Chapitre 42 (Evanna)
Note : Désolée, chapitre un peu plus long que d'habitude mais je ne savais pas où le couper...
Deux jours s’étaient écoulés depuis leur arrivée à Sadell. Assise sur le toit de l’hôtel de ville, Evanna observait le ciel pâlir à l’horizon. Le vent glissait dans ses cheveux, jouant avec les mèches trop courtes de sa frange qu’elle n’avait pas pu tresser. Le jour ne tarderait pas à poindre, mais ce n’était pas la lumière qui l’inquiétait. Car aujourd’hui, et pour la première fois depuis leurs retrouvailles, elle devrait rester seule avec Caleb.
Son cœur s’emballa dans sa poitrine. Autant de peur que d’épuisement, si elle devait l’expliquer, incertaine d’être encore capable de supporter ce qu’il lui ferait maintenant que son mur de glace protecteur s’était fissuré. Maintenant qu’elle avait revu Eliott, et que tout ce qu’elle avait longtemps contenu menaçait de déborder à la moindre occasion.
Car c’était bien lui qui accaparait toutes ses pensées, aussi sûrement que l’aube gagnait du terrain. Si elle avait toujours refoulé son image au plus profond de son cœur, elle n’y parvenait vraiment plus maintenant qu’elle savait ce qu’elle devrait à nouveau faire. Qu’espérait-elle, qu’il lui pardonne à nouveau ? Non, c’était impossible. Elle l’avait à nouveau perdu, et ce avant même de véritablement le retrouver.
Inspirant profondément, Evanna tenta de calmer le tumulte de ses émotions. Elle connaissait les règles du jeu, désormais. Se fermer. Se protéger. Redevenir celle qu’elle avait été après la mort de tous ses proches, indifférente, froide et insensible à la douleur. Ses paupières se fermèrent, mais malgré tous ses efforts, la glace ne revint pas. À la place, ce fut Erin qui se manifesta. Une présence douce et discrète, bien loin des éclats orageux de leur relation passée.
Depuis leur retour à Sadell, leur lien s’était indéniablement renforcé. Moins hostile, plus doux, comme celui qu’il était avant qu’elle ne se lance à corps perdu dans sa quête pour sauver Thomas. Peut-être parce qu’Erin ne l’avait jamais vraiment haïe, au fond. Peut-être avaient‑elles seulement été deux âmes enfermées dans leurs blessures respectives, persuadées que l’autre n’attendait rien d’autre que le silence et la distance.
— Je sais ce que tu penses, souffla-t-elle doucement, son regard perdu sur le soleil levant. Mais mets-toi à ma place juste une seconde, d’accord ? Il est tout ce qui me reste.
La brise lui répondit, tiède mais teintée d’une désapprobation silencieuse. Une tuile glissa sous sa main comme pour l’inciter à regarder au‑delà du toit sur lequel elle était assise, attirant ses pensées vers l’infirmerie où avait été fait prisonnier son ravisseur.
— Quoi, lui ? C’est une blague, j’espère ? Il n’ouvrira jamais les yeux.
Un coup d’épaule invisible la fit basculer sur le côté. Evanna se rattrapa in extremis, un rire étouffé lui échappant face à l’entêtement de son entité.
— D’accord, d’accord, excuse-moi !
Elle ramena ses jambes contre elle, son regard dérivant sur la ville, puis plus loin encore, vers les forêts de son enfance que le soleil effleurait. L’air vibrait encore de l’obstination d’Erin, mais finit par s’adoucir avec le silence jusqu’à devenir un simple souffle. Un espoir discret, fragile et presque timide auquel Evanna ne put que compatir.
— Je l’espère aussi, Erin… murmura-t-elle. Je l’espère aussi.
*
— Tu es sûre que ça va aller ?
— Bien sûr !
Le sourire radieux d’Evanna ne trompait sûrement personne, mais elle l’adressa quand même dans l’espoir d’ôter un peu de cette inquiétude qui pesait sur le visage de Kaz. Elle échoua, évidemment, les sourcils qu’il fronça en réponse accentuant un peu plus les pattes d’oie qui se dessinaient au coin de ses yeux.
— Arrête ça, tu vas être vieux avant l’heure ! lui reprocha d’elle en posant un doigt sur son front pour l’aider à se dérider. Regarde tes cheveux déjà, ils sont tout gris.
Un sourire discret se dessina sur les lèvres de Kaz. Attrapant sa main, il la repoussa doucement en arrière avant de venir se pincer l’arête du nez, l’air faussement accablé.
— On dirait Thomas.
— Tu ne pensais tout de même pas parvenir à te débarrasser de nous !
Il se redressa, son regard brillant d’un amusement trop rare pour passer inaperçu.
— J’ai disposé des capteurs à pression tout autour de la zone, changea-t-il de sujet. Si tu entends l’alarme de l’un d’eux se déclencher, ou au moindre problème, tu suis le plan d’action à la lettre, je compte sur toi. C’est-à-dire pas de risques inutiles, pas d’improvisation, pas de…
— Oui, oui, allez, je sais ! le pressa-t-elle en le poussant vers sa destination. Plus vite tu seras parti, et plus vite tu reviendras. Ne t’inquiète pas pour moi.
Il se tourna vers elle, plus sérieux que jamais.
— Je compte sur toi, Erin. Ne la laisse pas faire n’importe quoi.
Une légère bourrasque passa sur son visage, et Evanna se retint de lever les yeux au ciel. Kaz lui lança un dernier regard mi‑inquiet mi-menaçant, puis prit la route jusqu’à disparaître à travers les bâtiments délabrés. Le laboratoire n’était qu’à quelques kilomètres à l’est de la ville, mais sans véhicule, rien que le trajet aller‑retour lui prendrait une bonne partie de la journée. Il avait donc été décidé qu’il ne reviendrait que le lendemain.
Ignorant la fatigue, Evanna regagna l’hôtel de ville et traversa le hall d’entrée pour rejoindre le couloir principal. Kaz avait terminé de reboucher le mur donnant sur la salle du conseil, mais elle pouvait tout de même voir Caleb s’activer sur ses recherches à travers les interstices des planches.
Instinctivement, ses pas ralentirent jusqu’à s’arrêter complètement. Coïncidence ou non, elle se trouvait devant la porte de l’infirmerie, qu’elle capta du coin de l’œil. D’abord hésitante, sa main ne tarda pas à se poser sur son bois et son oreille à s’appuyer contre sa surface. Pourquoi ? Elle n’en avait aucune idée. Ce n’était pas comme si l’homme qui se trouvait derrière était du genre à se parler à lui-même, mais elle resta là un instant, comme pour capter quelque chose. Un signe, un souffle… n’importe quoi.
Réalisant l’absurdité de son geste, Evanna reprit sa route en direction de leur laboratoire improvisé. Elle y pénétra discrètement pour ne pas attirer l’attention, puis retourna à la tâche qu’on lui avait confiée la veille : le tri de composants électroniques nécessaires à la réparation de l’implant. Un travail aussi ingrat que répétitif, mais c’était le seul qu’elle était en capacité intellectuelle d’effectuer.
À peine eut-elle posé les yeux sur le matériel qu’une main s’enroula autour de sa taille. Son corps se tendit en réponse mais une violente bourrasque projeta aussitôt Caleb en arrière, qui heurta l’une des tables métalliques dans un fracas assourdissant.
— Erin, non, arrête !
Le cœur d’Evanna n’avait eu aucune envie de prononcer ces paroles, mais sa raison l’avait suppliée de le faire. Elle se précipita pour l’aider à se redresser, ses gestes insufflés d’une douceur purement mécanique. Il accepta son aide, son autre main se frottant l’arrière du crâne.
— Je pensais que notre marché était clair, pourtant.
— Il l’est, s’empressa-t-elle de répondre. Erin, va‑t’en s’il te plaît.
Un vent de colère monta en elle, aussi brutal que prévisible. Un mélange brûlant de dégoût, d’humiliation et de frustration, chaque fibre de l’âme de son amie hurlant à l’injustice. Le simple fait de devoir protéger Caleb lui retournait l’estomac, à elle aussi, mais c’était sa décision et elle n’y dérogerait pas – dusse son entité la haïr encore.
— Erin.
Un simple mot chargé d’autorité et de détermination. La présence d’Erin s’effaça enfin, non sans résister une dernière fois. Les émotions d’Evanna s’apaisèrent avec son départ, ne laissant derrière elles qu’un vide amer et glacé qu’elle se devait de supporter.
— Si ce n’est que ça, il doit bien me rester un ou deux inhibiteurs quelque part, lâcha Caleb en essuyant d’un revers de main la poussière de sa blouse.
— Aucun intérêt, ça ne lui fait plus rien.
Il releva aussitôt la tête vers elle, intrigué.
— Elle a développé une immunité ? Intéressant.
Il réajusta ses lunettes avant de tendre une main dans sa direction, le sourire avide. Ravalant sa bile, Evanna l’accepta et il l’attira aussitôt à lui, ses doigts se refermant sur sa taille avec une fermeté possessive. Cette fois, Erin ne se manifesta pas. Elle aussi, aurait voulu ne pas réagir. Glisser comme tant d’autres fois dans cette fausse acceptation, cette immobilité confortable qu’elle avait trop souvent choisie.
Mais son cœur le lui refusait.
Plus le souffle de Caleb glissait sur son cou, plus son corps se tendait contre le sien, plus elle perdait pied. Sa respiration se bloqua, sa vue se brouilla, et avant même qu’elle n’en prenne pleinement conscience, des larmes vinrent embuer ses yeux – à tel point qu’elle ne put empêcher un sanglot de franchir la barrière de ses lèvres.
Aussitôt, Caleb s’écarta d’elle.
— Tu pleures ?
— Non, mentit-elle en s’essuyant les joues d’un revers de manche.
Il la relâcha sans douceur, son visage s’assombrissant d’une colère qu’elle ne connaissait que trop bien. Le regard durci, ses lèvres se pincèrent en une ligne fine. Il frappa du poing sur la table, faisant trembler les câbles et les composants qui y étaient éparpillés.
— Putain Evanna, mais pourquoi est-ce si difficile pour toi de m’aimer, à la fin ?! explosa-t-il. J’ai passé huit mois à essayer de sauver ton frère, et toi, tu continues de me mépriser ?! Combien de temps vas-tu encore m’en vouloir pour ce que je t’ai fait ?!
Ses questions demeurèrent sans réponse, l’écho d’une gifle fendant l’air pour finir sa course sur sa joue. La force du choc la fit vaciller, libérant les larmes qui avaient élu domicile dans le creux de ses paupières.
— D-Désolée… sanglota-t-elle. J-Je vais y arriver, regarde.
Se glissant à genoux, Evanna s’employa à déboutonner son pantalon. Ses gestes étaient mécaniques, davantage dictés par la panique de le voir mettre un terme à leur marché plutôt que par la volonté. Il la laissa faire, sa main attrapant ses cheveux pour la forcer à relever la tête.
— C’est toi qui m’obliges à accepter ça. Tu le sais, n’est-ce pas ?
— O-Oui.
— Je n’ai jamais voulu te faire de mal, moi. Je t’aime.
— J-Je sais, Caleb.
Ses doigts se refermèrent sur lui. Elle le caressa activement dans le creux de sa paume, le regard fixé là où elle ne verrait pas ses traits déformés par le plaisir. Elle tentait tant bien que mal de calmer sa respiration quand des mains brûlantes vinrent lui emprisonner les joues, y exerçant une pression mesurée pour l’obliger à entrouvrir la bouche.
— Suce-moi.
Tentant désespérément de masquer son dégoût, Evanna hocha énergiquement la tête. Mais alors qu’elle s’apprêtait à commettre l’irréparable, les lumières de la salle s’éteignirent. Caleb la relâcha aussitôt et se rhabilla en vitesse, avant de se précipiter vers les moniteurs.
Peinant à croire à ce sursis inespéré, Evanna se redressa difficilement. Tout n’était plus que ténèbres aux alentours, à l’exception d’un fin rai de lumière filtrant dans le couloir depuis le hall d’entrée. La voix de Caleb brisa la sérénité de cette obscurité bienvenue, et avec elle remonta le goût âcre de ce qu’elle avait été sur le point de faire.
— Le générateur a dû lâcher, on a perdu le peu d’énergie qu’on avait. Rien d’étonnant, vu son état… C’est même un miracle qu’il ait survécu à l’explosion magnétique.
Non rassuré pour autant, il revint vers elle et la poussa jusqu’à l’embrasure de la porte.
— Va le rallumer, ordonna-t-il avant de reculer de plusieurs pas.
La placer en première ligne n’était pas le plan d’action établi par Kaz, mais Evanna ne se le fit pas dire deux fois. Elle n’avait toutefois pas atteint l’angle de l’escalier menant au sous‑sol qu’une main surgit de l’ombre et se referma sur son bras. Elle n’eut pas le temps de protester qu’elle fut attirée de force dans une pièce sombre et étroite, et des doigts glacés se plaquèrent contre sa bouche pour étouffer le cri qu’elle s’apprêtait à pousser. Elle se débattit, ses mouvements désordonnés tentant d’échapper à cette emprise oppressante mais une voix basse et tranchante murmura à son oreille :
— Ne faites pas de bruit.
Ce timbre lui glaça le sang. Son corps cessa toute résistance et elle leva un regard furieux vers son propriétaire, ses yeux peinant à s’accoutumer à l’obscurité pesante qui les enveloppait. Il relâcha sa prise, sa main glissant doucement de ses lèvres tandis qu’elle pivotait vers lui.
— Vous, siffla-t-elle en pointant un doigt accusateur dans sa direction. Comment…
L’héritier Weber ne répondit rien, figé dans une posture rigide. Ses yeux bleu acier se contentaient de la transpercer d’une intensité froide, son visage parfaitement impassible.
Un vent léger glissa sur Evanna pour faire virevolter quelques mèches de ses cheveux. L’un de ceux qui lui murmura une vérité aussi limpide qu’insoutenable, et elle attrapa aussitôt les mains de son sauveur pour les examiner. Il n’y avait aucune trace de lutte sur ses poignets, et plus important encore, plus aucune menotte ne les entravait.
— C’est pas vrai, elle vous a libéré…
— Et heureusement qu’elle l’a fait, vous ne croyez pas ?
Frappée par la brutalité de son ton, Evanna releva la tête vers le président. Il n’avait pas bougé d’un centimètre, ses traits si bien sculptés dans le marbre qu’elle eut du mal à croire qu’il était celui qui venait de s’exprimer. Ce n’est qu’en affrontant ses iris glacés qu’elle comprit que c’était eux qui avait parlé. Implacables, ils la transperçaient toujours de part en part, fixés sur quelque chose en elle qu’il n’aurait jamais dû voir mais qui s’était imprimé dans sa rétine.
Son estomac se contracta en réponse. Une bouffée de honte, de dégoût et de colère la submergea, si brutale qu’elle en eut le vertige. Elle se laissa tomber au sol et attrapa la première poubelle à portée de main, incapable de retenir la nausée qui remontait déjà le long de sa gorge.
Evanna vomit l’intégralité de son malaise, la vision brouillée par les larmes qui glissaient d’elles‑mêmes sur ses joues. Il avait vu. Il avait tout vu. Que les gens apprennent ce qu’elle avait fait était une chose, mais qu’ils le constatent ? Qu’ils la voient dans un tel état de soumission et de consentement arraché ? L’idée lui était tout simplement insupportable.
Elle maudissait Erin de son initiative quand les mains de l’héritier Weber glissèrent de sa nuque jusqu’à ses tempes pour retenir ses cheveux, atténuant au passage les crampes qui lui tenaillaient les entrailles. Lentement, ses spasmes s’espacèrent jusqu’à s’apaiser complètement. Elle se laissa retomber en arrière, puis s’essuya la bouche d’un revers tremblant. Son sauveur resta agenouillé à ses côtés, le regard braqué sur elle.
— Je ne vais pas prétendre cautionner ce que vous avez fait, mais sachez tout de même que j’admire votre résilience. Votre courage est à la hauteur de votre bêtise, cependant, et…
— Vous n’avez aucun droit de me jug…
— Loin de moi cette idée, la coupa-t-il avec une étrange sincérité. Je tiens simplement à vous rappeler que personne sur cette terre ne mérite que vous souffriez autant. Si j’avais su que vous vous oublieriez à ce point, jamais je ne vous aurais dit qu’atteindre votre objectif valait tous les sacrifices que vous seriez amenée à faire. Personne ne doit jamais avoir plus de valeur à vos yeux que vous-même, Mademoiselle Orsby. Vous comprenez ce que je vous dis ?
Evanna cligna des yeux à plusieurs reprises, incapable de masquer sa surprise. Sa stupeur dut se lire sur son visage car il détourna les siens dans un léger rire, avant de les reposer sur elle. La main tendue dans sa direction, il attendit qu’elle l’attrape pour se redresser avec elle.
— Voilà ce que vous allez faire, reprit-il d’un ton calme. Lorsque vous y retournerez, vous lui direz que la coupure de courant n’était rien d’autre qu’une défaillance du générateur principal. C’est faux, bien sûr, j’en suis à l’origine, mais ce genre d’incident est parfaitement crédible étant donné son état. Vous lui direz ensuite qu’après mûre réflexion, vous avez décidé de m’inclure dans vos projets en raison de vos capacités plus que limitées en matière de champs magnétiques quantiques. D’accord, vous n’êtes pas obligée de préciser ce dernier point, rectifia‑t‑il lorsqu’il remarqua sa mine désabusée. Enfin, le soir venu, vous me ramènerez dans ma cellule de fortune et prétendrez que Kazuki vous a ordonné de me surveiller. Ainsi, vous n’aurez pas à rester seule avec lui. C’est clair pour vous ?
Déconcertée, Evanna ne réagit pas tout de suite au plan qu’il avait mis en place. Sa voix posée et clinique avait eu quelque chose d’étrangement rassurant – comme si, malgré son statut de prisonnier, il était encore celui qui maîtrisait la situation, la ramenant dans un cadre de règles, de stratégies, et presque de normalité. Un instant, elle crut même apprécier ce ton qu’elle avait tant haï. Sa froideur contrastait avec le tumulte qui la rongeait de l’intérieur, et d’une manière qu’elle ne parvenait pas vraiment à s’expliquer, elle lui en fut même reconnaissante.
Mais cette parenthèse ne dura qu’un battement de cœur. Car elle pouvait jouer tous les rôles du monde, inventer tous les plans qu’elle voulait, Caleb ne l’aiderait jamais à sauver Thomas si elle ne lui donnait pas exactement ce qu’il attendait d’elle.
— Ça ne changera rien… murmura-t-elle. Si je ne lui donne pas ce qu’il veut…
— Cet homme n’a qu’un seul désir, Mademoiselle Orsby, l’empêcha-t-il de poursuivre. Plus que votre corps, c’est votre affection qu’il recherche. Feignez donc de la lui offrir. Faites‑lui croire que vous êtes à lui, et je peux vous assurer qu’il vous donnera tout ce que vous voudrez sans même exiger quoi que ce soit en retour.
Evanna le dévisagea avec attention, intriguée autant que troublée. Cet homme n’avait jamais adressé la parole à Caleb, et pourtant, il semblait le comprendre mieux que quiconque. Mieux qu’elle, peut-être, alors qu’elle était pourtant celle qui avait supporté toutes ses obsessions et subi ses caprices les plus dérangeants. Il aurait pu se tromper, bien sûr, mais il n’avait jamais été du genre à se méprendre quand il s’agissait de sonder les intentions des autres.
Une chaleur oppressante envahit soudain sa poitrine. Sans réfléchir, Evanna fit un pas vers lui, puis un autre, puis encore un autre. Son front heurta doucement son torse, ses doigts s’agrippant instinctivement au tissu de son costume.
— Que faites-vous ? l’entendit-elle grimacer.
— Prenez-moi dans vos bras…
— Non.
La tête enfouie contre lui, Evanna ne put réprimer le sourire qui étira ses lèvres.
— Bon, tant pis… abdiqua-t-elle d’une voix étouffée. Au moins, vous ne me repou…
« … ssez pas. » C’est ce qu’elle aurait fini par dire si deux mains fermes ne s’étaient pas soudainement emparées de ses épaules pour l’éloigner, la maintenant à bonne distance comme si elles craignaient de la voir revenir à la charge.
— Allez rallumer le générateur et retournez auprès de lui.
L’héritier Weber la relâcha enfin. Il la contourna et rejoignit la porte menant au couloir, qu’il entrouvrit pour y jeter un coup d’œil prudent. Evanna suivit le moindre de ses gestes avec attention, réalisant seulement maintenant – et non sans ironie – qu’elle s’apprêtait à lui offrir une liberté partielle qu’elle lui avait expressément refusée deux jours plus tôt.
— Oserais-je demander ce que vous comptez faire ?
Il se retourna vers elle, son regard effleurant le sien sans jamais vraiment s’y accrocher.
— Moi ? J’ai un radiateur qui m’attend.

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