Chapitre 43 (Finn) (1/2)

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7e mois de l’an 29 – Région de Sadell

Les images revenaient toujours de la même façon. Floues, d’abord, indistinctes, jusqu’à ce que le moindre détail remonte à la surface. Tout devenait alors trop net, trop tangible… insupportablement réel.

Finn se revoyait assis par terre à l’infirmerie, juste avant que ses menottes ne cèdent. Pas un bruit, pas un souffle, juste une main invisible qu’il n’avait pas mis plus de quelques secondes à reconnaître. S’il ne s’était pas tout de suite levé, occupé à analyser la raison pour laquelle l’entité de sa petite chose l’avait libéré, il avait rapidement compris son geste lorsqu’un fracas tonitruant avait résonné de l’autre côté du couloir.

Il aurait pu fuir, pourtant. Il aurait dû, peut-être. Mais comment vivre avec lui-même s’il avait laissé une telle horreur se produire en connaissance de cause ? Car les planches séparant le couloir de la salle du conseil n’étaient pas faites pour résister à un regard curieux, pas plus qu’elles n’en contenaient les sons. Les paroles du scientifique déformées par la colère, les réponses tout aussi insoutenables de sa victime…

Jamais Finn n’avait ressenti une telle rage, pas même face à son paternel. Il avait voulu entrer et arracher la malheureuse aux griffes de son bourreau, mais une pression invisible l’avait stoppé dans son élan. Réfléchir avant d’agir, avait-il cru l’entendre lui murmurer. C’était ce qu’il faisait toujours, pourtant. Mais cette fois-là, il avait failli l’oublier.

— Votre travail est remarquable, Monsieur le Président ! Je ne savais pas que vous possédiez de telles connaissances dans le domaine de la physique appliquée.

La fascination dans la voix de ce Caleb Orson ne lui fit pas relever la tête du boîtier de régulation qu’il tenait en main, trop occupé à tenter de noyer ses pensées dans le travail manuel.

— N’importe quel…

N’importe quel homme est capable de tout faire, pour peu qu’il s’en donne les moyens et possède la curiosité et l’intellect suffisants, l’imita la voix volontairement plus grave de sa petite chose derrière lui. Avoir des alliés augmente le risque de se faire trahir, Mademoiselle Orsby. Vous êtes un livre ouvert pour toute personne normalement constituée qui se respecte, Mademoiselle Orsby… Oups, non, pardon, ça, c’est hors sujet.

Son rire cristallin résonna dans l’espace, léger, insolent, insupportable. Il ignorait ce qui l’irritait le plus : qu’elle se souvienne de ce qu’il lui avait dit par cœur, ou qu’elle s’en amuse à haute voix sans la moindre gêne – et devant témoins. Il se contenta de l’ignorer, reprenant sa tâche là où il l’avait laissée. Et avec le temps, le silence retomba dans le laboratoire.

Une semaine s’était écoulée depuis qu’il avait recouvré un semblant de liberté. Comme convenu, Kazuki était revenu le lendemain de son départ et n’avait pas vu d’un très bon œil sa libération soudaine. Il ne s’y était pourtant pas opposé – et Finn le déplorait presque. Non pas qu’il préférait passer ses journées menotté à attendre bêtement son sort, mais il ne pouvait s’empêcher de regretter l’homme qu’il avait, un temps, admiré pour son pragmatisme et sa méthode. Cet homme-là aurait refusé de lui laisser le champ libre, et il en aurait eu raison.

Car Finn n’avait jamais été du genre à rester passif. Sa liberté conditionnelle lui avait donné l’opportunité de reprendre le fil de son plan initial, et il n’avait jamais eu aucun autre objectif que de le mener à bien. En toute impunité, il avait donc poursuivi son œuvre dans l’ombre. Une balise destinée à émettre un signal vers l’Académie, dissimulée sous les traits d’un simple morceau de ferraille assez anodin pour tromper le plus averti des ingénieurs.

Entre ses doigts se trouvaient la version finale du dispositif. Encore hors service pour le moment, mais qui se déclencherait une fois la zone anti-interférence entièrement stabilisée – ce qui ne tarderait pas à arriver, selon les calculs du scientifique.

Prétextant de s’intéresser au travail de ce dernier, Finn s’approcha du tableau blanc devant lequel il se tenait. Son regard effleura les formules tandis que ses doigts glissaient discrètement la balise dans l’un des interstices de la structure métallique. Un espace étroit et à peine visible, mais suffisant pour accueillir le cœur de sa stratégie. Il resta un instant appuyé contre le cadre d’un air concentré, avant de commenter quelques équations.

— C’est très agréable de rencontrer quelqu’un qui comprend mon travail, pour une fois, s’enthousiasma le chercheur. Je suis docteur en neurobiologie à la base, vous savez, pas physicien. Mais vous devez vous souvenir de moi, j’imagine.

Finn haussa un sourcil.

— Je devrais ?

— C’est moi que vous avez envoyé à l’Élite il y a deux ans pour récupérer Evanna.

Ah.

Voilà une nouvelle à laquelle il ne s’était pas attendu. Pire encore, l’idée que cet homme puisse être celui qu’il avait dépêché à l’époque ne lui avait jamais effleuré l’esprit. Pourtant, cette réalité lui paraissait désormais d’une évidence si limpide qu’il se sentit stupide de ne l’avoir jamais envisagée.

Autour d’eux, personne ne réagit. Occupé à démonter une arme de poing, Kazuki retirait méthodiquement ses composants électroniques pour tenter de la rendre entièrement mécanique – probablement dans le but de contourner le problème des champs magnétiques de la région. Sa petite chose, quant à elle, censée trier les pièces détachées, avait abandonné toute notion d’organisation pour se consacrer à une activité nettement plus ludique : la construction. Animée d’une candeur presque enfantine, elle tenait deux câbles entre ses doigts, qu’elle entortillait avec l’air concentré de ceux qui se sont lancés dans un projet un peu trop ambitieux pour eux.

L’esprit de Finn dériva malgré lui, ignorant jusqu’à la voix du scientifique qui continuait de lui parler. Que se serait-il passé s’il avait envoyé un autre homme infiltrer les rangs de l’Élite, ou bien pas d’homme du tout ? Serait-il là aujourd’hui, ou n’aurait-il jamais été capable de renverser son paternel ? La guerre aurait-elle continué de faire rage ? Sa petite chose stupide aurait-elle quand même décidé de s’allier à lui ? En tout état de cause, elle n’aurait pas été contrainte de subir tout ce qu’elle avait subi. Cela signifiait-il donc qu’il en était responsable ? Non, il n’avait rien à voir là-dedans. Qu’importe ses agissements, elle aurait rencontré cet homme à Sadell et rien n’aurait été différent… si ?

Finn se redressa mentalement, comme s’il s’était surpris à faire quelque chose d’indigne. Penser ainsi ne menait à rien. Imaginer d’autres versions du passé et d’autres lignes temporelles où elle aurait été épargnée, c’était perdre un temps précieux. Pire, c’était céder à l’émotion.

Les faits. Rien que les faits.

Ce qui avait été, ce qui était encore, et ce qui restait à accomplir.

Le reste n’était que bruit inutile, comme le monologue que lui servait son voisin. Ne pouvait-il d’ailleurs pas se taire et remarquer que plus personne ne l’écoutait ? Finn tenta bien de s’éloigner mais il le suivit, ses mots ricochant contre ses pensées.

Cet homme n’avait-il donc aucune conscience de l’espace personnel ni du silence comme nécessité ? Il avait autre chose à faire que d’endurer la logorrhée d’un scientifique satisfait de s’entendre parler, surtout quand chacune de ses syllabes menaçaient de l’arracher à cette froide lucidité qu’il s’efforçait de maintenir en sa présence.

— … donc il va sans dire que j’ai toujours été admiratif de votre appro…

— Caleb, s’il te plaît, est-ce que tu peux venir m’aider ? Je n’y arrive pas…

Aussitôt dit, aussitôt fait : sa petite chose n’avait eu qu’à ouvrir la bouche pour que l’homme se rue dans sa direction. Finn ne put qu’admirer sa surprenante capacité d’adaptation. Elle avait toujours été une excellente comédienne, bien sûr – elle l’avait déjà prouvé à ses dépens –, mais là, elle se surpassait. Le sourire timide, les joues rosies d’un trouble parfaitement calibré, la voix douce et implorante… Elle incarnait l’ingénue charmée avec une aisance déconcertante, et ce crétin d’Orson ne cessait de tomber dans le panneau.

Pourtant, si elle avait prétexté avoir besoin de son aide, tout en elle trahissait le contraire. Son regard doré, s’il s’était un instant posé sur le scientifique, retrouva bien vite le sien. Ses lèvres s’étirèrent en un sourire en coin malicieux, un sourire qui s’effaça aussitôt au profit de quelques mots articulés en silence : « ne me remerciez pas ».

Finn n’eut pas le temps de réagir qu’un son strident déchira soudain le silence. Tous les regards convergèrent vers les moniteurs empilés contre le mur, dont l’écran principal venait de s’illuminer de rouge.

Capteurs extérieurs déclenchés. Proximité détectée.

Les traits de Kazuki se durcirent à vue d’œil, et l’espace d’un instant, Finn retrouva celui qui travaillait autrefois pour lui. L’ancien directeur de l’Élite se dirigea d’un pas calculé vers les moniteurs, ses doigts glissant avec assurance sur l’un des claviers.

Les écrans périphériques s’illuminèrent d’une lumière crue, révélant les capteurs thermiques encore fonctionnels qu’il avait installés autour de la zone. Ceux‑là avaient déjà sauté deux fois cette semaine à cause des flux parasites, mais cette fois, les signaux étaient trop nets pour être ignorés : cinq silhouettes en approche. Impossible de déterminer leur identité, mais leur position – sud, sud-ouest – suggérait qu’il ne s’agissait pas de ce groupe de fanatiques utopistes que son ancien subordonné avait mentionné.

— Je m’en occupe, affirma Kazuki en dégainant son arme pour en vérifier le chargeur. Aucun d’entre vous ne bouge d’ici, c’est bien compris ?

Il se tourna vers eux, ses yeux s’attardant spécifiquement sur sa protégée.

— Compris ? insista-t-il.

— Compris.

Il sortit en hâte, ses pas résonnant lourdement dans le couloir pour rejoindre le hall d’entrée. Mais si sa petite chose venait pourtant d’affirmer obéir aux ordres, elle bondit sur ses pieds dès lors que sa silhouette disparut. Elle se rua sur la table et attrapa les pièces de l’arme qu’il était en train de remonter, les manipulant en tous sens sans jamais savoir quoi en faire.

— Allez, bordel, ça doit pas être si compliqué…

Finn jeta un nouveau coup d’œil aux écrans. Les silhouettes évoluaient avec une expertise militaire indéniable. Très probablement un groupe d’éclaireurs académiques, même si une partie de lui restait sur la retenue. Il connaissait malheureusement assez son général des armées pour savoir qu’une telle précaution n’était pas dans ses habitudes – et encore moins dans ses compétences. Dellis, par contre…

Décidé à agir, Finn rejoignit sa petite chose. Elle luttait toujours avec les composants d’un pistolet partiellement désossé, ses doigts glissant sur les pièces comme si la logique allait bien finir par lui sauter au visage. Il les lui arracha des mains et les observa quelques secondes, les faisant pivoter pour jauger leur poids et analyser leur structure.

Il ne lui fallut pas plus de temps pour en reconnaître le modèle : une arme de poing autrefois utilisée par l’armée académique, probablement l’une de celles que les adeptes d’Anderson avaient emmenés avec eux en désertant. Un dernier coup d’œil lui fit dire que Kazuki en avait déjà retiré tout le circuit intégré. Il l’avait de plus modifié pour la transformer en arme purement mécanique, ce qui signifiait…

— Celle-ci n’est pas opérationnelle, mentit-il en la déposant à côté de lui.

Il en attrapa une autre, assurément défaillante. Il en inspecta rapidement la carcasse, enclencha le canon, puis fit mine de réajuster le ressort récupérateur – remplacé par un système de mise à feu intégré sur ce type d’arme. Un mouvement sec lui permit de refermer la culasse, verrouillant le tout dans un claquement discret avant qu’il ne la tende en direction de sa voisine.

Après de longues secondes placées sous le signe de la méfiance, sa petite chose s’en empara et disparut à travers l’embrasure de la porte. Finn patienta jusqu’à ce qu’elle eût définitivement quitté la salle, puis récupéra les pièces de l’arme fonctionnelle pour les assembler avec fluidité.

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