Chapitre 40 (Finn) (1/2)
La meilleure douche de tous les temps.
Pourtant, l’eau qui glissait sur sa peau était presque froide, mais Finn l’accueillait avec une gratitude religieuse. Elle s’échappa de ses cheveux dans une dernière cascade lorsqu’il les plaqua en arrière, refermant les robinets avant de se décider à sortir.
Cet ersatz de chaleur avait fait du bien. Une parenthèse brève, un confort temporaire mais suffisant pour lui rappeler à quel point son corps avait été mis à rude épreuve ces derniers jours. Le simulacre de repas que son hôtesse lui avait préparé aussi, avait été agréable, même s’il était évident qu’elle excellait davantage dans l’art de l’exaspérer que dans celui de la cuisine. En tout état de cause, elle lui avait semblé plus en phase avec elle-même lorsqu’elle était ressortie de la maison familiale pour l’inviter à y entrer. Plus enjouée, plus chaleureuse… un petit peu moins comme lui et un petit peu plus comme elle.
Attrapant la serviette laissée sur le bord du lavabo, Finn s’essuya rapidement le visage avant de l’enrouler autour de ses hanches. Ses doigts s’attardèrent un instant sur le tas de vêtements déposés à son intention sur le meuble, les siens lui ayant été confisqués pour lavage par sa petite chose en cheffe.
Deux piles distinctes. Deux possibilités.
La première option était plus conforme à son style habituel : sobre, efficace, strict. Sans aucun doute, il s’agissait là des affaires de son père. L’autre, en revanche, était tout le contraire. Plus décontractée, plus libre, plus insouciante… typique de l’image qu’il se faisait de son frère. Un rictus anima ses lèvres tandis qu’il effleurait le tissu du bout des doigts. Elle avait recommencé à être celle qu’elle était avant qu’elle ne se rende à l’ASU, c’était indéniable. Attentionnée, à l’écoute, mais toujours prête à le sortir de sa zone de confort.
Qu’est-ce qu’il détestait cela.
Ou plutôt : qu’est-ce qu’il détestait aimer cela.
Optant pour les plus confortables, Finn les enfila sans s’attarder davantage. Il avait déjà perdu suffisamment de temps depuis la veille. À cette heure-ci, il aurait déjà dû mettre en place un plan d’action. Oh, bien sûr, il n’avait pas chômé pendant que Madame réglait ses petits problèmes de famille. Il avait fouillé la ville, exploré les alentours et analysé ce qu’il pouvait, mais rien n’avait été probant. Chaque installation, chaque piste potentielle avait été court‑circuité par une explosion électromagnétique qui vibrait encore dans l’air.
Un léger soupir s’échappa de ses lèvres tandis qu’il enfilait son t-shirt. Tout n’était pas encore perdu. Demain, il retournerait à ce laboratoire improvisé qu’il avait trouvé dans les ruines de l’hôtel de ville. Petit, délabré, presque insignifiant, mais il y trouverait bien un modulateur à bricoler ou un transpondeur à réparer. Peut-être même y trouverait-il un relais, histoire de renforcer le signal et détourner le problème des interférences. Il lui suffirait alors de contacter ses subordonnés pour extraction – ou du moins de leur transmettre sa position exacte, vu que la balise GPS implantée dans son cou ne le lui permettait plus.
Et ensuite, tout rentrerait dans l’ordre. Une fois de nouveau en possession d’inhibiteurs, il pourrait réemprisonner sa petite chose stupide et se pencher sur les recherches d’Anderson en attendant qu’on lui rapporte gentiment le cylindre. Parce qu’il s’agissait là d’une évidence. Il n’avait plus besoin de se battre pour lui maintenant qu’il l’avait, elle. Cela, il l’avait compris à Ruther quand son petit ami s’était mis en tête de le tuer pour la protéger. Ses sentiments le rendaient tellement prévisible et incroyablement stupide qu’il le lui apporterait de lui‑même.
Enfin apprêté, Finn sortit de la salle de bain et traversa le couloir pour rejoindre l’escalier. La nuit était tombée depuis plusieurs heures maintenant, et le ciel s’était drapé de ses plus belles couleurs. Des volutes aux teintes d’émeraude, de saphir et d’améthyste qui ondulaient dans l’obscurité comme des rubans éthérés, leurs formes changeantes au gré des caprices du vent. Mais si son objectif premier avait été de redescendre au rez-de-chaussée, il ne l’atteignit jamais.
La chambre qui avait attiré son attention semblait d’un autre temps. Tout dans cet espace figé trahissait la présence d’un jeune homme à l’ambition débordante. Les murs portaient encore les vestiges d’un enthousiasme juvénile, des coupures de journaux soigneusement accrochées vantant les exploits de l’Académie et de ses recrues les plus prometteuses. Sur une étagère, des trophées sculptés à la main prenaient la poussière, fiers témoignages de victoires plus symboliques qu’académiques. Une veste reposait sur le dossier d’une chaise à roulettes, abandonnée comme si son propriétaire comptait la remettre le lendemain matin. Et sur la commode, une photo. Celle d’un garçon de dix-huit ans à peine, tout sourire, qui semblait avoir été déposée là après son départ. Vêtu de l’uniforme de l’Académie, il avait le regard brillant d’un futur radieux qu’il croyait déjà tout tracé.
Le cœur de Finn se souleva d’une étrange émotion : un mélange de dégoût, d’indignation et d’injustice. De combien d’enfants l’Académie avait-elle trahi la confiance et brisé les rêves les plus purs ? Combien avaient cru en ses promesses avant de se voir broyés par une machine qui ne laissait derrière elle que des pantins désabusés ou des cadavres oubliés ? Il n’en était pas personnellement responsable, bien sûr, mais il était hors de question que cela se passe ainsi sous son règne. Et si Barden ne le voyait pas encore, ne voyait en lui que le digne successeur de son géniteur, soit. Il le lui prouverait. Il le prouverait à sa mère aussi, une fois qu’il l’aurait ramenée. Et surtout, il le prouverait à son père qu’il espérait bien voir l’observer de là où il se trouvait.
— Je vous ai vu m’épier au cimetière, aujourd’hui.
Manquant de sursauter, Finn se retourna brusquement. Debout devant la porte de sa chambre, sa petite chose le fixait avec une étrange attention dans son pyjama à motifs de hérissons aussi ridicule qu’adorable. Ses cheveux courts encadraient une mine fatiguée mais étrangement sereine, privés des tresses qui, depuis son retour, habillaient sa coiffure.
Un instant, son regard doré glissa sur elle-même, ses joues s’empourprant à mesure qu’elle prenait conscience de l’absurdité de sa tenue. Elle finit pourtant par le relever, son menton fier le mettant au défi de faire la moindre remarque. Mais il n’en avait aucune à formuler. Sa décontraction soudaine était des plus compréhensibles, un moyen de se sentir à nouveau chez elle ou de retrouver un semblant de normalité dans cette vie qui était la sienne… peut-être aurait-il dû trouver une pique, finalement.
— Vous ne devriez pas en être surprise, rétorqua-t-il. Après tout le mal que je me suis donné pour vous attraper, vous surveiller ne me semble pas si insensé.
— Je vois.
Un silence s’étira, suffisamment long pour qu’il devine qu’elle n’était pas convaincue mais pas assez pour qu’il envisage de se justifier. Elle n’insista pas, son doigt pointant la porte devant laquelle il demeurait encore.
— Vous pouvez utiliser sa chambre, si vous voulez.
— Nul besoin, merci. Le canapé fera l’affaire.
— Ne soyez pas stupide, souffla-t-elle en le dépassant pour entrer. Vous avez un lit moelleux à disposition, profitez-en. Et puis surtout…
Elle se tourna vers lui, un éclat malicieux dans le regard.
— Surtout, je m’en voudrais de faire dormir l’homme le plus influent de Barden sur mon canapé.
— Vous m’avez bien fait dormir dans une cabane dans les arbres.
Seul un rire amusé lui parvint en retour. Un de ces rires qui, s’il avait réellement eu l’intention de dormir dans le salon, suffit à le lui faire oublier. Il pénétra dans la pièce et s’approcha du lit, mal à l’aise. Le syndrome de l’imposteur, peut-être, qui ne faisait qu’empirer à chaque pas qu’il prenait. Ou bien tout simplement elle. Elle, qui le rejoignait alors qu’il ne l’y avait pourtant pas invitée. Elle, qui bondissait sur le matelas en riant avant de s’accouder à la fenêtre derrière lui. Elle, qui n’avait apparemment aucune intention de le laisser tranquille.
Finn serra les dents, bien décidé à ne pas laisser son agacement transparaître. Elle était insupportable, vraiment. Sa légèreté, son regard malicieux, ce fichu petit nez retroussé et ce sourire radieux. Si insupportable qu’il se demandait pourquoi il avait tant voulu qu’elle redevienne celle qu’elle était avant son séjour chez l’ASU plutôt que celle qu’elle était devenue après. Oh, bien sûr, elle s’était là aussi montrée intenable, mais sa haine et son dégoût envers lui l’avaient aidé à rester concentré sur ses objectifs. Mais surtout, il se demandait comment elle avait pu lui manquer alors que sans elle, sa vie avait enfin retrouvé son calme et sa logique.
« On ne mesure pas notre attachement au bonheur qu’on partage, mon chéri, mais au vide qu’on ressent quand l’autre n’est plus là. Un jour, tu comprendras. »
Finn secoua la tête, chassant les paroles que sa mère lui avait un jour murmurées. Si elle aussi se mettait maintenant à le détourner de son but, il n’arriverait jamais à rien.
— Vous saviez que les aurores boréales étaient une manifestation de l’âme des morts ? entendit-il souffler à côté de lui. Il fallait danser et chanter quand elles se manifestaient, sans quoi elles plongeaient et vous emmenaient dans l’Écume. Je me demande si c’est vrai.
— Rassurez-moi, vous n’allez faire ni l’un ni l’autre, j’espère ?
Elle rit de bon cœur, d’un son si clair et léger qu’il se tourna inconsciemment vers elle. Son regard s’accrocha à la façon dont les lueurs vertes, bleues et violettes des aurores faisaient briller l’or de ses iris. Un instant, il eut même l’envie d’insister et de railler encore rien que pour briser le dangereux bonheur naissant qu’il voyait apparaître sur son visage.
— Vous danseriez de nouveau avec moi ?
La soudaineté de sa question le prit de court, à tel point qu’il ne réagit pas tout de suite. Le regard de sa petite chose quitta le ciel pour se poser sur lui, ses sourcils légèrement froncés. Elle attendait. Elle attendait une réponse qu’il aurait déjà dû lui donner depuis longtemps, ses doigts tambourinant contre le bois de la fenêtre avec impatience.
— Même pas en rêve.
— Oh… murmura-t-elle d’un air déçu. C’était si terrible que ça ?
Là encore, il ne répondit pas immédiatement. Cela l’avait-il été ? Non, assurément. Il avait même apprécié cela à bien des égards, le premier étant qu’elle n’avait pas prononcé le moindre mot, pour une fois.
— Pas aussi horrible que ce qui s’est passé ensuite, admit-il.
— Ah, oui, désolée… s’excusa-t-elle, ses joues s’empourprant au souvenir du baiser qu’elle lui avait volé. Mais vous ne pouvez nier que ça valait le coup !
Sans même y penser, une langue distraite passa sur ses lèvres avant qu’il ne réalise l’absurdité de son geste. Il effaça cette réaction d’un battement de cils, s’efforçant de ne pas y accorder plus d’importance qu’elle n’en méritait. Cela étant, oui, s’il devait être honnête…
— Enfin je veux dire, rien que pour voir sa tête !
Ah.
Sa propre stupidité lui donna envie de rire aux éclats, mais il se retint.
— Encore merci d’avoir joué le jeu, d’ailleurs…
— Vous ne m’avez pas vraiment laissé le choix.
Elle se mit à rire, ses épaules se soulevant d’un air faussement coupable. Dans un mouvement léger, elle sautilla sur le lit et se laissa tomber en tailleur face à lui. En réponse, Finn croisa les mains sur ses cuisses et ferma les yeux à la recherche d’un repos qu’elle semblait déterminée à lui refuser.
— Et mon cadeau d’adieu, vous l’avez reçu ?
— N’avez-vous pas envie d’aller dormir, Mademoiselle Orsby ?
— Non.
Un soupir d’ennui lui échappa. Évidemment, pourquoi le laisserait-elle tranquille, au juste ? Elle ne savait que l’agacer.
— Alors ? insista-t-elle.
— Oui, je l’ai reçu, abdiqua-t-il d’un air doucereux.
— Qu’en avez-vous fait ?
— Je l’ai jeté, évidemment. Que vouliez-vous que j’en fasse ?
Un silence s’abattit sur eux, aussi lourd et pesant qu’il l’avait espéré. Un silence qui lui fit dire que si son insupportable petite chose s’était prise à rêver qu’il pourrait un jour changer, il venait de lui prouver l’inverse de la plus cruelle des manières.
— Vous avez jeté l’objet qui avait le plus de valeur à mes yeux… murmura-t-elle.
— Vous n’y teniez pas tant si vous me l’avez laissé, Mademoiselle Orsby.
Un rire froid et amer lui parvint en réponse.
— Vous savez, Monsieur Weber. Pour quelqu’un qui se targue d’être aussi intelligent, vous êtes vraiment stupide.
Il éclata à son tour d’un rire moqueur.
— Pardonnez-moi, se justifia-t-il. C’est l’ironie de vos propos qui m’amuse.
— Vous avez raison, concéda-t-elle.
Il crut réellement avoir gagné. Son silence adoré était de retour, cette tension entre eux aussi. Mieux encore, il sentait enfin le poids du corps de sa petite chose se détacher du lit. Il perçut la brûlure de son regard lui ronger la peau, mais il s’efforça de maintenir ses yeux clos.
— Vous n’êtes pas stupide, reprit-elle. Juste aveugle.
— Bonne nuit, Mademoiselle Orsby.
Il l’entendit soupirer, avant que le grincement du parquet ne lui annonce son départ.
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