Chapitre 41 (Evanna) (2/2)
Lorsqu'Evanna rejoignit les autres, Kaz rebouchait les cloisons vitrées de la salle du conseil municipal donnant sur le corridor à l’aide de planches tandis que Caleb remettait en état l’espace de recherche qu’il avait aménagé ici plusieurs mois auparavant. Un lieu chargé de souvenirs qu’elle aurait préféré oublier.
— Bon, lâcha-t-elle en pénétrant dans la pièce. Que s’est-il passé, où est Thomas ?
Ils avaient tenté d’atteindre le laboratoire pour en apprendre davantage, lui expliqua Kaz sans pour autant se détourner de sa tâche. Mais rien ne s’était passé comme prévu. L’état de son frère s’était rapidement dégradé, son comportement oscillant dangereusement au point qu’Evanna n’eut aucun mal à imaginer le spectre d’Ekha resserrer son emprise sur lui. Ils n’y avaient passé que quelques heures avant que Thomas s’enferme volontairement dans l’une des cuves de confinement d’Anderson. En agissant ainsi, il avait espéré contenir la menace avant qu’elle ne le consume entièrement, et Kaz n’avait pas été en mesure de l’en empêcher.
— C’est peut-être mieux ainsi, déclara Evanna lorsqu’elle le vit pour la première fois s’arrêter de travailler, son regard hanté par la culpabilité et l’échec. Mais pourquoi être revenus ici ? Vous l’avez laissé seul là-bas ?
— Il ne risque rien, la rassura-t-il en se remettant au travail. Les cuves ont résisté à l’explosion électromagnétique et Ekha n’a aucun moyen de s’en libérer pour le moment. Il est pour ainsi dire emprisonné à l’intérieur avec Thomas, nous nous en sommes assurés.
— Je peux aller le voir, alors.
À nouveau, Kaz s’arrêta. Mais au lieu de reprendre après un temps, il déposa ses outils sur la table et prit un pas dans sa direction, son regard sombre lui murmurant ce qu’elle savait déjà au fond d’elle.
— Je sais que c’est très dur pour toi, Evanna. Je sais que tu aimerais le retrouver, et si tel est ton choix, je ne t’en empêcherai pas. Mais je dois te mettre en garde, je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Ni pour lui, ni pour toi. Nous ne savons dire comment Ekha réagirait en ta présence, et je ne tiens vraiment pas à ce que tu le vois dans cet état. Il est comme…
Evanna acquiesça vivement pour l’empêcher de terminer sa phrase. Elle baissa la tête, se concentrant sur ses doigts occupés à tapoter le recoin de la table dans le seul et unique but de ne pas se laisser submerger par ses émotions. Son cher frère était là, à quelques kilomètres seulement, et ne pas pouvoir être auprès de lui était une douleur bien plus cruelle encore que toute celle qu’elle avait eu à endurer jusqu’ici. Malgré tout, elle ne voulait pas prendre de risques inutiles. Pas maintenant. Pas si près du but.
— Evanna, je…
— Orson.
Alerté par la voix grave et menaçante de Kaz, Caleb prit un pas en arrière et leva les mains en signe de reddition. Ce n’est qu’à cet instant qu’elle réalisa que, même si son mépris pour le scientifique était plus que palpable, l’ancien directeur de l’Élite n’avait lui non plus pas hésité à collaborer avec lui pour sauver Thomas. Cette prise de conscience soulagea son esprit torturé, même si la panique ne tarda pas à l’envahir lorsqu’elle songea à ce qu’avait dû ressentir son frère en apprenant ce que Caleb lui avait fait.
Sa peur dut se lire dans son regard car Kaz lui confirma d’un simple signe de tête qu’il ne lui en avait jamais parlé. Elle ne trouva pas les mots pour lui exprimer sa reconnaissance, que ce soit pour lui avoir caché la vérité ou pour son pragmatisme à toute épreuve.
— Je voulais simplement dire que nous finirons bien par devoir y aller, au laboratoire, reprit plus prudemment Caleb. Pour que l’implant fonctionne, il faut le synchroniser avec le répulseur d’âme qui est là-bas. Et pour que celui-ci soit efficace, il faut le calibrer sur l’onde qu’émet Ekha, et donc Thomas.
— Nous devons donc finaliser l’implant, comprit‑elle.
— Le réparer, plutôt, rectifia-t-il en se positionnant devant son tableau blanc pour y jeter un coup d’œil expert. Je l’avais déjà terminé quand ton père t’avait fait capturer. Comme je te l’avais promis, tu te souviens ? ajouta-t-il en se tournant vers elle, le regard brillant.
Evanna l’ignora, le sien cherchant plutôt à déterminer comment Kaz avait réagi à la nouvelle de ses véritables origines. Il ne montra aucune trace de surprise ni même d’indignation, ce qui lui confirma qu’il détenait cette information depuis un bon moment déjà.
— Je l’ai appris en même temps que Thomas, avant qu’il ne se rebelle contre l’Académie, lui donna-t-il raison avant de se pencher dans sa direction. Pour lui non plus, ça n’a rien changé, ajouta-t-il dans un murmure. Il était toujours aussi déterminé à te protéger, même davantage.
Kaz se redressa, puis reprit à l’intention de Caleb :
— De combien de temps as-tu besoin pour réparer l’implant ?
— Hum…
Il sembla hésiter, mais quelque chose dans son attitude trahissait ses véritables intentions. Si l’ombre menaçante de Kaz planait dangereusement au-dessus de sa tête, elle ne l’écrasait pourtant pas suffisamment pour l’empêcher de vouloir négocier ses services. Evanna soupira, mélange d’amertume et de résignation.
— Notre marché tient toujours si ça peut te motiver.
À peine avait-elle fermé la bouche que tous les regards convergèrent vers elle, l’un plus brûlant d’horreur et d’indignation que l’autre. Fort heureusement, Kaz eut la décence de ne pas la confronter sur ce qu’il venait de comprendre, la laissant libre de prendre une décision qu’elle n’était pourtant pas sûre de pouvoir assumer. Et si elle n’était pas aussi déterminée à sauver Thomas, Evanna en aurait même presque regretté l’ancien lui : celui qui était prêt à tout pour la protéger, même à saper son libre-arbitre.
— Alors, combien de temps ? s’impatienta-t-elle.
— Je dirais une à deux semaines pour établir une zone échappant aux interférences, répondit Caleb en attrapant ses notes, ses doigts remontant ses lunettes d’un geste calculé. Et deux de plus pour réparer l’implant… hum, plutôt trois, rectifia-t-il après vérification.
Evanna demeura silencieuse, l’esprit en ébullition. Kaz lui avait assuré que les générateurs alimentant les cuves de confinement tiendraient encore un mois, peut-être deux si le reste du bâtiment était mis hors service. Thomas était donc en relative sécurité pour l’instant, et ils étaient désormais trois pour tenter de le sauver. Mais Kaz devra très probablement multiplier les allers-retours au laboratoire pour s’assurer que tout se passe bien là-bas, réalisa‑t‑elle soudain. Sans compter que…
Son regard glissa sur le mur rafistolé par Kaz menant au couloir, comme si elle pouvait, à travers les couches de bois et de béton les séparant, apercevoir la silhouette de leur prisonnier. La disparition du président de l’Académie n’était certainement pas passée inaperçue, et si le champ électromagnétique de Sadell les protégerait encore un temps d’une offensive aérienne, ses subordonnés finiraient tôt ou tard par envoyer une attaque armée au sol. D’autres pensées, plus douloureuses encore, ne tardèrent pas à s’imposer à elle : le cylindre confié à Yann, Sarah, Eliott… tout ce qu’elle avait laissé derrière elle pour en arriver là, et qui ne manquerait pas de venir complexifier une situation déjà bien critique.
L’esprit embrouillé par tous les problèmes potentiels qui défilaient devant ses yeux, Evanna prit le parti de ne pas s’y attarder. Elle releva la tête vers Caleb, qui attendait sa réponse avec une impatience à peine dissimulée.
— OK. Marché conclu.

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