Chapitre 40 (Finn) (2/2)
[2/2]
Après le renvoi de sa petite chose, l’air de la chambre sembla plus frais mais quand Finn s’autorisa enfin à rouvrir les yeux, il eut la surprise de la voir toujours là. Figée dans l’encadrement de la porte, dos à lui et tête baissée, ses doigts étaient crispés sur le bois des montants.
— Vous allez finir par me laisser dormir, ou toute cette mascarade n’est qu’une tent…
— Vous savez que je n’ai jamais su jouer aux échecs ?
Finn la fixa un instant, incrédule. Il ne savait vraiment pas pourquoi elle évoquait ce sujet maintenant, mais c’était impossible qu’elle dise vrai. La personne qu’il avait affrontée savait exactement ce qu’elle faisait, c’était une certitude. Autrement, il n’aurait jamais perdu.
— Si, je vous assure, affirma-t-elle en se tournant vers lui. Je n’avais jamais joué avant.
— Je vous en prie, Mademoiselle Orsby, soyez sér…
— Vous notiez scrupuleusement chacune de vos parties, l’interrompit-elle encore. Chaque coup joué, chaque mouvement initié par les blancs ou les noirs, tout était minutieusement indiqué sur les fiches que vous rangiez sous votre échiquier. Je n’ai eu qu’à suivre l’une de celles qui me ferait gagner.
— Il y a un nombre astronomique de possibilités aux échecs, Mademoiselle Orsby. Je n’aurais jamais pu rejouer exactement les mêmes coups qu’une partie précédente.
— Vous en êtes certain ? insista-t-elle. Avec votre obsession pour l’analyse et votre logique insupportable, vous n’auriez pas pu agir exactement comme vous l’aviez fait par le passé si vous pensiez que c’était la meilleure chose à faire ?
Elle marquait un point. Toutes les parties qu’il avait disputées, il les avait disputées seul. C’était toute sa logique et toute son âme qu’il avait mise dans chacune d’elles, peaufinant les meilleurs coups au fil des ans. De plus, il ne l’avait jamais vraiment pris au sérieux lorsqu’ils s’étaient affrontés. Alors dans ce contexte, oui, l’improbable devenait possible.
Non.
L’improbable devenait logique.
— Savez-vous ce que cela signifie ? reprit-elle d’une voix calme.
— Que j’ai finalement gagné la partie ?
— Que vous n’avez jamais rien fait d’autre que de vous battre contre vous-même.
La sentence claqua dans l’air comme un couperet. Pourtant fier de sa raillerie, le visage de Finn ne tarda pas à perdre de sa superbe. Il ne réagit pourtant pas tout de suite. Pas parce qu’il ne l’avait pas comprise, mais parce qu’il avait besoin d’une seconde pour encaisser. Pour réaliser qu’elle venait, en une seule phrase, de lui arracher ses fondations les plus profondes.
Ce n’était pas tant une pique pour l’humilier ni une provocation destinée à lui faire perdre pied. C’était un fait. Une vérité froide et implacable qui s’insinuait dans les moindres interstices de sa conscience pour s’imposer à lui avec une évidence dérangeante.
« Vous n’avez jamais rien fait d’autre que de vous battre contre vous-même »
Et si elle avait effectivement raison ? Et si chaque décision qu’il avait prise, chaque coup qu’il avait joué sur l’échiquier de sa vie n’avait été qu’une boucle sans fin ? Un combat qu’il s’était acharné à mener contre son père, puis contre elle, et même contre le monde entier ? Des adversaires invisibles, s’il en est, une quête insensée d’un objectif qui, au fond, n’existait que parce qu’il avait besoin qu’il existe. Une manière de justifier son existence, de donner un sens à une vie qui n’en avait plus eu aucun le jour où on l’avait abandonné. Et elle…
— Bonne nuit, Monsieur Weber.
Elle partait.
Comme il lui avait demandé.
Il aurait dû s’en réjouir, se dire qu’il faisait bien de ne pas la retenir pour enfin récupérer le contrôle qu’elle s’acharnait à ébranler. Qu’ainsi, il pourrait se reconcentrer sur son objectif et obtenir tout ce dont il avait toujours rêvé… mais il ne ressentait rien de tout cela. Il ressentait seulement une douleur sourde, là, juste sous sa cage thoracique. Une sensation qu’il détestait mais qu’il ne connaissait que trop bien : elle disparaissait encore… et c’était insupportable.
Il lutta, vraiment. Se força à ravaler l’impulsion, à la laisser s’éloigner, à ne pas trahir tout ce qu’il s’était acharné à construire. Mais au moment où elle franchit la porte…
— Ne partez pas.
Sa petite chose s’arrêta net, avant de se retourner d’un air perplexe. Il n’aurait jamais dû dire ça. Pourtant, pourquoi se taire si ce qu’elle venait de lui asséner était vrai ? Pourquoi continuer à jouer ce rôle s’ils n’étaient pas contraints d’être ennemis ? S’ils pouvaient…
— J’ai toujours détesté voir les gens partir.
Elle ne répondit pas tout de suite, le scrutant attentivement pour tenter de déceler une faille dans ses paroles. Une plaisanterie ou une manipulation habile, peut-être, qui la blesserait comme il savait si bien le faire.
— Même… moi ?
— Surtout vous.
Le silence retomba mais ne s’étira pas. Bien trop vite, sa petite chose revint en arrière. Elle attrapa un oreiller, puis alla sans un mot s’installer sur la chaise de bureau de son frère.
Finn la regarda faire, abasourdi. S’apprêtait-elle vraiment à passer la nuit ici dans une position des plus inconfortables simplement parce qu’il lui avait demandé de ne pas partir ? Même pas à ses côtés, non. Sur cette chaise, à distance… comme si elle lui laissait un espace vital qu’elle avait, par le passé, trop souvent envahi contre son gré.
Aussitôt, sa bienveillance naïve l’exaspéra. Elle ne comprenait rien à rien si elle pensait réellement qu’il l’avait toujours repoussée par envie, et non par peur qu’elle finisse par fissurer sa carapace. Mais ce soir, elle l’avait fait. Et lui… lui n’avait plus aucune envie de réfléchir. Alors se relevant, Finn s’avança vers elle, agrippa les accoudoirs de son siège et, d’un geste fluide, la fit glisser jusqu’au lit avec lui.
Elle rit.
Elle rit d’un son si clair et insouciant qu’il effaça l’ombre de surprise qui l’avait assaillie.
— Hé ! protesta-t-elle en pouffant, accrochée à lui pour ne pas perdre l’équilibre.
Il ne répondit pas, du moins pas avec des mots. Car lorsqu’elle releva les yeux, son visage à quelques centimètres du sien, il réalisa que ses propres lèvres s’étaient étirées, elles aussi. Lentement, l’instant de légèreté se mua en quelque chose de plus profond. Le sourire de sa petite chose s’estompa, et ses mains quittèrent son torse pour retomber mollement le long de son corps. Pourtant, elle ne s’éloigna pas. Ses iris dorés accrochèrent les siens et elle pencha légèrement la tête, persuadée de le comprendre alors qu’elle n’en avait jamais été aussi loin. Alors qu’elle ne le devait pas.
— Elle ne vous a pas abandonné, Finn.
— Si.
Il accompagna sa réponse d’un sourire, espérant ainsi atténuer la tristesse qui avait assombri le visage de celle qui lui faisait face. Il n’y avait là aucun mal à en tirer, c’était un fait. Qu’elle l’ait voulu ou non, elle l’avait bel et bien abandonné à son sort.
— Elle avait promis de ne jamais m’oublier, vous savez.
— Elle ne vous a pas oublié.
Finn sourit encore – pour lui-même, cette fois.
— Peut-être que non, effectivement, concéda-t-il. Mais elle m’a remplacé.
— Par votre père ? C’est pour ça que vous le haïssez ?
Il rit, autant par amusement que pour masquer sa douleur. Elle s’acharnait tellement à tenter de comprendre ce qui l’avait façonné qu’il ne trouva rien de mieux à faire que de la gratifier d’une petite pichenette sur le nez pour détourner son attention.
— Quelque chose du genre, oui, lâcha-t-il malicieusement.
Ce qui eut l’effet inverse.
— Mais c’est horrible !
Avant même qu’il puisse réagir, sa petite chose se redressa sur sa chaise pour se mettre à sa hauteur, ses mains trouvant ses joues pour le forcer à la regarder. Ses doigts étaient brûlants contre sa peau glacée, tremblants d’une émotion qu’elle ne cherchait même pas à dissimuler.
— Vous n’avez pas le droit de penser ça, vous m’entendez ?! Je vous l’interdis !
Elle était bouleversée. Ses yeux brillaient de larmes contenues nées d’un trop-plein d’émotions qui l’avaient soudainement submergée. Pas de tristesse feinte, pas de pitié déguisée. De la douleur. Pure. Authentique. Comme si son cœur portait le poids de son chagrin.
Finn soutint son regard, mais le regret se mêlait maintenant à la danse de ses émotions. Il aurait voulu se moquer d’elle et railler son empathie mal placée, simplement pour qu’elle cesse d’absorber sa souffrance. Mais les mots restaient bloqués dans sa gorge. Parce qu’elle était trop sincère, parce qu’il n’aurait jamais pensé la voir réagir ainsi pour lui… parce qu’elle ne l’avait jamais abandonné, finalement.
— Ma petite chose stupide…
Un aveu échappé sans qu’il puisse le retenir. Un de ceux qui n’auraient jamais dû franchir la barrière de ses lèvres, mais qui s’étaient imposés malgré lui. Jusqu’alors voilé par la tristesse, le regard doré qui lui faisait face s’écarquilla. Elle renifla, le visage assombri par la confusion.
— Qu… Quoi ? balbutia-t-elle.
Un sourire attendri releva le coin de ses lèvres en réponse. Elle avait l’air toute penaude à le fixer ainsi, dans ce pyjama aux motifs absurdes qui la rendait encore plus mignonne qu’elle savait déjà l’être. Finn choisit cependant de l’ignorer et tenta de s’éloigner mais elle le retint, exigeant de lui une réponse un peu plus concrète qu’un simple rictus amusé. Il effleura sa joue, ses doigts y chassant l’ombre d’une larme avant qu’elle ne puisse tomber.
— Oubliez cela, voulez-vous. Cela n’a vraiment aucune import…
Un bruit résonna, à peine perceptible mais suffisant pour qu’il ne termine pas sa phrase. Un craquement furtif dans le silence de la nuit, suivi d’un frôlement contre le bois du porche en‑dessous d’eux. Rapidement, Finn lui indiqua de se mettre à l’abri derrière lui. Elle s’exécuta en silence tandis qu’il s’approchait de la fenêtre pour regarder en contrebas.
Personne.
Personne, mais une ombre indistincte bougea à la lisière du jardin. Puis, des murmures. Une voix basse et précautionneuse suivie d’une autre, plus nette, qui ne lui était pas inconnue.
Finn eut à peine le temps de réagir que sa petite chose disparut hors de la chambre.
— Mademoiselle Orsby ! souffla-t-il entre ses dents.
Déjà trop tard.
Il se précipita à sa suite, dévalant les escaliers et traversant la maison pour la rejoindre dans le jardin. Le froid nocturne le frappa comme une gifle balayant les derniers vestiges d’une illusion. Les aurores boréales, qui quelques instants plus tôt dansaient au-dessus d’eux avec une grâce irréelle, semblèrent perdre de leur éclat. Le vert luminescent s’effilochait, avalé par un ciel trop vaste et trop indifférent. L’instant suspendu qu’ils avaient partagé s’était évanoui comme un rêve au réveil, laissant place à une froide et implacable réalité.
Celle où il devait établir un nouveau plan d’action.

Annotations
Versions