Chapitre 41 (Evanna) (1/2)

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Evanna l’avait senti avant même de le voir.

Un frisson dans l’air, un souffle dans sa poitrine… c’était tout ce qu’il lui avait fallu pour qu’elle se rue au rez-de-chaussée, dévalant les escaliers comme si sa vie en dépendait. Mais une fois dans le jardin, sous le regard bienveillant de la lune et des étoiles, ses jambes s’étaient arrêtées d’elles‑mêmes, ses épaules secouées par une émotion bien trop grande pour être contrôlée. À plusieurs mètres devant elle, Kaz en avait fait de même, son regard d’ébène fixé sur elle sans jamais s’en détourner. Sa silhouette sombre se confondait avec les bois alentours, mais rien ne pouvait éclipser l’éclat brut et persistant qu’elle voyait émaner de lui.

Ils se regardèrent longtemps. Trop longtemps, peut‑être, pour deux êtres censés tenir l’un à l’autre. Puis, chacun prit un pas en avant. Puis un nouveau. Et soudain, leurs jambes se mirent à courir, comme rattrapées par un cœur qui cognait beaucoup trop fort. Il l’enlaça avec une force qui lui coupa le souffle, et elle se laissa happer par sa chaleur sans opposer la moindre résistance. Ses bras tremblaient autour d’elle, sa main s’agrippant à son dos comme si toute retenue lui avait été arrachée d’un seul coup.

— Kaz…

Sa voix s’étrangla sous l’émotion. Il ne répondit pas, mais son silence valait tous les mots du monde. Evanna se détacha doucement de lui, assez pour mieux le regarder. Ses yeux étaient emplis de soulagement mêlé à une tendresse qu’elle n’avait jamais vue dans son regard. Et en un instant, tout remonta. Le manque, l’angoisse de ne plus jamais le revoir, les jours et les nuits passés à l’imaginer blessé, ou bien même pire, en compagnie de Thomas…

À cette seule pensée, son rythme cardiaque s’accéléra jusqu’à lui tambouriner la poitrine. Ses yeux cherchèrent frénétiquement son frère aux alentours, fouillant chaque ombre et chaque recoin mais ils ne le trouvèrent nulle part. Non, à la place, elle ne trouva que lui.

Caleb.

Il se tenait là, en retrait, le visage à moitié dissimulé sous la capuche de son sweat que sa blouse blanche infestée de boue recouvrait. Leurs regards se croisèrent, et quelque chose se referma instantanément en elle. Une lame froide glissée sous sa peau, un rappel brutal que l’instant de soulagement n’avait été qu’un sursis et que le cauchemar n’était pas terminé.

— Où est-il ? Où est…

Elle n’eut pas l’occasion de terminer sa phrase que Kaz se tendit sous ses doigts. La dépassant, il sortit de vieilles menottes rouillées de la poche intérieure de sa veste et ne tarda pas à maîtriser celui dont elle avait presque oublié l’existence.

— Kaz, non, attends !

Se précipitant à sa suite, Evanna attrapa son bras pour l’en empêcher.

— Ce n’est vraiment pas nécessaire, je t’assure. Il…

— Laissez-le donc faire son travail.

La voix nette et tranchante du président l’empêcha de continuer, résonnant avec un calme froid reconnaissable entre mille. Retrouvant toute son arrogance, Finn Weber la gratifia de son éternel sourire narquois.

— La partie est terminée, et vous avez gagné, reprit-il avec une nonchalance calculée. Ce petit jeu s’est avéré fort distrayant, je dois bien l’admettre, mais j’accepte ma défaite de bonne grâce. Il faut savoir perdre avec élégance, n’est-ce-pas ?

Pourtant si prévisibles, ses mots la frappèrent bien plus fort qu’elle ne l’aurait imaginé. Un jeu, vraiment ? Alors qu’il lui avait offert le plus doux des réconforts sans rien attendre en retour une journée auparavant ? Alors que les confessions s’étaient glissées entre leurs silences, qu’elle avait enfin réussi à fissurer sa carapace et qu’il l’avait aidé à briser la sienne ? Il ne restait donc déjà plus rien de ces instants partagés, pas même l’ombre d’un souvenir ? À moins qu’il l’ait réellement…

— … manipulée ?

Les lèvres de l’héritier Weber se courbèrent en un nouveau sourire moqueur. Si cruel que la vision d’Evanna s’assombrit d’un coup, et elle ne distingua bientôt plus que des contours indistincts. Elle se força à garder la face, mais la douleur lui tenaillait si férocement les entrailles qu’il lui devenait de plus en plus difficile de ne pas fondre en larmes.

— Souvenez-vous, Mademoiselle Orsby. Peu importe ce que vous devez endurer…

— … vous ne devez penser qu’à votre objectif final, acheva-t-elle.

Oui, il avait raison. Voilà ce sur quoi elle devait se focaliser : sauver Thomas, stopper Ekha. Le reste n’avait aucune importance – et lui encore moins, comme il venait de le lui rappeler. Aussitôt, sa douleur se retrouva balayée d’un revers de volonté. Sa vision s’affina, son souffle se stabilisa, et elle redressa le menton pour planter son regard dans celui de Kaz.

— OK, emmène-le.

Sa voix avait été ferme. Trop autoritaire aussi, peut-être, mais Kaz ne lui en tint pas rigueur. Il s’exécuta aussitôt, menottant son prisonnier avant de le conduire à l’intérieur de la maison. Evanna se retrouva rapidement seule dehors, affublée de son pyjama ridicule en compagnie de celui qui lui permettrait d’atteindre son but.

— Caleb.

Elle se tourna vers lui, effaçant d’un battement de cils l’ombre de ces derniers jours pour accueillir celle, plus pernicieuse, qui se dessinait sous ses yeux.

— O… Oui ?

— Mon frère. Où est-il ?

*

— Celle-là devrait faire l’affaire.

L’infirmerie de l’hôtel de ville n’offrait ni fenêtres, ni charme, ni chaleur. Rien que quatre murs décrépis, un lino jauni et un vieux radiateur rouillé idéal pour y enchaîner un prisonnier.

Les bras croisés contre l’embrasure de la porte, Evanna observait Kaz installer leur captif dans ce qui serait son nouveau palais. Il le força à s’agenouiller pour le menotter à un tuyau, avant de sortir un couteau de sa poche. Le regard de sa victime glissa vers l’arme, avant de revenir se fixer sur son propriétaire. Un léger soupir s’échappa de ses lèvres, et il entreprit d’exposer le côté droit de son cou.

La lame s’enfonça dans sa chair, creusant sa peau pour y extraire la balise GPS qui y demeurait. Il ne broncha pas. Pas un cri, pas un sursaut, pas même un tressaillement quand le métal mordit plus profondément son épiderme. Mais comme s’il avait perçu son trouble, son regard dériva jusqu’à elle. Il la transperça si intensément que le cœur d’Evanna s’emballa, pris au piège d’un écho qu’elle ne comprit pas elle-même. Un sourire étira ses traits si parfaits, insupportablement calme malgré le mince filet de sang qui serpentait le long de sa blessure.

— Vous vous délectez du spectacle, Mademoiselle Orsby ?

Volontairement ou non, Kaz se montra soudain beaucoup moins délicat. Les paupières de l’héritier Weber vacillèrent – un battement presque imperceptible mais suffisant pour trahir la morsure de la douleur. Celle‑ci ne l’empêcha pourtant pas de laisser échapper un petit rire traînant, l’éclat dans ses yeux la défiant toujours plus de détourner les siens.

Enfin, Kaz parvint à extirper le traceur. Se relevant, il s’essuya sommairement les mains à l’aide d’un chiffon et la rejoignit. S’arrêtant à sa hauteur, son regard sombre la toisa avec une gravité muette avant de se poser sur leur prisonnier.

— Nous avons beaucoup de choses à nous dire, déclara-t-il. Ne tarde pas trop, d’accord ?

La porte de l’infirmerie claqua et Evanna reporta son attention sur leur captif. Loin de paraître affecté par la situation, il s’était au contraire installé contre le mur avec un flegme insolent, le dos calé sur un vieux sac de toile. Dans un léger soupir, elle décroisa les bras, alla fouiller dans une des armoires à pharmacie pour en sortir de quoi désinfecter et bander sa plaie, puis vint s’agenouiller face à lui.

— Que les choses soient claires, je ne crois pas un seul instant que ce n’était qu’un jeu, ces derniers jours, lâcha-t-elle d’un ton calme, ses doigts déchirant le sachet d’une compresse antiseptique. Et encore moins de la manipulation.

— Je suppose que vous ne le saurez jamais, Mademoiselle Orsby. N’est-ce pas excitant ?

Sans aucune douceur, elle attrapa son menton et repoussa sa tête sur le côté. Un gémissement de douleur s’échappa aussitôt de ses lèvres. Elle s’efforça de ne pas s’y attarder, s’occupant de sa blessure avant d’essuyer le sang qui ruisselait encore sur sa peau. Mais un nouveau soupir, plus discret cette fois, la détourna de sa tâche. Les paupières de l’héritier Weber s’étaient subitement fermées, son visage détendu et sa respiration paisible.

Contre toute raison, ses mouvements s’adoucirent en réponse. Evanna effleura davantage qu’elle ne frotta, allant même jusqu’à, lorsqu’elle eut terminé, délicatement caresser sa plaie dans l’espoir stupide d’atténuer sa douleur. Il sembla apprécier son contact, mais elle n’eut pas le temps de s’en assurer qu’il rouvrit les yeux. Son regard glacé retrouva son éclat incandescent, brûlant de cette même insolence tranquille que ses lèvres lui murmuraient déjà.

Retirant brusquement sa main, Evanna s’employa à ranger le matériel médical.

— Vous êtes si douce, Mademoiselle Orsby, la railla-t-il avec ironie. Pauvre Perkins.

— Il ne s’en est jamais plaint.

Elle n’attendit pas de réponse, attrapant son épaule pour le forcer à se pencher en avant.

— Cela étant, s’il est du genre à vous attacher…

Un gémissement d’inconfort s’échappa de ses lèvres lorsqu’elle resserra ses entraves, bientôt suivi d’un petit rire léger et provocant.

— Vous maniez les menottes mieux que personne, c’est indéniable. Je commence effectivement à croire que l’on doit beaucoup s’amuser avec vous.

Elle les resserra encore d’un cran, juste pour le plaisir de le voir souffrir.

— Je suppose que vous ne le saurez jamais, Monsieur Weber. N’est-ce pas excitant ?

Se redressant, Evanna ne manqua pas de remarquer cette contradiction dans son regard. D’un calme absolu, il recelait pourtant une intensité difficile à définir. Une forme de curiosité amusée, peut-être, ou même d’impatience contenue… comme s’il attendait qu’elle dépasse elle‑même la ligne sans qu’il ait à l’y pousser. Un éclat qui lui donna l’envie soudaine de jouer avec lui et de tester ses limites, mais elle s’y refusa. Elle ne devait pas retourner dans ce schéma. Elle devait arriver à se sentir vivante en‑dehors de ce sentier, et non plus le laisser l’y entraîner.

— Vous n’êtes pas aussi infaillible que vous voulez le faire croire, Mademoiselle Orsby.

— C’est vrai, admit-elle en se relevant. Et je ne feindrai plus de l’être, désormais.

Elle inclina la tête, comme pour le sonder.

— Qu’en est-il de vous ?

— Eh bien assurément, ce n’est pas moi qui suis en position de force ici, la railla-t-il.

— Je ne suis pas votre ennemie.

— Ces menottes disent pourtant l’inver…

— Je n’ai jamais dit que vous n’étiez pas le mien.

Le silence retomba, dense et oppressant.

— Vous auriez pu ne pas vous retrouver dans cette situation, reprit-elle calmement. J’étais prête à vous laisser votre liberté, à collaborer avec vous, même… mais vous avez refusé cette opportunité. Pourquoi ? Vous auriez pourtant pu avoir les mains libres pour me trahir comme vous le faites à chaque fois, mais vous avez préféré vous laisser capturer. Non, finalement, je vais vous dire pourquoi, rectifia-t-elle. Parce que l’idée même d’admettre que vous puissiez ressentir quelque chose vous est si insupportable que vous préférez encore vous retrouver captif. Alors oui, tant que vous serez incapable de comprendre que je ne suis pas votre ennemie, vous resterez le mien. Et vous ne sortirez pas d’ici.

Tournant les talons, Evanna se dirigea vers la porte et l’ouvrit.

— Il y a deux jours, vous m’avez affublée de tous les maux. J’ai bien volontiers reconnu ma part de responsabilité dans notre manque de communication… Ne pensez-vous pas qu’il serait grand temps de reconnaître la vôtre ?

Elle la claqua derrière elle sans même lui laisser le temps de répondre. Cet homme lui pompait bien trop d’énergie, et elle n’en avait plus à revendre. L’important était de sauver Thomas, et justement, de l’autre côté du couloir, Kaz et Caleb s’étaient déjà mis au travail.

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