinait derrière lui.
— Non, arrête, j’irai pas, j’te dis !
Il l’observa plusieurs secondes sans comprendre. Pourtant, c’était elle qui avait pris cette décision. Sans vraiment lui laisser le choix, au demeurant, puisqu’elle et son entité s’étaient liguées contre lui pour s’y rendre lorsque leurs estomacs s’étaient mis à crier famine. Visiblement, son appétit s’était incliné devant plus fort que lui.
— Non, je t’en prie, arrête, sanglota-t-elle. M’oblige pas, m’oblige pas !
Analysant les environs, Finn comprit rapidement que la source de son désarroi n’était pas Sadell, mais la maison jusqu’à laquelle son entité les avait menés. Il ne fallait pas être un génie pour faire le lien : c’était chez elle. Et tout dans sa posture, dans sa voix et dans sa façon de se débattre face à l’âme qui vivait en elle hurlait qu’elle ne voulait pas affronter ce qu’elle y trouverait.
— Je t’en prie, non… sanglotait-elle toujours plus. Je veux pas, je t’en prie…
C’était la première fois que Finn les voyait s’opposer de la sorte. Elles formaient d’ordinaire un duo parfaitement synchronisé, un équilibre peut-être fragile mais fonctionnel. Là, c’était tout l’inverse. L’alliée fidèle s’était transformée en un véritable tyran, ignorant les états d’âme de son hôtesse qui pleurait à chaudes larmes.
Puis, l’affrontement prit une tournure plus dramatique. Sa petite chose fut projetée sur le côté et son dos heurta le sol dans un nuage de poussière. Elle se retrouva saisie par les poignets et tirée dans la boue avec une telle brutalité qu’elle échoua à se retenir, ses doigts ne rencontrant que des racines trop glissantes et des cailloux rugueux.
— Eh, arrête !
Les mots lui échappèrent avant même qu’il réfléchisse, portés par une familiarité et une colère qui ne lui ressemblaient pas. Étonnamment, tout s’arrêta. Un silence pesant s’abattit sur eux, seulement troublé par les sanglots saccadés de la pauvre malheureuse qui gisait encore au sol. La rejoignant, Finn s’agenouilla à ses côtés et glissa une main sous son bras pour l’aider à se redresser. Elle tremblait comme une feuille, ses ongles enfoncés dans la terre humide et le regard perdu quelque part entre la peur et la douleur.
Il était évident que revoir cette maison ravivait chez elle des blessures profondes – la mort de ses parents, peut-être, ou bien le souvenir de son frère. Mais il était tout aussi évident que son entité ne cherchait pas vraiment à la torturer. Elle voulait l’aider à faire son deuil, mais, pour une raison qu’il ignorait, ne s’y prenait pas correctement.
— Je suis d’accord avec elle, vous savez.
Au milieu de ses sanglots, un éclat de rire bref et arraché retentit. Cynique et tordu par l’amertume, mais cela ne le convainquit pas une seule seconde d’abandonner. Car si lui avait pu avoir la chance de faire convenablement le deuil de sa mère, il l’aurait saisi sans hésiter.
— J’ai peine à croire que votre entité vous veuille du mal, Mademoiselle Orsby. Si elle veut vous emmener là-bas, c’est qu’elle pense que cela peut vous aider. Vous devriez lui faire confiance.
— Je peux pas…
— Allons, vous pouvez le faire. Vous n’êtes pas seule, je…
Finn s’interrompit juste à temps. Le regard de sa petite chose se posa sur lui, fixe et intense. Un regard empli d’une lueur qu’il n’aurait pas dû y voir. Une attente. Un espoir fragile suspendu à un fil qui l’obligea à se corriger.
— Votre amie est avec vous, rectifia-t-il.
La lueur vacilla, avant de se muer en quelque chose de plus tangible. Une résolution soudaine qui la poussa à se relever sans ciller, le regard rivé sur la maison qui l’attendait. Elle s’en approcha prudemment, ses pas traçant leur chemin à travers les parterres de fleurs avant de s’arrêter devant la porte de la cour.
— Et vous ?
Elle se retourna vers lui, sa tête se penchant légèrement tandis qu’elle le sondait.
— Moi ? s’étonna-t-il.
Elle sourit. Un sourire imperceptible, à peine esquissé, mais qu’il ne manqua pas de voir. Sa petite chose reporta son attention devant elle, sa main tremblante trouvant la poignée.
— Laissez tomber.
Elle l’ouvrit, puis fut engloutie dans l’ombre de la bâtisse. Et lui…
Lui la regarda une nouvelle fois disparaître.

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